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Lifestyle - La carte du tendre

Bienvenue à l’hôtel Normandy, nous vous attendions depuis longtemps...

Bienvenue à l’hôtel Normandy, nous vous attendions depuis longtemps...

Le hall de l’hôtel Normandy lors de son inauguration en 1940. Collection Carole Truskowski Tabib

Voici le Liban qui refuse de mourir en nous : un pays fantasmé au destin tragique dont il est impossible de faire le deuil. Alors que chacun a sa propre vision de l’avenir, nous regrettons tous cet avant que de moins en moins d’entre nous ont réellement connu. En désespoir de cause, nous nous rabattons sur les restes de ce qui fut : les airs de Feyrouz ; les excursions et déjeuners familiaux en montagne, à la belle saison ; les anecdotes que racontent les anciens ; les vidéos si rares du temps passé. Et puis les photos, ces fascinants cartons de papier dont chacun est une fenêtre sur un monde révolu.

Tenez celle-ci par exemple, qui rappellera à ceux qui ont vu l’adaptation du roman The Shining de Stephen King par Stanley Kubrick, l’hôtel Overlook et Jack Torrance, cet antihéros paumé littéralement happé par les fantômes du lieu avant de sombrer dans une folie meurtrière. Comme dans le film, ces personnages ressemblent à des revenants ; on dirait qu’ils n’attendent plus que vous, debout dans le hall de cet hôtel mystérieux, prêts à s’animer pour vous souhaiter la bienvenue. Ces concierges sont d’une élégance obséquieuse, comme on savait l’être à l’époque, prêts à se faire tout petits pour vous donner l’impression d’être très important. En clin d’œil supplémentaire et terrifiant à King/Kubrick, il y a aussi ce jeune groom, vraiment très jeune – il doit avoir quoi, douze, treize ans ? – qui n’est pas sans évoquer les terribles sœurs Grady et qui se tient sur l’escalier comme pour vous inviter à monter découvrir la salle de bal des ressuscités.

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Un destin libanais

Et comme dans The Shining, on ne peut pas ne pas s’extasier devant le faste des lieux: ceci n’est assurément pas un hôtel ordinaire, à commencer par ces beaux tapis persans que vous êtes invité à fouler négligemment du pied et qui recouvrent un marbre tout aussi précieux. Tout dans ce décor sent l’élégance d’une certaine époque où l’on savait ce que ce mot signifiait. Des boiseries bicolores à l’éclairage ingénieux escamoté dans des appliques massives et dans un plafond doré à la feuille, du mariage du fer forgé et du bois de la rambarde à l’immense verrière qui reflète le soleil au couchant, de la ligne parfaite de l’escalier à celle de la colonne autour de laquelle il s’enroule lascivement, du sobre mais parfait dessin du comptoir d’accueil à celui des vitrines de l’entrée, nous sommes ici dans un lieu à part, un lieu pour privilégiés. On n’avait même pas besoin d’orner les marches de ces bouquets de roses blanches, cet écrin se suffit à lui-même quelle que soit l’occasion.

Et si l’on n’a pas encore compris que l’on est bien en Orient, et précisément à Beyrouth, il y a au mur cette jolie carte géographique qui représente les pays du Levant et les sites à visiter ; ce Liban dont on voit à peine le nom tant il est minuscule au regard de celui de la Syrie qui l’entoure jusqu’à l’étouffement. Au sud, notre voisine n’est encore que la Palestine… que de terres à découvrir à partir de cet endroit ! De Jérusalem à Damas en passant par Palmyre, Alep, le Crack des Chevaliers et Baalbeck, c’est tout le Levant anglo-français qui vous ouvre les bras pour les fêtes de cette fin d’année 1940 où la guerre qui gronde en Europe ne provoque par ici qu’un sourd et lointain écho.

Fastueuse inauguration

Ce samedi 30 novembre a été officiellement inauguré, sous une pluie battante, ce palace qui fera très longtemps parler de lui : j’ai nommé le célèbre hôtel Normandy, symbole entre les symboles de l’âge d’or du Liban. Pour avoir une idée du faste de l’événement et du lieu, il faut relire Le Jour du mercredi suivant : « Un kawas très consulaire nous transite de la voiture au hall où déjà le vestiaire s’emplissait du dialogue des chapeaux. Hall très respectable, tout empreint de la cordialité des bras tendus des fauteuils et de l’élégance des comptoirs en bois satiné. Rouges et bleus comme des farfadets, les petits grooms s’efforçaient de prendre peau dans leur nouveau costume. Au bar, grande affluence, un bar unique en forme de mappemonde où courent les grands cercles d’or des méridiens et où les pays finalement désossés de leurs frontières n’exhibent que des éléphants et des chimères. Le tout accompagné de grands nuages muraux que le barman, distingué comme un savant de Chine (il en vient du reste), nous permit de chevaucher très rapidement grâce à d’ensorcelants petits cocktails qui tous avaient comme clé de touche le champagne. Un tapis d’une douceur incomparable nous hissa jusqu’aux hauteurs du premier étage où la salle à manger offrait toutes ses tables. Grands rideaux rubis, fleurs groupées sur des lumières, luminaires à arceaux et grand panneau décoratif signé Cyr, aux teintes rendues encore plus mélodieuses par la présence d’un orchestre très symphonique. Au menu, crevettes, perdrix et pêches Melba, le tout enrichi d’assaisonnements variés et de noms exotiques. Rubicond et imperturbable, M. Rafoul, directeur et propriétaire, ne laissait de ses préoccupations paraître qu’un sourire. L’œil encore accroché au fini d’un détail, Raymond Soriano dînait avec le petit air détaché d’un propriétaire qui lance pour la première fois sa pouliche au champ de courses. C’est lui qui créa l’ensemble de la décoration intérieure et les dessins des meubles. À lui que l’on doit la légèreté des fauteuils en décolleté de bal, l’harmonie de la salle des fêtes, l’aspect chic du hall. Et l’on s’en alla vers minuit, sous un ciel enfin calme, digne de servir lui aussi de toile de fond au fameux bar du Normandy. »

Pour les moins jeunes, ceux qui ont vécu la guerre de 1975-90, ce nom est celui du dépotoir géant à ciel ouvert qui a fini par combler la baie que bordait la plus belle rue de Beyrouth, l’avenue des Français, où se situait l’hôtel. Le Normandy sera dévasté, avec tous les grands palaces de la capitale, à l’automne 1975. Alors oui, vous êtes aujourd’hui bel et bien accueilli par des fantômes, ceux de Rafoul Mocadié et de Raymond Soriano, ceux de ces concierges et de ce groom si jeune, et comme Jack Torrence, ce Liban que vous n’avez pas connu va vous obséder jusqu’à la folie si vous n’y prenez garde.

Merci à Carole Truskowski Tabib pour cette image tirée de son exceptionnelle collection.

Auteur d’« Avant d’oublier » (Les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier à travers une photographie de sa collection, à la découverte d’un pays disparu. L’ouvrage est disponible mondialement sur www.BuyLebanese.com et au Liban au numéro (WhatsApp) +9613685968.


Voici le Liban qui refuse de mourir en nous : un pays fantasmé au destin tragique dont il est impossible de faire le deuil. Alors que chacun a sa propre vision de l’avenir, nous regrettons tous cet avant que de moins en moins d’entre nous ont réellement connu. En désespoir de cause, nous nous rabattons sur les restes de ce qui fut : les airs de Feyrouz ; les excursions et...

commentaires (3)

Bravo pour l'equipe de l'OLJ pour publier de si bons et beaux souvenirs de ce pauvre Liban aux mains des barbus esclaves des iraniens. Et triste Liban pour des commentaires aussi stupides. Raymond Saidah

RAYMOND SAIDAH

19 h 10, le 09 janvier 2022

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Commentaires (3)

  • Bravo pour l'equipe de l'OLJ pour publier de si bons et beaux souvenirs de ce pauvre Liban aux mains des barbus esclaves des iraniens. Et triste Liban pour des commentaires aussi stupides. Raymond Saidah

    RAYMOND SAIDAH

    19 h 10, le 09 janvier 2022

  • L'adolescent sur l'escalier n'a pas plus l'habit ou la coupe de cheveux d'un groom que les concierges n'ont l'air obséquieux. Pour le reste des envolées lyriques ça va.

    Fadoul Paul

    06 h 00, le 09 janvier 2022

  • Peut-être ça vous rend nostalgiques... Mais pour 'eux', il fallait détruire tout ça afin de construire le 'nouveau Liban', n'est-ce pas, avec des usines, des classes populaires, des ouvriers, des AK-47, des raffineries, des HLMs, des palestiniens révolutionnaires, des industries etc. Voila, nous sommes maintenant rendus dans quelque chose qui ressemble a un Liban a 'leur' image, mais ils ne sont toujours pas satisfaits...

    Mago1

    02 h 32, le 09 janvier 2022

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