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Éthique et projets politiques au Liban

Éthique et projets politiques au Liban

L’impression de monnaie finance le trou financier budgétaire qu’aucun prêteur d’argent ne souhaite combler faute de réformes éthiques. Photo M.J.S.

Pourquoi particulièrement au Liban les projets politiques sont-ils destinés à s’effondrer ? Qu’est-ce qui manque pour qu’ils puissent marcher et ne soient pas destructeurs ?

Dans la grande idéologie universitaire du développement durable, à la mode depuis une vingtaine d’années, seuls trois axes sont pris en compte comme critères de réussite des projets : l’axe économique, l’axe social et l’axe écologique. Il s’agit de développer les trois dans une certaine harmonie afin d’éviter les déséquilibres entre eux. Mais il existe d’autres axes que ce système a oublié de prendre en compte : le politique, l’esthétique et l’éthique.

L’axe politique concerne le bien commun, celui de la cité, celui que l’on appelle plus communément « l’intérêt général » ou l’intérêt du groupe. Tout l’art du politique est justement de maximiser l’intérêt particulier pour le plus grand bien de la maximisation de l’intérêt général du groupe. C’est ce point d’équilibre que le grand économiste Prix Nobel américain John Nash a découvert avec

l’« Équilibre de Nash » où il s’agit de créer les conditions d’une win-win situation. Un projet doit être bon pour l’individu mais aussi pour le collectif et son développement (voir le film A Beautiful Mind). Tel était le cas de l’économie chinoise avec Deng Xiao Ping qui disait : « Travaillez et enrichissez-vous, mais selon les besoins de la nation et de la planification », système quasi capitaliste mais en alliance avec l’intérêt général de la Chine, qui en 40 ans a fait passer ce pays d’une économie du tiers-monde dans les années 1970-1980 à la deuxième puissance économique mondiale et bientôt la première dans les années 2020-2030.

L’axe esthétique, souvent dénigré par manque d’éducation et de formation, permet de déployer le sens de la beauté dans les projets (dans l’architecture ou dans l’urbanisme) et dans les effets des projets. Pourtant, ce critère pourrait augmenter le prix de vente des produits bien faits, et les marges et les profits augmenteraient. Mais les visions sont malheureusement de très court terme et n’englobent pas les effets à long terme de l’esthétique. Les visions ne voient que le coût souvent élevé de l’esthétique qui pourrait menacer la structure de coûts des projets, mais sans voir le rendement de cette esthétique sur le volume et le chiffre d’affaires.

L’axe éthique concerne celui de la préservation de la vie. C’est cet axe qui nous importe le plus car c’est celui qui est le plus dénigré, voire combattu. C’est justement cet axe éthique qui est systématiquement oublié par l’élite politico-financière. C’est par son oubli et son rejet que tôt ou tard les projets s’effondrent. Car en éliminant l’éthique, on élimine du même coup la préservation de la vie du projet. Prenons pour exemple le fameux « partage de gâteau » entre chefs politiques et confessionnels qui s’est fait pendant des années depuis la nouvelle Constitution de Taëf au détriment du budget de l’État, c’est-à-dire au détriment de l’intérêt général de la nation et du peuple. Le massacre budgétaire et financier qui s’est ensuivi a abouti à l’effondrement financier actuel du Liban. D’ailleurs, le budget de l’État a disparu pendant des années ainsi que tout contrôle financier indépendant sur les dépenses des uns ou des autres. Le budget libanais est un budget non éthique, il est destructeur de l’équilibre financier et son grand déficit oblige à l’impression de monnaie pour financer les dépenses de l’État. Car plus personne n’a confiance pour prêter de l’argent à un État dirigé par des gens qui n’en ont que faire des réformes, des budgets, des contrôles financiers… C’est bien le manque d’éthique de nos politiciens qui a abouti à cette situation de gabegie budgétaire catastrophique, et ce depuis Taëf jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, l’impression de monnaie finance le trou financier budgétaire qu’aucun prêteur d’argent ne souhaite combler faute de réformes éthiques. Bien sûr nos politiciens n’en ont que faire de l’éthique et c’est bien pour cela que le pays s’effondre et que la confiance du peuple est nulle envers leur gestion. C’est l’orchestration d’un déséquilibre total de Nash qui s’est passé au Liban, favorable uniquement aux intérêts privés des politiciens et des banquiers, et défavorable à l’intérêt général du groupe, du peuple ou de l’État. En famille, on me répétait souvent que « l’intérêt financier passe avant tout », et justement l’intérêt financier est passé avant tout et a tout détruit ! Car un intérêt financier sans éthique est destructeur alors qu’un intérêt financier avec éthique est constructeur, c’est ce que certaines personnes et certains de mes amis n’avaient pas compris et ont donc perdu de grosses sommes dans les banques, leurs dépôts en dollars bien rémunérés en intérêts mirobolants les aveuglaient. Ils sont tombés dans le piège empoisonné proposé par les banquiers et qui a détruit la valeur de leurs dépôts et une grande partie de leur richesse. Comme quoi l’intérêt financier n’est pas prioritaire et que personne ne voyait les risques financiers dus au manque d’éthique. Il y avait un aveuglement total sur la question des intérêts et personne n’aurait cru que les dépôts en dollars allaient s’effondrer en valeur !

Que souhaite donc l’éthique ? Un re-design de la Constitution dans plusieurs buts.

- Appliquer le plus possible le principe de séparation des pouvoirs, et ce de manière institutionnelle : pouvoir de conception et de planification (1) à séparer du pouvoir d’exécution (2) et à séparer du pouvoir de contrôle sur l’exécution (3).

- Indépendance totale de la justice : le ministère de la Justice et les politiciens ne nommant aucun juge, aucun procureur, et ne se chargeant pas de leur carrière. Le ministère de la Justice aurait pour rôle d’auditer les juges et les avocats pour des corruptions éventuelles à démontrer ou à faire des arbitrages internes en cas de conflits. Aucune confession, aucun parti politique n’a le droit d’interférer pour destituer un juge. La détermination de la rémunération des juges et des procureurs se fait par eux-mêmes selon le type de procès et sa difficulté en toute transparence ou par mois, et selon l’expérience et l’ancienneté. La rémunération des juges doit être conséquente afin d’éliminer le risque de corruption au maximum.

- Indépendance totale du contrôle financier sur les dépenses de l’État et sur les comptes internationaux des politiciens et de leur famille durant leur mandat, qui doivent soumettre à une institution de contrôle leurs avoirs et comptes. Cette institution a le droit d’accès aux relevés bancaires des politiciens durant leur mandat, de demander justification sur des sommes et des montants qui peuvent paraître illogiques, ainsi que sur les dépenses budgétées du politicien en cas d’écarts importants entre le prévu et le réalisé.

Le but ultime est que les dirigeants politiciens ne soient plus au-dessus de la loi, pouvant voler ou surfacturer, ou surbudgétiser, ou prendre des commissions, dans un paradis juridique ultralibéral pour eux, au détriment de la nation. Donc l’éthique exige :

1) la fin du secret bancaire pour les politiciens ;

2) la fin de l’immunité juridique pour les politiciens ;

3) la fin du mélange argent et politique, de manière institutionnelle avec contrôle financier et audit indépendants sur les dépenses de l’État, contrôle des comptes des politiciens et justification de leur fortune via une institution indépendante qui émane du peuple ;

4) un engagement de tout dirigeant politicien pour une transparence ;

5) la création d’un espace juridique constitutionnel pour le « peuple libanais » qui soit au-dessus des communautés confessionnelles et transcendant dans son pouvoir sur l’État, sur les politiciens et les députés, et qui peut passer par un Sénat pour faire des changements constitutionnels ;

6) la création d’une institution de « Accountability (rendre compte) » qui surveille les politiciens dans leur programme, leur budget, leurs dépenses, etc ;

7) la création d’une institution de Human Resource Management de l’État ayant pour objectif de minimiser les fonctions au sein de chaque ministère et de nettoyer les administrations de l’excès de personnels ;

8) de redonner à la Cour des comptes son rôle et ne plus la bloquer ni mettre ses rapports dans les tiroirs ;

9) de créer un budget convenable, ministère par ministère, en langue anglaise qui ne dépasse pas trois à quatre pages du fichier Excel par ministère, et non pas noyer les chiffres avec un millier de pages de budget en arabe, illisible et labyrinthique (probablement fait exprès…).

Le retour de l’éthique est une condition sine qua non de la pérennité de tout projet politique. Sans l’éthique, tout projet est condamné avec le temps à la destruction. Malheureusement je ne connais aucun politicien libanais actuel qui soit prêt à cet engagement éthique, qui soit prêt à signer une lettre de transparence financière pour l’acceptation d’un contrôle financier sur ses comptes et la séparation de la politique et de l’argent, de manière institutionnelle. Aucune réforme n’est voulue ou envisagée par ceux qui continuent à vouloir leur « part de gâteau » alors que le gâteau ne leur appartient pas !

Pas d’éthique, c’est pas de confiance, pas de réformes possibles, pas de reconstruction possible. C’est la destruction permanente, c’est les déficits budgétaires permanents, c’est la dette mirobolante pour financer les déficits, et quand le financement n’est plus possible et que la confiance n’existe plus, c’est l’hyperinflation pour financer par du papier « Monopoly » la mauvaise gestion de l’État.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

Pourquoi particulièrement au Liban les projets politiques sont-ils destinés à s’effondrer ? Qu’est-ce qui manque pour qu’ils puissent marcher et ne soient pas destructeurs ? Dans la grande idéologie universitaire du développement durable, à la mode depuis une vingtaine d’années, seuls trois axes sont pris en compte comme critères de réussite des projets : l’axe économique, l’axe social et l’axe écologique. Il s’agit de développer les trois dans une certaine harmonie afin d’éviter les déséquilibres entre eux. Mais il existe d’autres axes que ce système a oublié de prendre en compte : le politique, l’esthétique et l’éthique. L’axe politique concerne le bien commun, celui de la cité, celui que l’on appelle plus communément « l’intérêt général » ou l’intérêt du...
commentaires (1)

""Deng Xiao Ping"", ""Equilibre Nash"" . C'est tres beau MAIS MAIS MAIS ET ENCORE MAIS, comment faire pour y aboutir lorsque les dirigeants actuels manquent d'ethique, de moralite et pire que tout de volonte de mieux faire ? THAT IS THE DAMN QUESTION !

Gaby SIOUFI

10 h 34, le 05 janvier 2022

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Commentaires (1)

  • ""Deng Xiao Ping"", ""Equilibre Nash"" . C'est tres beau MAIS MAIS MAIS ET ENCORE MAIS, comment faire pour y aboutir lorsque les dirigeants actuels manquent d'ethique, de moralite et pire que tout de volonte de mieux faire ? THAT IS THE DAMN QUESTION !

    Gaby SIOUFI

    10 h 34, le 05 janvier 2022

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