Critiques littéraires

Zadie Smith sous confinement

Zadie Smith sous confinement

© Sasha Arutyunova

Indices de Zadie Smith, traduit de l’anglais par Sika Fakambi, Gallimard, 2021, 144 p.

C’est un préjugé communément répandu que les malheurs collectifs qui peuvent nous frapper doivent toujours nous apprendre quelque chose d’essentiel. En effet, si l’on est capable d’admettre assez aisément qu’un événement catastrophique est en soi dénué de toute finalité, il est par contre extrêmement difficile d’accepter que la souffrance causée par un tel événement soit elle aussi gratuite et ne serve donc à rien. Si elle est perçue comme inutile, elle risque de s’intensifier : voilà pourquoi l’on s’agrippe à l’idée que cette souffrance doit nous servir à tirer des leçons.

Dès les premiers confinements liés à la pandémie de Covid-19, les leçons ont commencé à pleuvoir un peu partout dans le monde. Ainsi des écrivains, des intellectuels, des philosophes, des politiciens, etc., ont-ils cru devoir nous faire part de ce que cette période de crise, encore à ses débuts, leur aurait appris de fondamental. Parmi leurs découvertes : l’importance de la solidarité et de l’amour, l’égoïsme effréné de nos sociétés contemporaines, la futilité de nos modes de vie consuméristes, la nécessité de dépasser le capitalisme, notre foncière dépendance à l’égard de la nature, l’indépassable fragilité de la condition humaine… Toujours est-il que personne n’a osé s’aventurer trop loin pour découvrir – enfin ! – que l’homme est un être mortel.

La romancière britannique Zadie Smith n’a pas échappé à cette tendance. Indices, son dernier ouvrage, est un recueil de six courts essais écrits durant la première moitié de l’année 2020, et qui, d’après l’auteure, sont une tentative « d’organiser certaines des impressions et des pensées que ces événements (la pandémie et le confinement), à ce jour, ont suscitées en moi ».

Dans ces textes, Zadie Smith déploie son écriture sur deux plans simultanés qui, le plus souvent, entrent en contradiction. D’une part, elle capte avec précision et finesse l’étrangeté des premiers mois de l’année 2020 : cette sensation que le cours du monde s’était abruptement arrêté ; que l’humanité entière était en attente de quelque chose de vague et de terrifiant à la fois ; que le temps, vidé de toute occupation, s’était transformé en un monstre qu’il fallait presque littéralement tuer – en trouvant quelque chose à faire, n’importe quoi, lire, cuisiner, regarder des séries, faire du sport… D’autre part – et c’est le second plan –, Smith tient fermement à tirer des conclusions : conclusions qui peuvent sembler plutôt modestes, mais constituent en fait des leçons de vie affichant une certaine prétention à la profondeur. Or, à les scruter de près, elles s’avèrent assez banales. Elles appartiennent à ce genre de conclusions ou leçons que tout un chacun aurait pu facilement tirer bien avant le déclenchement de la pandémie actuelle. Parmi ces conclusions ou leçons : notre obsession de tout contrôler est souvent mise en échec par la nature et par notre biologie (représentées par le virus) ; les services de santé ne devraient pas être soumis aux lois du marché et à la logique des intérêts privés ; la souffrance que l’on pourrait éprouver durant le confinement ne devrait pas être déniée, même s’il se trouve que l’on est quelqu’un de plutôt privilégié…

Pourquoi de telles leçons – qui d’ailleurs peuvent être justes – sont-elles si décevantes et nuisent-elles à ce point aux textes de Zadie Smith ? Précisément parce qu’elles auraient pu être tirées longtemps avant. Autrement dit, elles n’entretiennent aucun rapport spécifique à la situation de pandémie et ont ainsi pour effet de ramener la nouveauté de cette situation à ce qui est déjà connu et familier. Elles occultent le caractère relativement inédit de ce que nous avons vécu et constituent à ce titre de véritables mécanismes de défense dont la fonction est justement de conjurer l’angoisse. En un mot, tirer des leçons est l’une des choses les plus rassurantes du monde.



Indices de Zadie Smith, traduit de l’anglais par Sika Fakambi, Gallimard, 2021, 144 p.C’est un préjugé communément répandu que les malheurs collectifs qui peuvent nous frapper doivent toujours nous apprendre quelque chose d’essentiel. En effet, si l’on est capable d’admettre assez aisément qu’un événement catastrophique est en soi dénué de toute finalité, il est par contre...

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