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Plein les poches pour pas un rond

On nous a appris à ne pas parler d’argent, éluder le prix des choses, trouver le délicat équilibre entre avarice et prodigalité ; faire en sorte, quand on en a, à ne pas le transformer en outil de domination, et quand on n’en a pas, à être généreux avec le peu qu’on possède par pudeur, par fierté. Or, depuis que notre économie a touché le fond et même les bas-fonds, les conversations ne tournent plus qu’autour de ce qui fut naguère un élégant tabou.

Tant qu’à parler de dollar, cet espéranto monétaire, parlons gros et grand, voilà qui a plus de panache que le prix du kilo de tomates, du paquet de pain ou du bidon d’essence. Cent milliards par exemple. Plus ou moins l’équivalent de la dette abyssale que nos gouvernements, avec la complaisance de la banque centrale, ont fait l’exploit de cumuler en quelques années. Où est passée cette somme mirobolante ? On sait qu’au moins la moitié en a été dépensée en carburant pour nos vieilles turbines, aujourd’hui quasiment à l’arrêt et qui n’ont jamais fourni de courant plus de quelques heures par jour. Cinquante milliards. Pour un mouchoir de poche, même pas industrialisé au sens où le monde entend l’industrie, même pas remis à niveau comme il aurait dû l’être après quinze ans de guerre, en termes d’infrastructures et de services sociaux, c’est un exploit. Soit on s’est fait avoir comme des niais par les fournisseurs, avec des contrats bien mal négociés, soit, comment ne pas le concevoir, il y a eu vol à grande échelle, si grande que cela a dû nécessiter la complicité de tous les rouages du pouvoir, central, satellite ou marginal. Une autre option serait que chaque représentant d’une communauté voulant préserver, comme chacun sait, les « droits » des siens, les dépenses se soient multipliées d’autant et l’argent dispersé au lieu de servir le bien commun. À part l’électricité, cinquante autres milliards sont partis en orbite. Un record bien plus intéressant que le Guinness du hommos ou du taboulé, et un traité à écrire sur les effets pervers du secret bancaire, ce principe qui n’est pas dépourvu d’un certain prestige – les banquiers suisses vous le confirmeront – mais qui, mis entre des mains crapuleuses, se transforme en vile cachotterie. Le Liban, pays du sale petit tas de secret bancaire.

À propos d’orbite, et puisqu’on parle d’argent, les Émirats arabes unis ont injecté 5,2 milliards de USD de fonds publics et semi-privés dans le spatial entre 2014 et 2017. La sonde qu’ils ont envoyée en orbite de Mars, l’été 2020, a coûté la bagatelle de 200 millions de USD. « Peanuts », n’est-ce pas, quand on pense à ce qui a été flambé par ici. Mais qu’ont bien pu faire les serviteurs de l’État libanais avec 100 milliards de dollars (que nous n’avions même pas) ? Quel projet extraordinaire ont-ils réalisé ? Quelle différence ont-ils faite pour leurs administrés ou, à ce prix, pour l’humanité tout entière ? Avons-nous réussi à collecter de l’eau, nous qui sommes le château d’eau de la région ? Nos robinets sont secs. Avons-nous des transports en commun ? Si cela peut qualifier les misérables vans dont au moins un par jour se viande avec ses passagers surnuméraires pour avoir plongé dans un nid de poule, pas vraiment. L’électricité ? C’est devenu une blague, quand on pense aux mille options que nous offre un ensoleillement de 300 jours par an, un littoral de 240 km et un territoire où se concentre une rare diversité d’expositions au vent. Mais non, ces choses, une fois installées, sont trop gratuites pour être honnêtes. Le soleil n’aboule pas de commissions. L’agriculture ? Tant qu’on avait les moyens d’importer les denrées vitales, rien n’a été fait pour valoriser nos plaines qui furent un jour « le grenier de Rome ». La négligence dont continue à souffrir ce secteur n’a jamais dérangé les dirigeants, qui ont, au contraire, encouragé les constructions sauvages sur le beau tapis nourricier de la Békaa. La culture du cannabis elle-même semble avoir rejoint le temps des légendes, sans doute détrônée par des laboratoires clandestins de captagon autrement rentables. Souvenons-nous pourtant que le Liban a été fondé sur une grande famine et que cette Békaa en son centre, en son ventre, était supposée le préserver de la précarité alimentaire à laquelle il est naturellement exposé.

Heureusement, le Hezbollah peut aligner cent mille combattants salariés et nourris par des canaux mystérieux pour « éduquer » ses adversaires. On aurait aimé qu’au lieu de produire tant de chair à canon, tout cet argent ait servi à former une jeunesse d’élite, des artistes, des penseurs, des médecins, des chercheurs, des ingénieurs… Mais on préfère le jeu de la mort. La preuve, cent milliards ont été investis dans notre déchéance, et rien d’autre. L’argent sous nos cieux n’est pas fait pour le bonheur.


On nous a appris à ne pas parler d’argent, éluder le prix des choses, trouver le délicat équilibre entre avarice et prodigalité ; faire en sorte, quand on en a, à ne pas le transformer en outil de domination, et quand on n’en a pas, à être généreux avec le peu qu’on possède par pudeur, par fierté. Or, depuis que notre économie a touché le fond et même les bas-fonds, les...

commentaires (2)

Excellent! Merci

Hind Faddoul

09 h 47, le 28 octobre 2021

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Commentaires (2)

  • Excellent! Merci

    Hind Faddoul

    09 h 47, le 28 octobre 2021

  • Top ce matin Fifi !

    Lyna mecattaf

    06 h 45, le 28 octobre 2021

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