Rechercher
Rechercher

Société - Enquête/Port

L’union sacrée à Qartaba derrière le juge Bitar

Les familles des victimes soutiennent le juge d’instruction dans son bras de fer contre la classe politique.


L’union sacrée à Qartaba derrière le juge Bitar

Les parents de Nagib Hitti, 26 ans, sur leur terrasse à Qartaba. Photo Patricia Khoder

« Ils sont sans scrupules et d’une insolence sans bornes. Nous sommes humiliés, tout le peuple est humilié. » C’est en ces termes que Rita Hitti, la mère de Nagib Hitti, l’un des pompiers tués dans l’explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020, a accueilli la nouvelle de la suspension de l’enquête sous la pression des responsables politiques. « Le juge Tarek Bitar (en charge de l’affaire) a dû obtenir une information importante, mais ils ne veulent pas que la vérité soit connue. En tout cas le juge Bitar est devenu l’un des nôtres », dit-elle.

Après avoir été officiellement notifié lundi de la plainte déposée par le député Nouhad Machnouk devant la cour d’appel de Beyrouth, Tarek Bitar a été provisoirement dessaisi de la totalité du dossier, le temps que la cour d’appel statue sur le fond. Depuis des mois, les familles des victimes se mobilisent pour soutenir le juge contre les dirigeants politiques qui tentent d’entraver l’enquête. « Vont-ils encore une fois changer de juge ? Cela dépasse toutes les limites de l’insolence », s’emporte-t-elle. Le prédécesseur du juge Bitar, Fadi Sawan, avait été dessaisi mi-février de l’enquête et démis de ses fonctions après un recours similaire qui avait été présenté par les députés Ali Hassan Khalil et Ghazi Zeaïter, déjà mis en cause à l’époque. « L’État se fiche de ceux qui ont péri dans l’explosion, il ne s’inquiétera donc pas pour leurs familles », s’énerve encore Rita Hitti. C’est avec colère, lassitude et amertume que le village de Qartaba, d’où sont originaires trois pompiers et un employé des douanes tués dans la double explosion au port, a accueilli lundi la nouvelle de la suspension de l’enquête menée par le juge Tarek Bitar. Ici les portraits des quatre victimes sont accrochés à chaque coin de rue, sur les vitrines des magasins et les pare-brise des voitures. Tout rappelle le terrible 4 août 2020.

« Quand nous nous sommes assurés que les trois cousins, Nagib, Charbel (Hitti) et Charbel (Karam) étaient parmi les pompiers envoyés au port, tout le village est descendu à la caserne de la Quarantaine. C’est là que j’ai pu parler à Georges, le père de Charbel Hitti, mon beau-frère, qui venait de rentrer du port et qui m’a dit : “Je ne les ai pas retrouvés” », raconte Rita Hitti. « Les personnes présentes tentaient de me donner des tranquillisants. Sana, la mère de Charbel Hitti, était debout à côté de moi, elle allait s’effondrer. Je l’ai tenue de mes deux bras pour qu’elle ne tombe pas, je lui ai donné un tranquillisant, je l’ai secouée et je lui ai dit: “Tu dois rester debout” », poursuit-elle.


À Qartaba, une chapelle pour les trois pompiers originaires du village. Photo Patricia Khoder

« Un jour viendra où le peuple les jugera »

Georges Hitti, qui a également perdu son fils pompier, Charbel, affirme de son côté qu’il croit toujours dans la justice libanaise et que les juges de la cour d’appel prendront la bonne décision. La cour présidée par Nassib Elia va effectivement statuer sur le recours de M. Machnouk.

« Nous ne nous tairons pas car je sais que quand je retrouverai mon fils, après la mort, je devrai lui rendre des comptes, je n’oserai pas lui dire que je n’ai rien fait pour que justice soit faite. Nous n’accepterons pas que l’enquête soit suspendue, qu’elle finisse en queue de poisson », dit-il. « Mais, même si cela arrive, un jour viendra où le peuple les jugera », poursuit-il. L’organisation Human Rights Watch (HRW) a publié un long rapport à l’occasion de l’anniversaire de la tragédie, mettant en relief que de nombreux responsables politiques étaient au courant du stockage du nitrate d’ammonium dans le port, à l’origine de l’explosion. « Depuis le 4 août dernier, je sens que je ne vis plus. Je suis mort avec mon fils. Il n’avait que 21 ans », confie en larmes Georges Hitti.

Dans une autre maison de Qartaba, Tony Karam, le père de Charbel Karam, éprouve un sentiment similaire. « Pour moi, tous les jours, c’est le 4 août 2020. Pire encore, tous les jours, mon fils me manque un peu plus. Je sais que la mort est inévitable, mais mon fils n’est pas mort de mort naturelle, il a été tué et sa mort aurait pu être évitée », dit-il. « J’ai su tout de suite qu’il était parmi les pompiers qui étaient descendus au port. Il avait envoyé à sa sœur, à son épouse et à ses enfants une vidéo alors qu’il conduisait le camion des pompiers. Il était le chef de l’unité. J’ai perdu espoir de revoir Charbel vivant au bout du troisième jour, quand un bout de ferraille du camion des pompiers a été retrouvé. C’est à ce moment-là que les secours ont su où chercher ceux qui tentaient d’éteindre le feu », ajoute-t-il. Charbel Karam devait prendre son congé annuel le 7 août 2020.

« Elles voudront savoir qui a tué leur père »

Karlen, mère de deux filles de quatre et de trois ans, est la sœur de Nagib Hitti et l’épouse de Charbel Karam. Elle était tombée amoureuse de lui à l’âge de 12 ans et rêvait depuis de l’épouser, ce qu’elle a finalement fait il y a cinq ans. « Je fais de mon mieux pour rester forte pour mes filles. Je veux les éduquer comme si leur père était encore présent. Elles me demandent tout le temps où il est et je leur réponds qu’il est au ciel. Un jour, elles grandiront et voudront de vraies réponses. Elles voudront savoir qui a tué leur père et pour quelle raison. C’est pour cela surtout que je veux que justice soit faite », dit-elle calmement.

Il a fallu de longs jours – 10 pour Charbel et Nagib Hitti, et 12 pour Charbel Karam – pour retrouver un peu de leurs restes. Ils ont été enterrés ensemble au cimetière du village qui a été rouvert deux fois pour qu’on puisse inhumer des restes humains supplémentaires retrouvés dans les décombres des silos du port. Antonella Hitti, la sœur de Nagib, vitupère de son côté : « Je suis comme toutes les personnes qui ont perdu un être cher dans cet explosion. J’aurais peut-être pardonné si mon frère était mort dans un accident de voiture, mais là comment pardonner alors que toute la République savait qu’il y avait du nitrate d’ammonium entreposé au port? Comme toutes les autres victimes, mon frère a été tué à cause des dirigeants politiques au pouvoir et je veux que justice soit faite. » « Pour moi, le 4 août, c’est encore aujourd’hui », soupire-t-elle.


« Ils sont sans scrupules et d’une insolence sans bornes. Nous sommes humiliés, tout le peuple est humilié. » C’est en ces termes que Rita Hitti, la mère de Nagib Hitti, l’un des pompiers tués dans l’explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020, a accueilli la nouvelle de la suspension de l’enquête sous la pression des responsables politiques. « Le juge Tarek...

commentaires (1)

On s’attendait à un déferlement de commentaires officiels des autorités libanaises et un déluge de manifestations dans toutes les régions du Liban de gens indignés après les révélations des menaces sur la personne du juge délivre ouvertement par un messager du parti vendu. RIEN, comme pour la réaction des libanais à l’explosion du port toujours rien. Mais qu’arrive-t-il aux libanais? Comment expliquer leur indifférence aux cataclysmes qui secouent leur pays et qui font réagir le monde entier sauf le peuple libanais alors qu’il est le premier à subir directement les conséquences et que leur comportement indigne et incompréhensible donne un permis légitime à leurs tortionnaires à les achever puisqu’ils ne réagissent pas à leurs provocations et à leurs actes de viol perpétrés tous les jours contre eux, la constitution, leurs enfants et leur nation. Où est votre dignité bordel? L’avez vous perdu en même temps que votre argent pillé par ces enfoirés?

Sissi zayyat

20 h 14, le 29 septembre 2021

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • On s’attendait à un déferlement de commentaires officiels des autorités libanaises et un déluge de manifestations dans toutes les régions du Liban de gens indignés après les révélations des menaces sur la personne du juge délivre ouvertement par un messager du parti vendu. RIEN, comme pour la réaction des libanais à l’explosion du port toujours rien. Mais qu’arrive-t-il aux libanais? Comment expliquer leur indifférence aux cataclysmes qui secouent leur pays et qui font réagir le monde entier sauf le peuple libanais alors qu’il est le premier à subir directement les conséquences et que leur comportement indigne et incompréhensible donne un permis légitime à leurs tortionnaires à les achever puisqu’ils ne réagissent pas à leurs provocations et à leurs actes de viol perpétrés tous les jours contre eux, la constitution, leurs enfants et leur nation. Où est votre dignité bordel? L’avez vous perdu en même temps que votre argent pillé par ces enfoirés?

    Sissi zayyat

    20 h 14, le 29 septembre 2021

Retour en haut