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Culture - Entretien croisé

Moultaka et Hayrabedian : échange entre passeurs

Questionnés sur leur collaboration et l’élaboration de ce concert sans pareil, le compositeur et le chef d’orchestre se sont lancés dans un échange à bâtons rompus dont nous reproduisons ici quelques extraits.

Moultaka et Hayrabedian : échange entre passeurs

De gauche à droite, entourés des choristes de l'ensemble Musicatreize, le compositeur Zad Moultaka et le chef d'orchestre Roland Hayrabedian. Photo Marcin Wiśnios

Roland Hayrabedian  : Ce qui m’a intéressé chez Zad, c’est l’oralité de sa musique. Ça paraît simple, c’est extrêmement complexe, il n’y a pas d’espace d’improvisation, mais la note ne dit pas comment elle est faite. Il a un mode d’attaque, une façon de faire qui fait qu’il faut se mouiller, aller chercher le sens. Pour moi Zad, c’est l’anti-Boulez (NDLR : le compositeur et chef d’orchestre français Pierre Boulez, disparu en 2016). Boulez écrit tout, il est tellement précis que tout le monde l’interprète de la même manière.

Zad Moultaka  : Il me semble que mes partitions ressemblent à une langue étrangère, qu’on peut lire mais dont on ne connaît pas l’accent qui donne au mot un sens différent. Ce qui est sûr, c’est qu’avec Roland, il se passe quelque chose de spécifique. Entre nous il y a sans doute le lien de l’« orientalité » entre sa culture arménienne et ma culture levantine. Sans son implication dans ce projet, je n’aurais jamais pensé aller aussi loin dans la théâtralité, la liturgie, la construction de l’espace.

R.H.  : On est des passeurs du passé au futur. La musique est une chose vive, pas une répétition, pas une fabrication de belles choses. En même temps, il n’y a pas de rupture, on continue à se coltiner les traces du passé.

Z.M.  : Il y a un peu plus d’un an, alors que nous étions en pleine pandémie et que nous n’avions pas le moindre budget pour lancer ce concert, je suis allé visiter la tombe d’Igor Stravinsky sur l’île cimetière de San Michele. Je lui ai parlé, je lui ai dit que je n’étais pas sûr de faire ce concert mais que j’allais essayer. J’ai posé sur la dalle une pièce de 250 LL et j’ai eu une forte pensée pour le Liban. Il était très présent et très absent en même temps. Une présence qui était une absence, et une absence qui était présence. Hier soir, en écoutant les 60 haut-parleurs jouer le Requiem Canticles de Stravinsky, j’ai ressenti exactement la même émotion qu’à ce moment-là, au cimetière, cette sensation de présence dans l’absence et inversement.

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La direction par Roland des Canticles préenregistrés est une mise en scène du faux, une dénonciation de notre culture du faux, de la tendance de notre époque à se contenter de copier la réalité. L’idée est de dépasser et enterrer le faux pour revenir au centre de l’homme. J’ai toujours été hanté par le mythe de la caverne et de l’illusion des sens.

« Nazari Bid’ou ‘illati » disait al-Hallaj : « Mon regard est le commencement de mon imperfection. » Cet orchestre qui joue Stravinsky est un assemblage d’échantillons de faux.

R.H.  : Zad ne fait pas de beaux objets, il redonne vie à la vie. À chaque fois qu’on se retrouve, je lui commande un chef-d’œuvre, et à l’arrivée, c’est toujours un chef-d’œuvre.

Vous avez composé une « Passion de Marie », une « Passion d’Adonis », en introduisant dans votre musique des inspirations de la messe syriaque. Qu’est-ce qui vous attire dans les agonies ?

Z.M.  : Nous sommes dans l’agonie d’un monde. La prise de conscience qu’on est dans un non-retour réveille sans doute le désir absolu de la vie, de l’émotion des choses. La capacité des choses intérieures tendues vers cette chose unique qu’est la vie. Au risque d’employer une métaphore banale, je ne peux m’empêcher de penser au fruit d’un arbre, gorgé de pulpe et de sucre, et à sa volonté de sortir au soleil qui achève de le faire mûrir. Alors il finit par tomber.

Je travaille dans l’inconscient. Les chants syriaques sont des souvenirs de mon enfance dans le village de ma grand-mère, Wadi Chahrour. Nous jouions autour des églises. L’espace de l’église était familier comme une chambre à soi, un refuge. La guerre que nous avons vécue a elle aussi a été rythmée par des quêtes de refuges. Il m’est égal que ma musique soit qualifiée de tonale ou de modale. Elle est comme elle est et vient comme elle vient. Son écriture obéit à quelque chose d’impérieux dont je suis incapable de déterminer la source.


Roland Hayrabedian  : Ce qui m’a intéressé chez Zad, c’est l’oralité de sa musique. Ça paraît simple, c’est extrêmement complexe, il n’y a pas d’espace d’improvisation, mais la note ne dit pas comment elle est faite. Il a un mode d’attaque, une façon de faire qui fait qu’il faut se mouiller, aller chercher le sens. Pour moi Zad, c’est l’anti-Boulez (NDLR :...

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