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Culture - Concert

À Venise, Zad Moultaka célèbre Stravinsky et la transition vers un nouveau monde

Imaginez une église dans la nuit de la Cité des Doges, et dans cette église, un orage sidéral et une pluie de lumière qui se déverse sur la nef comme une eau baptismale.

À Venise, Zad Moultaka célèbre Stravinsky et la transition vers un nouveau monde

Dans une obscurité où seules perçaient les veilleuses de soixante haut-parleurs posés tels des totems, sur des socles de différentes hauteurs, se sont d’abord élevés les sombres accents des « Requiem Canticles » de Stravinsky. Crédit photos Marcin WiŚnios

Il faut imaginer Venise doucement désengourdie par une bruine de début d’automne. La nuit tombe sur la chiesa San Zanipolo, cette basilique un peu secondaire dédiée aux saints Jean et Paul et qui accueille sous son dallage les dépouilles des doges. C’est là, il y a cinquante ans, qu’eurent lieu les obsèques d’Igor Stravinsky, sous les accents éminemment poignants de ses Requiem Canticles. Il s’agit de sa dernière œuvre majeure, principalement sérielle, écrite en 1966, cinq ans avant sa mort. En 2019, participant ensemble à une installation sonore dans le cadre de la Biennale de Venise, le compositeur franco-libanais Zad Moultaka et le chef d’orchestre franco-arménien Roland Hayrabedian savourent un spritz à la terrasse d’un café. Ils évoquent Stravinsky, le cinquantenaire de sa mort qui tombe en 2021, et se lancent le défi de créer une œuvre pour l’occasion. Au cours des deux années suivantes, l’eau qui passe sous le pont du Rialto charrie les vestiges d’un monde qui s’efface et se transforme en accéléré, déboussolé par la pandémie.

Mais Zad Moultaka va tenir parole envers et contre tout, et Hayrabedian, défenseur passionné de la musique moderne et contemporaine, fondateur en 1987 de l’ensemble Musicatreize qui va chanter la partie chorale, est toujours prêt à le suivre. La productrice de Zad, Nadine Saddi, va, de son côté, remuer ciel et terre pour que ce concert voie le jour. Par-dessus tout, elle obtient l’autorisation de faire tenir le concert à San Zanipolo sans même savoir qu’il s’agit du lieu même où a été célébrée la cérémonie funèbre de Stravinsky avant le transfert de ses cendres à San Michele.

Etel Adnan, Gagarine et le rêve d’Icare

Ce 16 septembre donc, dans une relative discrétion se donnait, devant un public relativement restreint par les contraintes de la pandémie, la première de ce concert en tout point historique, avant tout parce qu’il est un des premiers à porter en procession ce monde qui s’achève, avant d’accueillir l’avènement de l’ère nouvelle.

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Dans une obscurité où seules perçaient les veilleuses de soixante haut-parleurs posés tels des totems, sur des socles de différentes hauteurs, se sont d’abord élevés les sombres accents des Requiem Canticles de Stravinsky. Cet hommage étrange, à travers la musique mécanique de soixante instruments préenregistrés séparément, chaque son sortant d’un haut-parleur distinct, est accentué par l’épuisant exercice du chef d’orchestre qui tente de suivre un rythme imposé. Petit à petit, on voit apparaître au fond de l’abside l’ombre géante d’une forme humaine. Cette ombre qui est celle d’un homme est peu à peu rejointe par celle d’une femme, et puis d’une foule. Au même moment, le chœur va s’aligner derrière la foule des haut-parleurs annonçant la présence de l’humain derrière la machine. Les Canticles vont laisser place, par un enchaînement naturel, à l’œuvre de Moultaka qui se révèle œuvre-monde, appuyée sur deux livrets de l’artiste plasticienne, auteur et poète Etel Adnan, une discrète chorégraphie du chœur et une mise en lumière aussi puissante que minimaliste. Il y est question de la lassitude des habitants de la terre face à leur planète usée, de leur désir de migrer vers des planètes neuves, de Gagarine et du rêve d’Icare, de cosmonautes sceptiques et de passeurs complaisants. Il y est aussi question de la part divine de l’homme : « Qu’est-ce que la révélation ? C’est la découverte du dieu intérieur. » Le jeu de lumière réalisé par Moultaka installe une ambiance recueillie et mène le spectateur vers une transe quasi mystique rendue infiniment poignante par la voix du contre-ténor Raffaele Pe. Imperceptiblement, on traverse l’espace sous une pluie d’étoiles, on lit le texte en lettres de lumière. L’intensité créée par la musique et les chœurs prend à la gorge. Révélera-t-on la fin ? Imaginez une église dans la nuit de Venise, et dans cette église l’œuvre d’un passeur qui annonce la fin du monde et une nouvelle traversée vers l’inconnu. Imaginez un orage sidéral et une pluie de lumière qui se déverse sur la nef comme une eau baptismale.

« Souhaite seulement que l’obscurité ne soit que le commencement d’un chemin vers une lueur. L’espoir s’est endormi, mais la braise veille », conclut le dernier livret. Le public, transporté vers des profondeurs abyssales, met du temps à émerger, oublie presque d’applaudir avant d’ovationner, parfois les larmes aux yeux, auteur, chef d’orchestre, interprètes et techniciens.


Il faut imaginer Venise doucement désengourdie par une bruine de début d’automne. La nuit tombe sur la chiesa San Zanipolo, cette basilique un peu secondaire dédiée aux saints Jean et Paul et qui accueille sous son dallage les dépouilles des doges. C’est là, il y a cinquante ans, qu’eurent lieu les obsèques d’Igor Stravinsky, sous les accents éminemment poignants de ses Requiem...

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