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Culture - Entretien

« Lumières du Liban nous permettra de témoigner de la face lumineuse du pays »

C’est aujourd’hui qu’a lieu l’inauguration, à Paris, de la grande exposition de l’Institut du monde arabe, « Lumières du Liban », qui permettra à ses visiteurs de découvrir de nombreux artistes modernes et contemporains, dont les liens avec le Liban sont multiples. Claude Lemand, qui a dirigé le projet avec Nathalie Bondil et Éric Deplont, partage avec ferveur la genèse, la conception et les horizons lumineux d’un événement artistique solidaire et ambitieux.

« Lumières du Liban nous permettra de témoigner de la face lumineuse du pays »

Le collectionneur Claude Lemand pose pour l’AFP à Paris. Lionel Bonaventure/AFP

Comment avez-vous choisi le titre de cette exposition ?

Ce titre, je l’ai en tête depuis des années. Les artistes disent souvent que la lumière du Liban est exceptionnelle, mais par lumières, j’entends surtout les personnalités qui ont fait de Beyrouth la ville-lumière de l’Orient et qui ont brillé à toutes les époques de son histoire tourmentée, même si, au fil des décennies, les clans dominants, incompétents et corrompus ont créé un chaos politique, économique, financier, social, sanitaire, alimentaire et même culturel. Mais la lumière finit toujours par jaillir du Liban.

« Lumières du Liban » nous permettra de témoigner de la face lumineuse du pays, creuset de civilisations et de cultures disséminées à travers les cinq continents. L’une des œuvres à découvrir dans l’exposition fait écho à la Nahda libanaise qui revendiquait une renaissance de la langue et du monde arabes, libéré des interdits religieux et de la féodalité. En effet, Le bouna (Le curé) est un livre d’artiste gravé par Shafic Abboud à Paris en 1953, alors qu’il était encore étudiant à l’École des beaux-arts. C’est un conte qui attaque au vitriol le régime féodal, religieux et civil, qui dominait la société libanaise traditionnelle. Le récit est truculent et s’inspire des histoires de sa grand-mère et des conteurs ambulants qui rassemblaient les enfants autour de leurs boîtes à images. Nous exposerons la boîte peinte que Shafic Abboud a fabriquée en 1964 pour sa fille Christine, un modèle réduit de ce soundouq el-firjé avec sa lampe magique, ses rouleaux de contes et d’images, intitulé « Cinéma Christine ».

Pourquoi avoir choisi de présenter l’exposition « Lumières du Liban » cet automne ?

Le Fonds Claude et France Lemand et le musée de l’IMA avaient programmé au départ « Algérie mon amour », une exposition consacrée aux artistes algériens de la collection, qui aurait été suivie de « Lumières du Liban ». Les explosions du 4 août 2020 en ont décidé autrement. Dès le lendemain, j’ai demandé au président Jack Lang de bien vouloir inverser le calendrier. C’est ma manière habituelle de réagir depuis les traumatismes que j’avais subis à Beyrouth en décembre 1975 : transformer la tragédie en actions positives, prendre des initiatives pour marquer notre solidarité avec le peuple libanais, et plus particulièrement avec le monde des arts et de la culture.

« Lumières du Liban » est une exposition d’art moderne et contemporain du Liban transfrontière. Elle entend témoigner de la grande créativité de trois générations d’artistes du Liban et de sa diaspora, entre 1950 et 2021, afin d’éclairer l’originalité, la richesse et l’universalité de leurs créations. À travers une sélection d’œuvres de la collection du musée de l’Institut du monde arabe, elle s’efforcera de rendre compte de la complexité et de la richesse humaine, géographique, historique et culturelle du Liban et de mettre en valeur les formes, les personnalités et les prises de position esthétiques les plus remarquables. Si cette exposition peut démontrer combien ce petit pays est grand et ce qu’il a de particulier à offrir au monde, en dépit de tous ses malheurs, alors nous aurons gagné !

Dans quelle mesure cette exposition est-elle l’occasion d’enrichir le fonds libanais de votre donation ?

Chaque exposition est l’occasion pour nous d’enrichir la collection du musée de l’IMA. Avant notre donation de 2018, elle comprenait 20 artistes du Liban, avec un total de 47 œuvres ; puis elle est passée à 33 artistes et 509 œuvres. Avec « Lumières du Liban », la collection compte désormais 62 artistes et 611 œuvres : peintures, dessins, sculptures et objets, livres d’artiste, photographies et vidéos, lithographies et gravures, textiles, céramiques et installations.

Lancer le projet « Lumières du Liban » a été l’occasion de prendre contact avec des artistes de toutes les générations. En l’espace de neuf mois, nous avons pu soutenir la création et acquérir les œuvres de 32 nouveaux artistes du Liban. Grâce à la galeriste libanaise Nadine Begdache, que je remercie, le public pourra découvrir deux magnifiques sculptures de 1960 et 1964, offertes au musée par les héritiers de Moazzaz Rawda. Je suis très reconnaissant aussi à Saleh Barakat qui m’a beaucoup aidé dans l’acquisition des œuvres de ses artistes.

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Notre but principal est de soutenir les artistes en cette période si difficile. Aussi, parallèlement à l’organisation de l’exposition, j’ai invité des artistes du monde arabe et d’ailleurs à créer ou à présenter une œuvre majeure en hommage au Liban, dans la perspective d’une grande vente aux enchères qui se tiendra à Paris le 18 octobre prochain. Plus de 60 artistes ont répondu à l’appel, dans un mouvement de solidarité extraordinaire. Troisième initiative : avec le président Jack Lang et le musée, nous avons lancé un appel aux jeunes artistes du Liban. Nous avons reçu 130 candidatures et en avons retenu 11. Notre fonds a acquis ces œuvres qui feront partie du corpus de l’exposition, avant de rejoindre la collection permanente du musée. Je tiens à saluer l’enthousiasme et la créativité exceptionnelle des artistes, ainsi que la générosité de certains collectionneurs passionnés qui vont contribuer à enrichir la collection d’art moderne et contemporain du musée et la rendre unique parmi les grandes institutions d’Europe, des Amériques et d’Extrême-Orient.

Quel est le sens de la présence des artistes de la diaspora dans ce projet ?

« Je suis à cent pour cent arménien et à cent pour cent français ! » disait Charles Aznavour ; les Libanais de la diaspora, où qu’ils soient, pourraient en dire autant. Par artistes du Liban, j’entends tous ceux qui ont des liens avec ce pays. Abdul Rahman Katanani est un Palestinien né au Liban. Diplômé de l’Université libanaise, il se sent libanais. Tarek ElKassouf est établi à Sydney, mais il a son atelier de design et de sculpture au Liban. Layal Nakhlé, jeune vidéaste libanaise, née en Côte d’Ivoire et de mère belge, réside à Barcelone et se déclare libanaise. Le Liban a toujours fonctionné comme un creuset culturel et humain, il a accueilli les Arméniens ayant échappé au génocide, les Palestiniens après 1948, les Syriens, les Irakiens et tous ceux qui recherchaient la liberté.

L’âge d’or de Beyrouth doit beaucoup à des personnalités et des artistes venus d’ailleurs : de France (l’archéologue et collectionneur Henri Seyrig, André Masson, Max Ernst, Georges Mathieu), de Palestine (Mona Saudi y eut sa première exposition et y a établi son atelier), d’Irak (Dia al-Azzawi, Rafa Nasiri, Shaker Hassan, Ismaïl Fattah), de Syrie (Fateh Moudarrès), d’Égypte (Hamed Abdalla, Adam Henein), du Soudan (Ibrahim el-Salahi, Ahmad Shibrain), etc. Beyrouth a longtemps incarné la capitale de la liberté et de la modernité, c’était là qu’il fallait vivre, exposer, publier. Beyrouth est le titre ultime de la toile du marocain Mohammad Melehi qui a tenu à rendre hommage à la ville et au pays meurtris. Non, le Liban n’est pas que le Liban, il dépasse de loin ce petit pays et il a des résonances partout dans le monde.

L’exposition est rythmée par trois grandes séquences historiques. Le rattachement des œuvres exposées à l’une de ces périodes ne risque-t-il pas d’apparaître un peu artificiel ?

L’exposition est conçue selon un principe chronologique clair pour permettre aux visiteurs de voir les œuvres de trois générations d’artistes : ceux de l’âge d’or de Beyrouth puis les années de guerre et enfin les années 2000 de la mondialisation. Établir un dialogue entre les œuvres d’une même période permet de souligner combien les préoccupations des artistes, leurs tendances artistiques et leurs thématiques peuvent être différentes, riches et multiples. Personne n’est prisonnier de la chronologie ; les œuvres d’art me touchent particulièrement quand elles réussissent à être à la fois profondément singulières et universelles, et c’est là l’essence de mon propos.

Ainsi, dans ses peintures, Shafic Abboud n’a pas voulu montrer la guerre, les destructions et la mort dans un style réaliste ; selon moi, sa peinture est transfigurative. À la mort de son amie Simone, qui aimait les vêtements amples et colorés, et alors qu’il était lui-même malade, il a peint Les robes de Simone, un vrai enchantement pour les yeux et l’esprit. On retrouve la même « transfiguration » dans la série des « Cafés engloutis » de 1990, des œuvres consacrées aux cafés traditionnels du bord de mer à Beyrouth, qu’il adorait fréquenter et que la guerre avait détruits. Ce n’est pas de la joie, mais une célébration de la lumière, des couleurs et de la vie au Liban. Il a appelé L’Aube sa dernière toile de 2003 : l’espoir comme testament.

Fatima el-Hajj, artiste de la génération suivante, a vécu toute la guerre civile, elle en souffre encore dans son corps et dans son âme, mais elle n’a jamais peint de scènes de destruction. Elle a élaboré une pensée et un univers qui dépassent le règne de la mort. Quand elle peint un jardin, c’est peut-être une référence au jardin de Monet ou à celui de son village, mais c’est aussi son jardin intérieur enchanté.

D’ailleurs, nous avons volontairement inversé l’ordre chronologique pour illustrer le chaos et la désespérance qui se sont abattus sur tous les Libanais. La nouvelle scénographie, enrichie de textes et de documents, invite le visiteur à remonter le temps à partir des œuvres d’art et des événements les plus récents jusqu’aux années 1950.

En préparant cette exposition, quelles ont été vos plus belles découvertes et vos plus grands plaisirs ?

Je dois dire que chacun des 32 nouveaux artistes, dont j’ai pu découvrir et acquérir les œuvres, fut pour moi une source d’enthousiasme et de fierté. Je suis heureux d’énumérer leurs noms : Moazzaz Rawda, Michel Basbous, Laure Ghorayeb, Simone Fattal, Jamil Molaeb, Missak Terzian, François Sargologo, Hanibal Srouji, Hady Sy, Zad Moultaka, Serwan Baran, Anachar Basbous, Hala Matta, Hiba Kalache, Zena Assi, Mazen Kerbaj, Ayman Baalbaki, Joseph ElHourany, Tagreed Darghouth, Abdul Rahman Katanani, Abed AlKadiri, Tarek ElKassouf, Sara Chaar, Sara Abou Mrad, Ieva Saudargaité Douaihi, Philippe Audi-Dor, Hala Ezzeddine, Anas AlBraehe, Layal Nakhlé, Nader Bahsoun, Marc Guiragossian et le plus jeune, Élias Nafaa, né en 1997.

Parmi ces découvertes, la plus récente ne concerne pas un jeune artiste, mais un architecte, urbaniste et sculpteur né en 1976, Joseph El-Hourany. Vingt-cinq ans durant, il a refusé de montrer la moindre de ses sculptures et, en avril dernier, Saleh Barakat lui a organisé une première exposition-rétrospective, et j’ai pu acquérir trois de ses œuvres.

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L’un de mes grands plaisirs est de participer parfois à la création elle-même, même légèrement, comme cela s’est produit pour le tout récent travail de François Sargologo, « Carbone 14. La Faille », une série de photographies prises de jour et de nuit, en été, sur les hauteurs du Mont-Liban. Je me réjouis aussi de constater que les femmes occupent une place croissante au musée : celles qui sont nées à partir de 1970 constituent la moitié des artistes de la collection.

Enfin, l’aménagement de la « Salle des donateurs » et toute la scénographie ont été confiés à Carl Gerges, un architecte beyrouthin jeune et talentueux. Tous les éléments de la scénographie ont été produits au Liban et montés par des techniciens libanais; la couleur des murs elle-même a été fabriquée avec de la terre du Liban !


Comment avez-vous choisi le titre de cette exposition ?Ce titre, je l’ai en tête depuis des années. Les artistes disent souvent que la lumière du Liban est exceptionnelle, mais par lumières, j’entends surtout les personnalités qui ont fait de Beyrouth la ville-lumière de l’Orient et qui ont brillé à toutes les époques de son histoire tourmentée, même si, au fil des décennies,...

commentaires (1)

Quelle lumiere ? Celle avec laquelle on s'eclaire grace a l'EDL ?

Michel Trad

20 h 46, le 21 septembre 2021

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Commentaires (1)

  • Quelle lumiere ? Celle avec laquelle on s'eclaire grace a l'EDL ?

    Michel Trad

    20 h 46, le 21 septembre 2021

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