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Politique - En toute liberté

La garde du cœur

Sous l’œil distrait du monde, le Liban du vivre-ensemble s’abîme. Il y a soixante ans, une femme aux yeux plissés par les veilles – Mathilde Riachi, fondatrice de la Congrégation des cœurs unis dans les cœurs de Jésus et de Marie, association de fidèles reconnue par le ministère de l’Intérieur et le Vatican – avait parcouru le Liban et serti ses frontières terrestres de petites croix en fer blanc bénies, et fait jeter par des militaires gagnés à la cause de l’eau bénite dans ses eaux territoriales, dressant prophétiquement un barrage invincible face à tous ceux qui voudraient l’envahir. Des envahisseurs s’étaient déjà inexplicablement heurtés, à certains carrefours du pays chrétien, à des obstacles aussi invisibles qu’infranchissables.

En vain avait-elle, tout au long des années suivantes et la guerre venue, imploré les chefs politiques, religieux et militaires chrétiens de rester unis face à toutes les séditions internes et externes. Sa voix s’épuisa à crier dans le désert. En 2005, elle s’éteignit, diabétique, amputée des deux jambes, ignorée, sauf de quelques inconditionnels qui l’avaient vue laver des icônes avec ses larmes et prier pour la guérison de fidèles une main sur leur tête et, de l’autre, heurtant la porte du tabernacle installé dans le salon de son domicile de Dékouané, transformé en chapelle par autorisation de l’évêque grec-catholique de Beyrouth.

Le Liban meurtri que nous avons sous les yeux est le fruit de nos égoïsmes, de notre immoralité, de notre vénalité. C’est nous qui l’avons vendu au plus offrant ou au plus habile des offrants. Mais le cœur de ce pays dévasté par ceux qui l’ont convoité et obtenu restera à jamais irréductible à toute corruption, à toute invasion. C’est ce que cette femme a dit, et c’est ce que croient ceux qui se sont chargés de préserver sa parole et qui, ayant vu se vérifier tous ses avertissements, ont décidé de redonner espoir à ceux que le Liban du moment écœure.

D’une voix qui se voulait porte-voix d’une parole plus haute, celle de la Vierge, ils se souviennent l’avoir entendue répondre à ceux qui redoutaient la disparition du Liban : « Le Liban est à moi et à nul autre », et « Toute main portée contre le Liban sera coupée. » « La Syrie se revêtira de noir, comme le Liban », avaient-ils entendu aussi bien avant le demi-million de morts de la guerre syrienne. « L’Amérique tombera comme les autres », se rappellent encore ceux-là en regardant se lézarder cette puissance et s’écrouler l’échafaudage de cubes en plastique construit en Afghanistan.

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Ces choses sont délicates à dire. Leur auditeur est libre de les croire ou de les ignorer. Elles sont proposées ici comme elles sont, chargées de la seule crédibilité de la sainteté des Jérémie des temps modernes. Elles dépendent certes de leur contexte. Mais il y a une frontière au-delà de laquelle la raison doit céder la préséance à la foi sans cesser d’être vigilante.

« Restez, même si vous ne deviez manger que du pain et des olives, a dit cette même voix. Le Liban sera une arche de Noé pour le monde entier. »

À voir se guetter perfidement les grandes puissances, à voir fondre banquises et glaciers et mugir les flots sous l’effet du dérèglement climatique, à voir la course de vitesse entre le virus et le vaccin, à voir les totalitarismes jouer au ballon avec la bombe atomique, à voir des millions s’amuser aux Mondiaux alors que d’autres millions ont faim et s’entre-tuent, on ne peut s’empêcher de constater que la planète ne tourne pas rond et que la terre entière est promise aux épreuves.

Il y a un homme – il y en a d’autres aussi bien sûr – qui le sait bien : c’est François, le pape de Rome, qui se bat pour la fraternité des religions, pour réconcilier écosystème et développement (« On ne commande à la nature qu’en lui obéissant »), qui se bat pour que l’idéologie ne triomphe pas de la biologie, qui pense que Jésus de Nazareth n’a pas fondé un consortium d’Églises et que « tout homme est une histoire sacrée ». Et que le sang de la croix a racheté une fois pour toutes l’assassin et la victime, Caïn et tous ceux qui veulent venger le sang d’Abel. Et s’ils ne veulent pas en croire l’Église, qu’ils en croient « les choses cachées depuis la fondation du monde » révélées par l’anthropologue René Girard.

Tout ça pour dire – avec les mots de Georges Shéhadé – « à ceux qui partent pour oublier leur maison et le mur familier aux ombres » que s’ils le doivent absolument à leurs enfants, qu’ils partent, mais que s’ils ont résolu dans leurs cœurs de rester, ils font mieux. Nos frontières sont gardées. À nous la garde du cœur.


Sous l’œil distrait du monde, le Liban du vivre-ensemble s’abîme. Il y a soixante ans, une femme aux yeux plissés par les veilles – Mathilde Riachi, fondatrice de la Congrégation des cœurs unis dans les cœurs de Jésus et de Marie, association de fidèles reconnue par le ministère de l’Intérieur et le Vatican – avait parcouru le Liban et serti ses frontières terrestres de...

commentaires (1)

Tant que les égoîsmes,l'immoralité,la vénalité et les haines subsisteront,le Liban du vivre ensemble,le Liban-message va inéluctablement s'abîmer et il ne sera jamais "une arche de Noé pour le monde entier". M.Z

ZEDANE Mounir

14 h 36, le 18 septembre 2021

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Commentaires (1)

  • Tant que les égoîsmes,l'immoralité,la vénalité et les haines subsisteront,le Liban du vivre ensemble,le Liban-message va inéluctablement s'abîmer et il ne sera jamais "une arche de Noé pour le monde entier". M.Z

    ZEDANE Mounir

    14 h 36, le 18 septembre 2021

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