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Lifestyle - Photo-roman

Un mot aurait pu sauver Beyrouth

A un an du crime du 4 août 2020, les souvenirs remontent à la surface avec, surtout, la réalisation qu’il aurait suffi d’un mot du président (ou d’un des dirigeants au courant de la présence du nitrate d’ammonium), d’un tweet, d’un coup de fil, d’une conférence de presse; bref, d’un rien en fait, pour épargner la ville…
Un mot aurait pu sauver Beyrouth

Photo G.K.

Le psychiatre qui la suit depuis août dernier lui a réduit sa dose quotidienne d’antidépresseurs. « Une demi-pilule au coucher devrait suffire désormais. » Lorsque le médecin le lui a annoncé, elle a regardé cette plaquette de pilules qui était sa béquille, son gilet de sauvetage, sa roue de secours, peut-être sa drogue, et elle s’est souvenue de ce jour de son enfance où son père avait décidé de la jeter dans une piscine, sans flotteurs, « parce que c’est comme ça qu’on apprend à nager », pensait-il. Ce jour où elle s’est débattue de tous ses petits membres avec l’eau agitée, jusqu’à finir par se noyer. Elle en a à ce point crevé de peur, qu’elle a un instant songé à ignorer les recommandations de son médecin. Puis elle s’est raisonnée. Dans le fond, c’est vrai, elle allait mieux. Cela faisait des semaines qu’elle n’avait plus recours à son cocktail whisky-Xanax-pétard pour s’assommer et, avec un peu de chance, trouver le sommeil. Des semaines qu’elle s’endormait sans systématiquement être assaillie par les cauchemars de la double explosion du 4 août, par les flots d’images d’elle, de son copain, ensanglantés, sous un fatras de morceaux de verre et de fer, à chercher leur voix et la force d’appeler à l’aide. Ça revenait parfois, mais de moins en moins. Des semaines qu’elle ne se planquait plus dans la salle de bains, à genoux et les mains lui protégeant le crâne, à la moindre porte qui claque. Récemment, elle avait même réussi à longer le port, ses silos éventrés, sans que ne l’effleure l’envie de se taillader les veines, et en finir avec ce calvaire sans nom, une fois pour toutes. Dans le fond, c’est vrai, elle allait mieux, mais elle n’avait rien oublié.

Le souvenir d’août dernier
Voilà pourquoi L. s’était enfin résolue à se limiter à une demi-pilule avant le coucher, comme préconisé par le psychiatre. Le reste des boîtes d’antidépresseurs, les flacons entamés d’anxiolytiques et de somnifères, l’intégralité de cet attirail, elle l’avait enfermé tout au fond d’une armoire de sa salle de bains, juste en dessous du lavabo, à portée de main, au cas où. L. n’a que 28 ans. Et au fil des jours, à sa grande surprise, elle s’est rendu compte qu’elle s’en sortait relativement bien. Sur la véranda de la maison de montagne que les fantômes du 4 août n’ont pas réussi à atteindre, le long d’une plage, loin, très loin de la ville, avec un kellaj jambon-fromage et une tranche de pastèque glacée, à l’ombre d’un pin parasol, au cœur d’un concert d’élytres, trempée dans la miraculeuse lumière du soleil, au coucher, autour d’un plat de taboulé, dans les bras de ses amis rentrés pour l’été, sur la peau d’un amant retrouvé, L. recollait, lentement et pièce par pièce, quelque chose qui ressemble à du bonheur. Parfois même, au bout de deux ou trois verres de vin, elle se surprenait avec son propre sourire. À 28 ans seulement, elle avait oublié ce que c’était de sourire. Si bien que, sans doute naïvement, elle était persuadée d’avoir remonté la pente, et avec un peu plus d’efforts, de s’en être presque sortie.

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Mais il y a eu hier, 1er août. Il y a eu ces six lettres qui se sont affichées, juste avant d’aller se coucher. August. August 1st. Six lettres, une date, apparues à minuit sur son écran, et qui ont suffi à lui faire dégringoler cette montagne qu’elle était pourtant persuadée d’avoir gravie ; et la faire retomber au fond du fond du trou. L’effroi était rentré dans son corps en une fraction de seconde. Le souvenir d’août dernier, acide, brûlant, s’était répandu dans chacun de ses membres, comme la lave d’un volcan dont elle pensait qu’il était définitivement éteint. Dans cet entre-deux où elle a passé le reste de la nuit, pas même une somnolence, non, tout au plus un étourdissement, tout était remonté à la surface, comme si ça s’était produit l’après-midi même. L. a tout revu, tout revécu, la première détonation qui avait recouvert la musique du bar de Gemmayzé où elle se trouvait, puis la deuxième, qui avait effacé la ville et sa vie, elle en avait ressenti la décharge électrique jusqu’au moindre pore. Dans le noir, elle a même eu l’impression que ses plaies s’étaient rouvertes, sa cheville traversée par une tige de fer, son thorax paralysé, la douleur était revenue avec une précision terrible, comme si elle n’avait jamais réellement quitté son corps.

« C’était trop tard »

Rampant jusqu’à l’armoire des somnifères-anxiolytiques-antidépresseurs, comme elle l’avait fait après avoir repris conscience, le 4 août dernier, L. a eu dans les tympans, perçant cet horrible bourdonnement, la voix ensommeillée du président : « C’était trop tard. » Allongée à même le carrelage de la salle de bains fondue dans le noir – pas de courant électrique à cette heure-ci, bien entendu – L. a vu défiler les images du président de la République recevant cette notice qui lui signifiait qu’à tout moment, les 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium jetés au port, à quelques centaines de mètres du cœur de la ville, risquaient de tout envoyer en fumée. Elle l’a imaginé balayer d’un revers de la manche ce bout de papier duquel dépendait le sort de Beyrouth, et considérer, comme cela, que c’est trop tard, qu’il n’y a rien à faire, que ce n’est pas de son ressort, qu’« on ne l’a pas laissé », que les prérogatives d’un président de la République (pas moins) ne suffisent pas. Puis, comme si de rien n’était, poursuivre sa journée, assister vaguement à une réunion, poser pour une photo commémorative avec quelque ambassadeur de passage, aller faire un tour sur la pelouse fraîchement tondue du palais, défaire sa cravate, prendre une douche, brosser sa raie de côté, enfiler un pyjama, puis s’endormir paisiblement devant un film. Elle a pensé à ces mots qu’il avait hésité à dire, des mots qui avaient peut-être effleuré ses lèvres mais qui, dans un moment d’égarement, de peur ou de paresse, n’avaient pas été prononcés. Il aurait pourtant suffi de ça, d’un mot, d’un tweet, d’un coup de fil, d’une conférence de presse, pour sauver Beyrouth, avait-elle estimé. Il aurait suffi de rien, trois fois rien, dire quelque chose. Voilà tout. Sauf que non. C’était trop demander. C’était trop tard, semble-t-il. Et maintenant, à défaut de mots, L. était affalée à même le sol, 28 ans seulement mais la mort dans l’âme, seulement parce que ni le président, ni un (Premier) ministre, ni même un fonctionnaire du port n’a voulu rien dire. Ni avant, ni pendant, ni après. Un peu comme sa ville, L. était à terre, c’était trop tard peut-être, mais encore le temps de se relever, s’accrocher au peu de vie qu’il lui reste, ne serait-ce que pour une chose. Une dernière. Aller dans la rue, mercredi. Et s’assurer que tous soient jugés.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Le psychiatre qui la suit depuis août dernier lui a réduit sa dose quotidienne d’antidépresseurs. « Une demi-pilule au coucher devrait suffire désormais. » Lorsque le médecin le lui a annoncé, elle a regardé cette plaquette de pilules qui était sa béquille, son gilet de sauvetage, sa roue de secours, peut-être sa drogue, et elle s’est souvenue de ce jour de son enfance...

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"Et maintenant, à défaut de mots, L. était affalée à même le sol, 28 ans seulement mais la mort dans l’âme, seulement parce que ni le président, ni un (Premier) ministre, ni même un fonctionnaire du port n’a voulu rien dire. " Le président, ancien commandant en chef de l'armée, ancien artilleur, ne peut certainement pas prétendre qu'il ne savait pas combien le nitrate d'ammonium à plus de 30% d'azote est dangereux! Mais il faut dire à sa décharge que le commandant en chef de l'armée à l'époque du déchargenent de la cargaison du Rhosus a fait preuve de beaucoup plus de négligence et d'irresponsabilité en se contentant de dire tout simplement que l'armée n'avait pas besoin de ce matériau, et qu'il fallait que les autorités du port se démerdent toutes seules pour s'en débarrasser! Je ne sais pas qui est le plus criminel des deux: le juge Jad Maalouf qui a ordonné le déchargement de la cargaison de NA en contravention au décret 137 qui régit les armes et munitions, ou le général Jean Kahwaji qui a traité le nitrate d'ammonium comme s'il s'était agi d'une cargaison de pommes de terre!

Georges MELKI

10 h 57, le 10 août 2021

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Commentaires (1)

  • "Et maintenant, à défaut de mots, L. était affalée à même le sol, 28 ans seulement mais la mort dans l’âme, seulement parce que ni le président, ni un (Premier) ministre, ni même un fonctionnaire du port n’a voulu rien dire. " Le président, ancien commandant en chef de l'armée, ancien artilleur, ne peut certainement pas prétendre qu'il ne savait pas combien le nitrate d'ammonium à plus de 30% d'azote est dangereux! Mais il faut dire à sa décharge que le commandant en chef de l'armée à l'époque du déchargenent de la cargaison du Rhosus a fait preuve de beaucoup plus de négligence et d'irresponsabilité en se contentant de dire tout simplement que l'armée n'avait pas besoin de ce matériau, et qu'il fallait que les autorités du port se démerdent toutes seules pour s'en débarrasser! Je ne sais pas qui est le plus criminel des deux: le juge Jad Maalouf qui a ordonné le déchargement de la cargaison de NA en contravention au décret 137 qui régit les armes et munitions, ou le général Jean Kahwaji qui a traité le nitrate d'ammonium comme s'il s'était agi d'une cargaison de pommes de terre!

    Georges MELKI

    10 h 57, le 10 août 2021

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