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Lifestyle - Photo-roman

Schizophrénie(s) du Liban...

D’un côté, il y a les Libanais qui crèvent de faim, de peur ou de chaleur. D’un autre, il y a ceux qui continuent de vivre (indécemment) dans la plus belle des réalités parallèles, le fric et la frime, comme si de rien n’était. Comme si le pays était devenu deux pays totalement opposés...

Schizophrénie(s) du Liban...

Photo Joseph Barrak, tirée du compte Instagram @oldbeiruthlebanon

Cette nuit-là, autour de 2h, le courant électrique est arrivé dans son appartement par magie. C’était comme un petit miracle, découvrir sur le tableau électrique ce petit voyant lumineux éclairé de rouge, signifiant qu’EDL a daigné, par on ne sait quel mystère, crachouiller un peu de courant. P. a cru rêver. Elle en était presque émue. Parce que, voilà, cela faisait des semaines que l’immeuble où elle habite « vivait sur l’abonnement au générateur » dont, faute de carburant, les propriétaires n’ont cessé de rationner le courant au fil des jours, quatre heures de coupure en journée et trois la nuit. « Wal ati a’azam Et le pire est à venir, ça ne va faire qu’augmenter », l’a-t-on prévenue. De toute manière, si le courant du générateur est branché, avec les risibles cinq ampères qu’elle peut seulement se permettre, c’est à peine si P. réussit à brancher simultanément son frigo, un poste de télévision, une lampe de chevet et un petit, tout petit ventilateur. Le reste, le désormais superflu, l’accessoire, il lui a fallu apprendre à s’y déshabituer. C’est comme ça. Voilà donc des semaines qu’à chaque fois que, mécaniquement ou par mégarde, P. met en marche la bouilloire, le sèche-cheveux ou, tentant le diable, la clim’ et que le disjoncteur pète aussitôt, sa punition consiste à descendre puis regrimper six étages à pied pour remonter l’interrupteur. C’est comme ça. Voilà des semaines que P. jette des pots de labné, des briques de lait, des légumes et de la viande pourris, à tel point qu’elle ne se dérange même plus à aller faire les courses. « Comme si j’avais encore de l’appétit », pense-t-elle.

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Une parenthèse sadique

Des semaines qu’histoire de se rafraîchir un peu, elle se lave sous un filet d’eau douteux et qui ne fait que faiblir jusqu’à presque disparaître. Des semaines qu’elle cherche le sommeil et le souvenir d’une nuit complète, une bonne nuit, qu’elle rêve de ça, juste de ça, dormir d’une traite, comme un bébé, d’un sommeil lourd et profond, emmitouflée dans sa couette, avec la clim’ à bloc. Même « ça » est devenu un luxe lointain. Désormais, dans la réalité cauchemardesque qui est la nôtre, P. ne dort plus que deux ou trois heures, si tant est qu’elle ait réussi à fermer l’œil. « Entre la chaleur de la nuit qui n’en finit plus et l’angoisse du lendemain que j’ai peur de voir arriver, ça devient tellement difficile », m’a-t-elle dit. Elle dort les fenêtres ouvertes, dans les bruits de sa rue et une chaleur impossible, et à l’aube, dès six heures, elle est réveillée, en sueur et en sursaut, par les brumes noires des générateurs qui reprennent autour. Mais étrangement, ce soir-là, alors que le courant électrique était revenu par miracle, ce à quoi P. a pensé en premier, à 2h du matin, c’était son linge sale. Elle s’était souvenue, comme dans un éclair, que voilà des jours qu’elle n’avait pas fait tourner la machine. Alors, avant même de penser mettre la clim’ en marche, au lieu d’aller s’enfoncer dans sa couette et voler quelques heures de sommeil, P. a été poser une chaise dans la buanderie, face à sa machine à laver, « comme un zombie ». Elle avait frénétiquement séparé le linge blanc du noir et des couleurs, puis enclenché une première machine pleine à craquer, en prévoyant toutefois « des cycles courts pour dégager un maximum ». À peine ladite machine avait fait quelques tours que, d’un coup, le courant s’était à nouveau coupé et tout s’était arrêté. Aussitôt ouverte, aussitôt refermée, cette petite parenthèse de plaisir sadique. Inondée de sueur, dans son tee-shirt large et sa petite culotte, des kilos de cernes sous les yeux vides, P. avait regardé la roue de la machine tourner de plus en plus lentement jusqu’à se figer, et elle avait pensé à sa vie qui tourne dans le vide, semblable à celle d’un hamster en cage qui court et se bat sans avancer. Jamais, avant ce soir, elle n’avait ressenti la crise, la situation, avec une telle ampleur. Après nous avoir moralement et émotionnellement abattus, l’humiliation était devenue physique, elle en prenait conscience pour la première fois. P. n’avait pas pu se relever, elle était au bout du bout, le corps, le cœur et le mental en burnout, brûlés. Ses diplômes, ses années de travail forcené, ses projets, ses rêves, bref, tout ce qu’une femme aussi large et honnête qu’elle mériterait, il en reste quoi, si ce n’est cette vie qui tourne dans le vide ?

Le sexe du bébé de R.K.

Cette nuit-là, quand P. m’a appelé pour me raconter cet épisode d’une voix démolie, je ne dormais naturellement pas puisque le générateur de courant était « en repos » et qu’il faisait chaud et lourd. J’avais donc été faire un tour sur Instagram, et parmi les vidéos proposées sur le feed général, une en particulier avait retenu mon attention. Entre les vidéos d’analyses politiques et les images à crever de tristesse, toutes liées au Liban, je suis donc tombé sur les stories d’une certaine R.K. dont le profil signale qu’elle est blogueuse, influenceuse et mother of one. Sur la première des vidéos de la story en question, on voit R.K. qui pose dans (littéralement) une robe de bal à motifs de fleurs, des pierres reluisantes le long du cou, aux doigts et aux oreilles, et les cils ébouriffés de rimmel. S’adressant à ses fans sous un empilement de filtres, juste au moment où une brise de passage lui fait ondoyer les cheveux : « J’ai hâte de vous faire découvrir la déco de la soirée Gender Reveal où je vais vous révéler ce soir, avec mon mari, le sexe de mon second enfant ! Plus que quelques heures de suspense. » Le chiffre 23 000, car c’est à ce taux que le dollar s’échangeait contre la livre à ce moment précis, et l’image de P. en sueur et larmes devant sa machine à laver ne me quittent pas. Alors, je m’arrête et je refais défiler les stories de R.K., je n’arrive pas à croire que tout cela se passe au Liban, juste à côté. J’ai dans les yeux écarquillés la centaine de convives sur leur trente-et-un assis autour de banquets ornés de fleurs rose et bleues, histoire de semer le doute, et ces spots brillants d’une lumière qu’on ne connaît plus, et ce chanteur populaire qui invite les gens à monter sur leurs chaises, sur la table...Soudain, une fumée rose, comme au Vatican au moment d’annoncer un nouveau pape. It’s a girl. Cris, applaudissements, flashes et selfies. Tout le monde grimpe sur les tables, le gâteau, une pièce montée de 26 étages allant du rose pastel au fuchsia, débarque au milieu d’une traînée de feux d’artifice et de ballons roses, accompagnés d’une fanfare d’animateurs déguisés en Minnie Mouse. L’alcool, le fric, la frime, tout cela documenté à la seconde et au millimètre près. J’ai l’estomac tout retourné. J’ai, d’un côté, la chaleur moite de ma chambre fondue dans le noir, les larmes de P. au creux de mes tympans, ce que j’ai vu ce matin même, dans la rue, au coin de ma rue, à la station-service, et qui m’a piétiné le cœur. D’un autre, derrière mon écran, j’ai une fête, du calibre d’un mariage littéralement, organisée comme ça, par plaisir ou ennui, juste pour annoncer à une centaine d’invités et une centaine de milliers de followers le sexe d’un enfant. J’ai deux côtés d’un miroir, deux réalités parallèles, si proches mais qui ne s’effleurent pas, deux Liban qui s’imbriquent dans un Liban schizophrène et en morceaux.

Vivons-nous dans le même pays ? Comment font ces gens ? Comment font-ils pour continuer à danser sans se noyer sur ce navire qui coule ? Comment font-ils, quel est leur secret, leur technique, leur astuce, donnez-le/la moi pour voir, mais ne pas regarder ces drames qui sont là, si proches, brûlants, pour enjamber ces drames qui se sont infiltrés chez tout le monde, à très peu d’exception, «  wal ati a’azam  » ? Je me demande naïvement. J’ai une profonde incompréhension, beaucoup de colère, mais une seule conviction : après nous avoir moralement, émotionnellement et physiquement abattus, après « la chaleur de la nuit qui n’en finit plus et l’angoisse du lendemain qu’on a peur de voir arriver », c’est dans la folie la plus absolue qu’ils nous ont fait sombrer.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Cette nuit-là, autour de 2h, le courant électrique est arrivé dans son appartement par magie. C’était comme un petit miracle, découvrir sur le tableau électrique ce petit voyant lumineux éclairé de rouge, signifiant qu’EDL a daigné, par on ne sait quel mystère, crachouiller un peu de courant. P. a cru rêver. Elle en était presque émue. Parce que, voilà, cela faisait des...

commentaires (4)

Nous meritons tout ce qui nous arrive car nous sommes un peuple mercantile, individualiste, égoïste, vendu au plus offrant, partisan, et surtout Soumis! Aucun Peuple au monde n’aurait accepte l’Arnaque Actuelle des Banques, la Mainmise sur ses economies et ses depots, et un taux de change en 3 D selon les caprices et les intérêts des banquiers et des politiciens. Alors la crise de l’electricite, du fuel, les deux catégories de libanais/ ceux qui se dorent sur les plages et ceux qui crèvent de chaleur chez eux… C’est du vent tout cela et la consequence naturelle des vertus ci haut citées du peuple libanais!

Cadige William

15 h 52, le 26 juillet 2021

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Commentaires (4)

  • Nous meritons tout ce qui nous arrive car nous sommes un peuple mercantile, individualiste, égoïste, vendu au plus offrant, partisan, et surtout Soumis! Aucun Peuple au monde n’aurait accepte l’Arnaque Actuelle des Banques, la Mainmise sur ses economies et ses depots, et un taux de change en 3 D selon les caprices et les intérêts des banquiers et des politiciens. Alors la crise de l’electricite, du fuel, les deux catégories de libanais/ ceux qui se dorent sur les plages et ceux qui crèvent de chaleur chez eux… C’est du vent tout cela et la consequence naturelle des vertus ci haut citées du peuple libanais!

    Cadige William

    15 h 52, le 26 juillet 2021

  • Indécences scandaleuses!... Des inégalités excessives qui génèrent la délinquance de la population défavorisée faute de prestations sociales, assistance médicale, éducation et instruction pour tous, etc... En ce moment le Liban est défiguré par ses détracteurs qui, malheureusement, occupent des postes clés dans la gérance de ce pauvre pays à la dérive! Faut-il baisser les bras devant tant d'injustice? La jeunesse libanaise qui prendra la relève saura répondre à cette question! Que Dieu inspire les jeunes de bonne foi!

    Zaarour Beatriz

    13 h 54, le 26 juillet 2021

  • Bonjour, lorsque je lis l'article de Gilles Khoury, cela me fais penser à ce que me racontait ma grand-mère, sans qu'il n'y ai de rapport du tout avec la situation de votre pays. Elle me disait que, en France sous l'occupation, il y avait deux populations de Français, ceux qui crevaient de faim (et de froid l'hiver) et ceux qui s'empiffraient car ils s'étaient accoquinés avec l'occupant. Bref deux mondes qui à l'époque étaient de même nationalité et dans le même pays. Alors bien sûr, aucun rapport avec ce que les libanais vivent mais cela m'y a fait penser. Courage à vous.

    Fabrice HURON

    12 h 06, le 26 juillet 2021

  • C'est honteux et rien de bon ne nous viendra de cette société à l'image de nos gouvernants. Mais souvent la roue tourne...

    Politiquement incorrect(e)

    11 h 21, le 26 juillet 2021

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