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Société - Éducation

L’hémorragie des enseignants du privé, une réalité nouvelle

Quelques dizaines d’enseignants de la MLF se sont mobilisés hier pour protester contre l’annulation de leurs acquis salariaux.
L’hémorragie des enseignants du privé, une réalité nouvelle

Des enseignants de la MLF et plus particulièrement du Grand Lycée franco-libanais font part de leur grogne. Photo Salah Hijazi

Depuis que la livre libanaise a entamé sa chute vertigineuse, leurs salaires ne valent plus rien. L’équivalent de 90 dollars par mois (si l’on compte un dollar à 17 000 LL) pour un débutant dont le salaire en valait un millier il y a moins de deux ans. Un peu moins de 140 dollars après dix ans d’expérience, et quelque 280 dollars après 37 ans de métier, mis à part les allocations de transports et les heures supplémentaires. Alors, en cette fin d’année scolaire, les enseignants partent. S’ils ne quittent pas carrément une profession qui ne leur permet plus de vivre, c’est vers les pays étrangers qu’ils se tournent, les pays du Golfe, l’Europe, le Canada et même les États-Unis, car ils y sont payés en devises et sont à la fois à l’abri de l’ambiance libanaise devenue pesante. Et lorsqu’ils ne parviennent ni à changer de métier ni à émigrer, ils quittent l’établissement privé qui les emploie pour un autre qui leur offre de meilleures conditions : un contrat plus alléchant, des bonus réguliers pour compenser la dévaluation de la monnaie nationale, ou carrément une partie de leur salaire en dollars frais, en « fresh » comme on dit ici.

Changer d’établissement pour un meilleur salaire

La tendance se généralise, à tel point qu’on assiste à une véritable migration intérieure des enseignants vers des établissements de prestige principalement. « Nos salaires ont fondu comme neige au soleil, au point que les primes accordées en LL ne valent plus rien. Alors autour de moi, mes collègues s’en vont ou cherchent à s’en aller, à l’étranger ou dans un autre établissement, les jeunes plus particulièrement », gronde Manal*, enseignante de français. Une aubaine pour les professeurs hautement qualifiés en classes d’examen, qui se voient proposer des salaires à la hauteur de leur compétence. Mais une injustice pour les autres qui n’encaissent plus que des broutilles, et un véritable défi pour les établissements qui voient leurs enseignants mécontents partir sans pouvoir les retenir, faute de budget adéquat. Car les salaires sont payés grâce aux écolages. Et ces derniers, versés en livres libanaises par les parents d’élèves, sont restés relativement stables jusque-là. « Plusieurs de nos enseignants et même des administratifs ont été recrutés par d’autres établissements », regrette sœur Afaf Abou Samra, directrice générale des écoles payantes des Saints-Cœurs. « Au collège de Sioufi, une quinzaine d’enseignants sur 200 ont été débauchés par des établissements homologués à programme français, qui leur ont offert des salaires en devises », gronde-t-elle. « J’ai pourtant bien essayé de les garder en leur proposant de meilleures conditions salariales. Mais notre institution n’a pas les moyens de verser de salaires en devises », déplore-t-elle, rappelant les conditions modestes des parents d’élèves qui peinent à payer les écolages, même en LL.

C’est désormais à la loi de l’offre et de la demande qu’est soumis « le marché de l’enseignant », plus particulièrement dans les classes secondaires. Quitte à contourner la sacro-sainte législation 46 qui impose de payer les enseignants sur base de paliers de salaires en fonction des diplômes et de l’ancienneté. « Pour remplacer ceux qui ont fait défection, nous n’avons d’autre choix que d’offrir aux nouveaux enseignants des contrats hors cadre plus lucratifs », explique sœur Afaf, précisant que la loi n’autorise pas de majorations de salaires pour le personnel cadré.

Les défections d’enseignants sont telles, que le paysage scolaire en est à présent bouleversé. « À l’issue de l’adoption de la grille des salaires, des établissements avaient licencié en masse ou réduit les salaires de leurs enseignants. Mais aujourd’hui, ce sont ces derniers qui partent et les établissements qui cherchent à recruter », constate le président du syndicat des enseignants de l’école privée, Rodolphe Abboud. « La majorité d’entre eux quittent carrément l’enseignement. Une bonne partie émigre vers d’autres pays où elle est embauchée et payée en devises. Et les autres, dans une moindre mesure, se dirigent vers l’établissement le plus offrant, à la recherche d’un salaire meilleur négocié à l’avance, en devises de préférence », explique-t-il. Une situation qu’il est difficile de chiffrer, en l’absence de statistiques officielles, mais qui est évaluée pour l’instant à « au moins plusieurs centaines de départs sur un corps enseignant de 43 000 contractuels ou cadrés », selon le syndicaliste, également chef d’établissement. La liste est longue, car tous les établissements scolaires privés sont touchés.

Des écolages qui ne peuvent qu’augmenter

Alors pour faire face à cette réalité, les directeurs d’établissements redoublent d’ingéniosité, ceux qui scolarisent des élèves issus de milieux privilégiés principalement. « Nous avons bien eu quelques départs d’enseignants pour l’étranger et embauchons actuellement pour les remplacer. Mais nous n’avons pas recours au recrutement d’enseignants-stars. Nos enseignants intègrent la grille des salaires, en fonction de leurs diplômes et de leur expérience, assure à L’Orient-Le Jour le proviseur du Collège protestant français », Olivier Gautier. Parallèlement, pour compenser quelque peu l’effondrement de la monnaie nationale, l’institution verse à ses enseignants une prime exceptionnelle de 500 dollars à la fin de chaque trimestre, « histoire de leur donner un petit coup de pouce régulier ». Il faut aussi dire que la politique salariale du Collège protestant français reste supérieure à la moyenne du pays. Elle pourrait aussi être révisée l’année prochaine. « Nous réfléchissons au moyen de compenser encore plus le déficit des salaires », promet le proviseur. Pour les enseignants concernés, ces mesures sont loin d’être suffisantes, parce que les salaires même majorés ne valent plus rien. Mais ils se sentent compris et soutenus. « J’ai la chance d’enseigner auprès de deux institutions plus que correctes avec leurs enseignants », reconnaît Zeina, qui salue l’octroi de primes exceptionnelles par le CPF (en dollars) et par le Collège Notre-Dame de Nazareth (en LL).

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Que les établissements scolaires privés aient ou non la possibilité de soutenir financièrement leurs enseignants, il est un fait indéniable : avec l’effondrement persistant de la livre libanaise, elles n’ont aucune chance de survie sans une augmentation des écolages.

« Les scolarités pourraient augmenter de 25 % en septembre. Car nous devons aussi financer la maintenance usuelle », avoue Olivier Gautier. C’est aussi dans ce cadre que le Collège Louise Wegmann a adressé aux parents d’élèves une circulaire annonçant une augmentation de 25 % des écolages et réclamant une « contribution solidaire annuelle » de 600 à 1 500 « dollars frais » par famille (en fonction du nombre d’enfants). Une circulaire d’ailleurs approuvée par le comité des parents du CLW. « Avec la flambée incontrôlable des prix en LL, les revenus en devises sont la seule alternative pour maintenir la survie de l’établissement et en garantir la qualité », souligne le message.

Une enseignante lisant les doléances des protestataires, devant l’ambassade de France. Photo Salah Hijazi

Les enseignants de la MLF crient leur colère

Face à une situation qu’ils estiment sans issue, des enseignants en colère se mobilisent et font entendre leur voix. « Nous valons mieux que ça. » C’est ce que scandaient à pleins poumons quelques dizaines d’enseignants de la Mission laïque française (MLF), regroupés hier devant l’ambassade de France pour protester contre la politique d’austérité imposée par leurs établissements et l’annulation de « leurs acquis salariaux ». Et ce, sur fond d’un effondrement socio-économique qui a fait perdre à la livre libanaise près de 90 % de sa valeur.

« Cela fait 28 ans que j’enseigne au Grand Lycée franco-libanais (GLFL). Nous avons vécu un véritable âge d’or dans cet établissement. Mais récemment, tout a changé. La direction a pris la décision d’annuler nos droits acquis. Je parle par exemple des treizième et quatorzième mois, de la prime d’assurance, et même de la prime d’ancienneté », martèle Mirna, enseignante de français qui a démissionné de son poste. « Imaginez ! Après 28 ans de carrière, mon salaire a été réduit au même niveau que celui d’un débutant. Pire encore, l’administration nous a posé un ultimatum, nous accordant seulement 24 heures pour signer nos nouveaux contrats, faute de quoi nous serons mis au chômage », renchérit-elle, entourée d’une légion d’enseignantes qui acquièscent.

Mais ce n’est pas tout. Un porte-parole des manifestants rappelle que le nombre d’heures d’enseignement a été revu à la hausse sans être accompagné d’une revalorisation salariale. « Avant, on nous demandait d’enseigner 20 heures par semaine. Récemment, l’administration a imposé aux nouveaux salariés d’enseigner 24 heures. De plus, le contrat signé avec les laboratoires Cédim, qui permettait aux enseignants de réaliser des tests médicaux gratuitement, a été annulé », lance-t-il.

« Nos droits ont été bafoués. Même notre droit à faire la grève a été piétiné lorsque l’administration a défalqué de nos salaires un jour de grève, pourtant soutenu par la Confédération générale des travailleurs libanais », dénonce de son côté une représentante du comité des enseignants au GLFL, sous couvert d’anonymat. « Nous avons perdu nos acquis à un moment où nos salaires ne valent plus grand-chose. La dégringolade de la livre a fait que je suis payée une petite centaine de dollars par mois. D’ailleurs, je me demande pourquoi il n’y a pas plus de monde. Si ça se trouve, certains de mes collègues libanais sont payés en euros ! » ironise une collègue. En effet, une des sources des contentieux, selon un document distribué lors de la manifestation, c’est que contrairement aux enseignants libanais dans les établissements de la MLF, dont les salaires sont en livres libanaises, ceux de leurs confrères français sont payés en euros. « Les enseignants libanais ne sont pas des salariés de seconde zone », scande une des manifestantes, avant de tomber nez à nez avec un de ses collègues. « Charbel ! Tu es encore au Liban, toi ? », lui dit-elle. « Oui tu vois ! Je suis malchanceux », lui répond-il.

Bientôt, des primes au mérite, promet la MLF

Pour la direction régionale de la Mission laïque française, le problème n’est pas uniquement lié à la dévaluation de la livre libanaise. « Il réside dans la rupture de l’équilibre économique des établissements scolaires, depuis l’adoption de la loi 46 sur l’échelle des salaires. » Rupture, parce que ces établissements doivent faire avec « une importante charge salariale ». Face à eux, « les familles ne parviennent pas à suivre et refusent les augmentations d’écolages ». Résultat, en deux ans, « les cinq établissements de la MLF ont perdu 1 000 élèves sur 8 000 ». Les suppressions d’emplois ont suivi, 120 au total. « Elles n’ont pas toutes abouti à des licenciements », assure la MLF. Mais cette année, « 55 enseignants ont décidé de partir ». Davantage pourraient le faire compte tenu que la date-limite pour les démissions et les licenciements est fixée au 5 juillet. Toutes ces raisons ont nécessité de « mettre fin aux régimes salariaux spéciaux automatiques ». Et de les substituer par « des primes d’engagement que les enseignants méritants devraient percevoir sous forme de complément salarial dès l’année prochaine ». Car la MLF « reconnaît le désespoir de ses enseignants ». Elle tient aussi à « leur rendre hommage ». « Nous sommes conscients de la paupérisation de la population libanaise. » Les évaluations pour les primes promises sont d’ailleurs en cours. Dans ce cadre, « une augmentation des écolages est incontournable, selon la MLF qui rappelle que la scolarité moyenne ne représente plus que 700 dollars, contre 6 à 7 000 dollars avant la dépréciation de la livre. Encore faudrait-il que les comités de parents d’élèves l’avalisent ».


Depuis que la livre libanaise a entamé sa chute vertigineuse, leurs salaires ne valent plus rien. L’équivalent de 90 dollars par mois (si l’on compte un dollar à 17 000 LL) pour un débutant dont le salaire en valait un millier il y a moins de deux ans. Un peu moins de 140 dollars après dix ans d’expérience, et quelque 280 dollars après 37 ans de métier, mis à part les...

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SVP L’OLJ ON VOUDRAIT SAVOIR CE QUI CE PASSE À TRIPOLI

Bery tus

14 h 57, le 30 juin 2021

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Commentaires (1)

  • SVP L’OLJ ON VOUDRAIT SAVOIR CE QUI CE PASSE À TRIPOLI

    Bery tus

    14 h 57, le 30 juin 2021

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