Rechercher
Rechercher

Économie - Énergie

Comment la crise économique dévoile les points faibles d’Électricité de Zahlé

Le modèle d’EDZ repose à la fois sur le courant à prix réduit fourni par EDL et le diesel subventionné qui tous deux se font rares et chers, remettant en cause une réussite assez unique dans le secteur de l’énergie au Liban.

Comment la crise économique dévoile les points faibles d’Électricité de Zahlé

L’usine Électricité de Zahlé alimente la région lorsque l’électricité de l’État est coupée. Photo EDZ

Pendant des années, Électricité de Zahlé (EDZ) a été présentée comme une réussite assez unique dans le secteur de l’énergie au Liban. Même à l’heure actuelle, alors que la crise monétaire et les pénuries de carburant battent leur plein et que les Libanais subissent des coupures de plus en plus drastiques de la part d’Électricité du Liban (EDL), mais aussi des générateurs de secours, les habitants de Zahlé et de 16 villages environnants sont toujours desservis par EDZ 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Pour le moment du moins. En effet, la crise actuelle a mis en évidence la fragilité du modèle EDZ qui, pour faire fonctionner sa centrale électrique, compte à la fois sur l’électricité à prix réduit fournie par EDL et sur des importations de diesel subventionné. Or, tant l’électricité que le diesel se font de plus en plus rares.

Lire aussi

Comment EDL gère le rationnement de son carburant

« Les quelque 300 000 personnes qui vivent dans cette région n’ont pas d’autre source d’électricité – il n’y a plus de générateurs (résidentiels) à Zahlé –, donc l’objectif est de maintenir 24 heures d’alimentation électrique », explique à L’Orient Today le directeur général adjoint d’EDZ, Naji Jreissati. Mais cela pourrait ne plus être possible, reconnaît-il de concert avec d’autres responsables de l’entreprise. La société a mis au point un plan de rationnement de l’électricité touchant, pour commencer, les utilisateurs industriels qui disposent toujours de leurs propres générateurs de secours dans le but de préserver le plus longtemps possible l’approvisionnement 24 heures sur 24 des consommateurs résidentiels qui n’ont pas d’autre alternative.

« Si vous n’avez pas de carburant, vous ne pouvez pas maintenir l’alimentation électrique 24 heures sur 24. Nous ne pouvons pas faire des tours de magie », souligne le directeur du département technique de l’entreprise, Nicolas Saba.

EDZ dans le paysage énergétique

Avant même que la crise économique ne décolle fin 2019, EDL ne fournissait qu’environ 60 % de l’électricité du pays, le déficit étant principalement comblé par un vaste réseau de générateurs diesel privés. Tout le business des générateurs privés est en principe illégal, les propriétaires de générateur n’étant pas autorisés à vendre de l’électricité, mais les autorités ont laissé faire vu qu’EDL est incapable de satisfaire toute la demande nationale ou même de couvrir le coût de l’électricité qu’elle produit avec les tarifs insuffisants qu’elle perçoit.

Avant 2014, la situation à Zahlé était similaire à celle du reste du pays. EDZ, qui était en activité depuis 1923, fonctionnait essentiellement comme un distributeur pour EDL, les habitants ayant recours à des générateurs de secours lorsque cela était nécessaire. Mais l’entreprise s’est retrouvée sous les feux de la rampe lorsqu’elle a conclu un accord avec la société britannique Aggreko, spécialisée dans la distribution électrique temporaire, pour installer sa propre centrale de production d’électricité à base de diesel à Zahlé. Après une bataille politique, l’entreprise a réussi à déloger le réseau d’opérateurs de générateurs privés et à devenir l’unique fournisseur d’électricité de Zahlé. Fin 2018, la concession à long terme d’EDZ a expiré pour être remplacée par un contrat de deux ans que le Parlement a prorogé de deux ans supplémentaires en décembre dernier.

Lorsque l’énergie d’EDL est disponible, EDZ l’achète à un tarif subventionné et la distribue aux consommateurs, mais quand l’alimentation d’EDL est coupée, EDZ produit sa propre électricité via la centrale d’Aggreko. Le ministère de l’Énergie fixe les tarifs qu’il est autorisé à facturer pour cette électricité sur la base du prix du carburant diesel et d’autres coûts d’exploitation.

Jusqu’à la crise, le modèle EDZ fonctionnait relativement bien.

Rentabilité érodée

EDZ reste « rentable tout en fournissant de l’électricité à un prix global qui n’est pas supérieur à celui payé par les foyers disposant de générateur. Dans un pays en proie à des coupures de courant, elle semble avoir fait preuve de sa capacité à être un modèle de prestation de services de haute qualité et de couverture électrique 24h/24 et 7j/7 », note un récent document de travail établi par un groupe d’experts en énergie qui a évalué ses opérations et la question de savoir si son modèle devrait être reproduit.

Le document critique cependant la dépendance d’EDZ vis-à-vis de l’énergie subventionnée fournie par EDL : « La crise économique actuelle au Liban et l’état désastreux d’EDL soulèvent des questions sur la validité et la durabilité du modèle EDZ. » Certains de ces écueils sont d’ailleurs relevés par une source du ministère de l’Énergie, selon laquelle EDZ « brûle du diesel, qui est le carburant le plus cher, et utilise la technologie de génération la moins efficace, à savoir les moteurs diesel à grande vitesse, donc en ce qui concerne la génération, ce n’est pas idéal (…) mais leur fonctionnement est efficace car ils ont une configuration qui est en mesure de collecter les factures à 100 % ». En comparaison, EDL ne collecte que 60 à 70 % des factures dans sa zone de couverture, ce qui contribue à ses déficits annuels énormes ainsi qu’au déficit global du gouvernement (entre 1 et 2 milliards de dollars par an).

Lire aussi

Pas d’électricité = pas d’eau : les défaillances se multiplient

Les opérations d’EDZ seront « durables aussi longtemps que les consommateurs seront en mesure de payer leurs contributions. Si cela devait changer, je peux vous assurer que EDZ ne tiendrait pas deux mois », estime la source du ministère de l’Énergie.

En plus de la collecte efficace, la rentabilité de l’entreprise tient au tarif réduit facturé par EDL. Alors que les consommateurs de Zahlé, comme dans le reste du pays, paient environ 125 livres par kilowatt-heure (kWh) pour l’électricité d’EDL – qui est déjà bien en deçà du coût de production –,

EDZ ne reverse à EDL qu’environ 88 livres/kWh. « En fait, il s’agit d’un transfert direct de ressources du gouvernement (qui garantit les pertes d’EDL) à EDZ », note le document du groupe de travail.

Même avec cette subvention, la rentabilité du modèle de Zahlé s’est érodée car EDL a réduit sa production et EDZ a dû acheter plus de diesel pour alimenter sa propre centrale électrique.

Avant la crise, précise le directeur du département technique, l’usine consommait environ 120 000 à 130 000 litres de carburant par jour. Maintenant, avec la réduction d’électricité fournie par EDL, « la consommation quotidienne s’élève à environ 180 000 litres par jour et, en raison de la pénurie de carburant dans le pays, il est extrêmement difficile d’obtenir cette quantité. Je passe le plus clair de mon temps à essayer d’obtenir du carburant quel qu’en soit le prix ».

Outre le coût du carburant, le contrat d’EDZ avec Aggreko pour l’entretien de l’usine est libellé en dollars américains, bien que Jreissati ait déclaré que, du fait de la crise monétaire, la société accepte une partie du paiement en dollars libanais, les devises bloquées en banque et converties au taux de 3 900 livres qui est considérablement inférieur à celui du marché (autour des 15 000 livres cette semaine, contre une parité officielle de 1 507,5 livres le dollar). « Ils sont patients parce que nous sommes de bons clients, et que cela fait six ans que nous travaillons ensemble et que nous n’avons jamais eu de problème pour payer nos factures. Jusqu’à présent, ils sont conciliants, mais pour combien de temps encore ? »

Les représentants d’Aggreko n’ont pas répondu à une demande de commentaire.

La promesse des énergies renouvelables

Des centaines de clients d’EDZ ont installé des systèmes d’énergie solaire, profitant d’un accord de « comptage net » qui leur permet d’obtenir une réduction de leur facture d’électricité en échange de l’alimentation en énergie solaire. Environ 11 des 70 mégawatts (MW) du réseau EDZ proviennent désormais d’énergies renouvelables, indique Jreissati.

Une analyste énergétique indépendante, Jessica Obeid, explique à L’Orient Today que les consommateurs de Zahlé ont pu acheter des systèmes solaires à un prix relativement bas. L’électricité étant disponible 24 heures sur 24, ils n’ont pas eu besoin d’installer des batteries pour stocker l’énergie en cas de panne du réseau électrique ordinaire. « Les batteries sont chères, donc il était très abordable pour eux par rapport au reste de la population d’obtenir de l’énergie solaire, car ils ont de l’électricité tout le temps. » Cependant, si EDZ commence à rationner l’électricité, note-t-elle, ces systèmes solaires n’aideront pas les clients pendant les pannes car ils sont configurés pour fonctionner uniquement lorsqu’ils sont connectés au réseau.

Pour mémoire

Le modèle d’EDZ : ce qu’il faut garder, ce qu’il faudrait changer

L’entreprise elle-même n’a pas investi dans la production solaire à grande échelle. Deux des auteurs du document de travail, Neil McCulloch et Marc Ayoub, estiment dans un article, intitulé « The Economics and Politics of Integrating Renewables into Electricity Concessions in Lebanon » et qui vient d’être publié, qu’EDZ pourrait économiser 6 à 13 millions de dollars par an grâce à un investissement dans une ferme solaire de 63 MW, principalement en raison de la réduction des coûts du diesel.

Lorsqu’on lui demande pourquoi EDZ n’a pas investi davantage de ressources dans des projets d’énergie renouvelable, M. Jreissati souligne l’aspect court terme du contrat avec le gouvernement et les risques supplémentaires encourus de ce fait pour les investissements importants. Des représentants de la société ont discuté avec le ministère de l’Énergie et EDL en 2019 d’une proposition de ferme solaire industrielle, mais « ils ne pouvaient garantir que nous continuerions à exploiter le réseau, donc, en fin de compte, ce n’est pas viable », explique-t-il.

Pour sa part, la source du ministère de l’Énergie indique que le contrat a été approuvé en 2018 à court terme parce qu’il n’était pas passé par le processus habituel d’acquisition des marchés publics et parce qu’à l’époque, le ministère espérait qu’il serait en mesure de construire de nouvelles centrales électriques pour améliorer la prestation de services d’EDL. « Si les projets avaient progressé comme ils auraient dû, deux années auraient été plus que suffisantes pour avoir de l’électricité 24 heures sur 24 partout au Liban (…) Malheureusement, la situation politique s’est dégradée, le gouvernement a démissionné et aucun des projets que nous préparions à l’époque n’a été lancé… Nous sommes donc arrivés à la fin de l’année dernière et le Parlement a dû à nouveau renouveler (ce contrat) pour deux nouvelles années. »

Pour l’analyste Jessica Obeid, des licences à long terme pour EDZ et d’autres producteurs d’électricité seraient essentielles pour résoudre les problèmes énergétiques du Liban. « Personne ne va investir dans un système solaire prévu pour 25 ans s’il n’existe aucune assurance politique que le gouvernement y souscrira pendant ces 25 ans, explique-t-elle. Si un tel modèle avait été mis en place, nous n’aurions pas une telle crise de l’électricité aujourd’hui. »

Pour l’instant, elle dit s’attendre à ce que les autorités fassent tout leur possible pour préserver les subventions sur le diesel et empêcher l’effondrement du système électrique. En attendant, « le gouvernement doit faire tout son possible pour mettre en place une production décentralisée, en particulier des énergies renouvelables, afin qu’une levée des subventions ne soit pas catastrophique ».

Marc Ayoub et Neil McCulloch recommandent également que le gouvernement facilite la création de services publics régionaux similaires à EDZ, mais avec des contrats à long terme et d’autres réformes.

« L’argument selon lequel un modèle de concession équitable serait bon pour le Liban ne veut pas dire que le modèle EDZ devrait simplement être reproduit tel quel, car, tel qu’il est, ce modèle est injuste (…) Il ponctionne de l’argent du centre (le gouvernement, NDLR) de telle façon à prendre des ressources de tout le monde pour les donner à l’un des endroits relativement les mieux lotis du pays », déclare M. McCulloch à L’Orient Today. « Néanmoins, ajoute-t-il, au prix de quelques modifications, le modèle EDZ pourrait offrir une alternative pour améliorer le secteur de l’électricité au Liban sans attendre les réformes du gouvernement qui sont au point mort depuis des décennies ; si des contrats à long terme leur étaient accordés, ces services publics pourraient attirer des investissements internationaux dans des projets d’énergie renouvelable. » « Il est possible de mettre en place un modèle d’utilité régionale juste d’une manière prévoyant une réglementation efficace à partir du centre sans avoir à résoudre tous les problèmes d’EDL », ajoute McCulloch.

(Cet article a été originellement publié en anglais par « L’Orient Today » le 14 juin 2021)


Pendant des années, Électricité de Zahlé (EDZ) a été présentée comme une réussite assez unique dans le secteur de l’énergie au Liban. Même à l’heure actuelle, alors que la crise monétaire et les pénuries de carburant battent leur plein et que les Libanais subissent des coupures de plus en plus drastiques de la part d’Électricité du Liban (EDL), mais aussi des générateurs...

commentaires (2)

en somme, pour resumer l'essentiel, electricite Zahle ne peut faire de miracles, devra indexer ses tarifs au prix du fuel non subventionne, ET le cas echeant suivre la strategie des prestations des moteurs prives lorsque EDL cessera, elle, d'offrir ses services.

gaby sioufi

10 h 45, le 19 juin 2021

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • en somme, pour resumer l'essentiel, electricite Zahle ne peut faire de miracles, devra indexer ses tarifs au prix du fuel non subventionne, ET le cas echeant suivre la strategie des prestations des moteurs prives lorsque EDL cessera, elle, d'offrir ses services.

    gaby sioufi

    10 h 45, le 19 juin 2021

  • Ça c’est du journalisme, papier clair, fouillé, faisant un tour complet de la question et ouvrant des perspectives.

    Marionet

    10 h 00, le 19 juin 2021

Retour en haut