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Économie - Repère

Comment EDL gère le rationnement de son carburant

La BDL a récemment débloqué des crédits pour acheter du combustible destiné aux centrales du pays, ce qui va conduire à une légère amélioration de la production.

Comment EDL gère le rationnement de son carburant

Alors que, depuis près de deux ans, la crise économique et financière assombrit chaque jour un peu plus le quotidien des Libanais, ceux-ci craignent depuis plusieurs mois de finir dans une obscurité totale. En cause, les difficultés croissantes rencontrées par Électricité du Liban (EDL) pour payer ses commandes de carburant, lesquelles sont en partie financées par des avances du Trésor que le ministère des Finances doit approuver avant que la Banque du Liban (BDL) ne les débourse.

Un processus qui est régulièrement perturbé depuis le début de l’année. En effet, d’un côté, le gouvernement n’a pas voté de budget pour 2021, en annexe duquel sont généralement allouées les avances du Trésor pour l’année, et, de l’autre, les réserves de devises de la BDL, dans lesquelles celle-ci pioche pour effectuer les versements, ont atteint un seuil critique. De plus, si EDL ne compte pas uniquement sur ces avances, sa capacité à financer son carburant est d’abord limitée par le fait que ses tarifs sont gelés depuis début 1990 sur la base d’un baril à une vingtaine de dollars (contre plus de 70 dollars sur les marchés mondiaux hier) et, ensuite, parce que le fournisseur public encaisse ses factures en livres au taux officiel (1 507,5 livres libanaises le dollar), alors que la monnaie nationale n’a cessé de dégringoler depuis le début de la crise.

La situation a particulièrement empiré depuis mai après la suspension – finalement annulée – d’une avance de 200 millions de dollars votée fin mars au Parlement. Le Conseil constitutionnel avait alors été saisi d’un recours déposé par des députés des Forces libanaises. Après cet épisode à l’issue duquel une infime fraction de l’enveloppe a été dépensée, ce fut au tour de la BDL de retarder le processus de déblocage des crédits, son gouverneur, Riad Salamé, réclamant alors au ministre sortant des Finances, Ghazi Wazni, au chef de l’État, Michel Aoun, et au Premier ministre sortant, Hassane Diab, de lui adresser une nouvelle demande écrite attestant de son caractère « exceptionnel ».

Répartition actuelle de la production

Si les autorités communiquent de manière lacunaire sur le sujet, deux sources proches d’EDL ont confirmé à L’Orient-Le Jour hier que la BDL avait récemment validé cette avance, sans pouvoir formellement confirmer le montant de 200 millions de dollars. Ce déblocage a permis au fournisseur d’État de très légèrement améliorer un rationnement quotidien qui avait atteint un niveau extrêmement bas, comparé aux moyennes auxquelles les Libanais sont habitués depuis des années.

Ainsi, selon une des sources, EDL est en mesure de faire fonctionner entre 800 et 900 mégawatts (MW) depuis le week-end écoulé, après avoir déchargé du gasoil destiné aux centrales de Zahrani (Liban-Sud) et Deir Ammar (Liban-Nord) pour un total de 300 MW répartis sur les deux sites, auxquels s’ajoutent près de 70 MW mis en service uniquement pendant la nuit à Deir Ammar. Le fournisseur peut aussi compter sur 400 MW de plus produits par les anciennes unités des centrales de Zouk Mosbeh (Kesrouan) et Jiyé (Chouf), pour respectivement 300 et 100 MW supplémentaires.

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Toujours selon la même source, une partie des moteurs inversés – les « reciprocating engines », c’est-à-dire les nouvelles unités de production installées à Zouk et Jiyé il y a environ cinq ans – est également en activité à Zouk (36 MW). Il existe aussi une portion d’électricité hydraulique tirée de plusieurs sites (sans pour autant que soient précisées les capacités mobilisées). La source indique, enfin, que des chargements de fuel oil sont actuellement en train d’être testés et qu’EDL serait alors en mesure de mobiliser plus de 900 MW dans les jours qui viennent, ce qui totaliserait une moyenne de 8 heures de courant fourni en tout par jour – une moyenne pouvant varier en fonction de l’importance de la consommation.

Avec une capacité totale habituellement chiffrée entre 1 800 et 2 000 MW, pour une demande atteignant une fourchette entre 3 000 et 3 400 MW en été, EDL était descendue jusqu’à 680 MW la semaine dernière, selon diverses sources contactées, soit une limite presque maximale pour la santé du réseau national. Une incapacité à fournir de l’électricité qui a entraîné un rationnement extrême sur tout le territoire et une utilisation excessive des générateurs privés, eux-mêmes éprouvant des difficultés à pallier les manquements du fournisseur étatique.

Parc de centrales actives

Compilées par le ministère de l’Énergie et de l’Eau, les dernières données officielles listant la capacité effective, les carburants nécessaires et leurs coûts pour chaque centrale électrique existant sur le territoire remontent à 2018. Des informations obsolètes – étant donné l’ampleur des deux dernières années de crise –, desquelles l’on peut d’ores et déjà éliminer les importations d’électricité venant de Syrie (arrêtées après l’entrée en vigueur de la loi « César » en juin 2020 sanctionnant l’économie syrienne et les entreprises tierces commerçant avec le pays en guerre depuis 2011) qui fournissaient 69 MW au Liban pour un coût de 15,35 cents de dollar par kilowatt/heure (c$/kWh), fondé sur le prix international du baril de pétrole estimé à 71 dollars en 2018. Une base tarifaire encore pertinente, le baril oscillant depuis 2018 dans une fourchette entre 68 et 71 dollars.

De même, mi-mai dernier, l’entreprise turque Karpowership, filiale de l’opérateur Karadeniz, a cessé d’alimenter le pays en électricité via les deux navires-centrales loués par les autorités depuis 2013, afin de protester contre des impayés de la part de ces dernières (180 millions de dollars) et contester des poursuites en justice pour des faits présumés de « corruption » et de « blanchiment d’argent » à l’encontre de certains de ses représentants au Liban. Les deux barges, amarrées à Zouk et à Jiyé, fournissaient chacune 195 MW, soit 25 % de l’électricité nationale, pour un coût total de 27,98 c$/kWh, selon nos calculs (13,95 c$/kWh pour Zouk et 14,03 c$/kWh pour Jiyé).

La majorité des centrales électriques restantes appartiennent à EDL. Bien qu’au nombre de dix, seules les unités de production de Zouk et de Jiyé fournissent le gros de l’approvisionnement électrique au Liban, chacune incluant une station thermique requérant du mazout lourd et une station à combustion nécessitant, en plus de mazout lourd, du gaz naturel. Les coûts des centrales de Zouk sont de 14,75 c$/kWh pour l’ancienne centrale et de 10,83 c$/kWh pour la nouvelle, fournissant respectivement une capacité de 440 MW et de 157 MW, tandis que ceux des stations de Jiyé valent 19,39 c$/kWh pour 180 MW (l’ancienne) et 11,19 c$/kWh pour 63 MW (la nouvelle). « Des coûts bien trop élevés pour des produits bien trop chers et des stations bien trop vétustes », explique tout de go Marc Ayoub, chercheur en politique énergétique au Issam Fares Institute for Public Policy and International Affairs de l’Université américaine de Beyrouth, dénonçant « le manque d’intérêt général pour l’énergie solaire » qui pallierait clairement le manque d’électricité au Liban et « à moindre coût ».

Pour mémoire

Vers un blackout en juin si l’État ne paye pas le carburant d’EDL

Remises en route depuis qu’EDL a augmenté sa production la semaine dernière, les centrales de Zahrani et de Deir Ammar sollicitent, elles, du diesel et du gaz naturel pour des totaux tarifaires et de capacité respectifs de 420 MW (13,62 c$/kWh) et 430 MW (14,96 c$/kWh). De plus, deux petites centrales situées à Baalbeck (Békaa) et Tyr (Liban-Sud), fonctionnant également au diesel, font office de back-up en fonction de la conjoncture nationale en approvisionnement électrique. Fournissant respectivement 57 MW (20,26 c$/kWh) et 56 MW (21,44 c$/kWh), ces deux stations avaient été mises à contribution lors de l’arrêt des barges turques en mai dernier, bien que « leur contribution soit minime », souligne le chercheur. Trop chères également, elles sont de nouveau à l’arrêt.

Enfin, EDL contrôle également une centrale hydraulique située à Rechmaya (Chouf) et un terrain de gaz de décharge à Naamé (Chouf), « dont les capacités minimes n’ont pas d’impact sur l’approvisionnement national », explique Marc Ayoub. En effet, la première fournit 3 MW pour 3,66 c$/kWh et la seconde 7 MW pour 1 c$/kWh. Toutes deux n’ont besoin d’aucun carburant.

Du reste, quatre centrales hydrauliques – au Litani (Békaa), à Nahr Ibrahim (Mont-Liban), à Nahr el-Bared (Akkar) et dans la vallée de la Qadicha (Liban-Nord) – et une centrale thermique – à Hrayché (Liban-Nord) – appartiennent à des producteurs indépendants mais « ne fournissent qu’une production minime (131 MW, NDLR) et dépendent de l’activité de l’eau », explique Marc Ayoub. Les quatre premières n’utilisent aucun carburant, totalisant un coût de 11,92 c$/kWh, tandis que la dernière nécessite l’apport de mazout lourd tarifé en 2018 à 20,13 c$/kWh.

Les nouvelles unités de production de la centrale électrique de Zouk Mosbeh (Kesrouan) fournissent actuellement 36 mégawatts, contre 300 pour ses anciennes. Photo P.H.B.

Pas de lumière au bout du tunnel pour autant

Si cette once d’amélioration d’une centaine de MW promet une embellie temporaire à la crise d’électricité au Liban, elle ne résout en rien les risques de black-out futurs. D’ailleurs, sans électricité, le pays s’arrêtera de fonctionner et « ni les autorités ni même les Libanais ne semblent saisir les conséquences d’un tel danger », s’exclame Marc Ayoub.

En « retardant au maximum l’ouverture des lignes de crédit, la banque centrale joue avec le feu », explique ce dernier, alors qu’« au vu des faibles capacités actuelles des centrales d’EDL, le moindre choc sur le réseau, aussi minime qu’une averse, mettrait en péril l’approvisionnement national », les centrales étant interconnectées. « Un black-out, cela signifie la fin des services hospitaliers, de la chaîne du froid, des usines, etc. », insiste le chercheur, qualifiant la situation actuelle de « complètement folle ».

De plus, la destruction du siège d’EDL, situé face au port de Beyrouth, lors de l’explosion du 4 août 2020, a affecté l’efficacité du système de réparation mis en place et augmenté les coûts opérationnels. « Avant, les travailleurs du centre de contrôle d’EDL pouvaient trouver et régler instantanément les failles systémiques. Aujourd’hui, certains travaillent dans des préfabriqués sur le parking de leurs locaux détruits et d’autres ont été répartis dans les différents bureaux des stations à travers le pays, et tout se passe par téléphone », souligne le chercheur.


Alors que, depuis près de deux ans, la crise économique et financière assombrit chaque jour un peu plus le quotidien des Libanais, ceux-ci craignent depuis plusieurs mois de finir dans une obscurité totale. En cause, les difficultés croissantes rencontrées par Électricité du Liban (EDL) pour payer ses commandes de carburant, lesquelles sont en partie financées par des avances du Trésor...

commentaires (4)

Pas de voleurs en herbe, des voleurs avérés et confirmés.

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22 h 24, le 16 juin 2021

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Commentaires (4)

  • Pas de voleurs en herbe, des voleurs avérés et confirmés.

    Je partage mon avis

    22 h 24, le 16 juin 2021

  • Comment le pays sait importer du fioul pour les générateurs privés et pas pour les centrales électriques d’EDL ? L’un, le privé, corrompt plus qu’EDL ? Ou quoi ? Et enfin, personne n’est capable de produire 3000 MW en solaire dans ce brave pays ? A moindre coût et sans pot de vin divers ou dépendance quelconque à l’étranger ?

    TrucMuche

    13 h 19, le 15 juin 2021

  • Tous les secteurs de services publiques devraient être privatisés pour couper court à la corruption et le pillage de l’état. Ainsi les voleurs en herbe s’écarteraient d’eux mêmes du pouvoir et nous aurons l’eau, l’électricité, les routes et les infrastructures qu’on nous doit et qu’on mérite. Tant que la caverne d’Ali baba est ouverte pour que ses voleurs se servent nous ne pourrons pas aspirer à un pays développé et digne de ses citoyens libanais. MEA en tête.

    Sissi zayyat

    11 h 48, le 15 juin 2021

  • Privatisation, et fonctionnement au coût réel du carburant. Pas d'autres solutions.

    Esber

    07 h 24, le 15 juin 2021

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