Critiques littéraires

Zadie Smith, d'exercices littéraires en récits éblouissants

Zadie Smith, d'exercices littéraires en récits éblouissants

© Dominique Nobokov/Gallimard

Grand Union de Zadie Smith, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Gallimard, 2021, 288 p.

Il y a de tout dans Grand Union, le premier recueil de nouvelles de la célèbre romancière britannique Zadie Smith : du réalisme, de l’autofiction, de l’expérimentation formelle, de la métafiction, des allégories, du réalisme magique et même de la science-fiction. Cette volonté d’hybridation, ainsi que de renouvellement constant, était déjà clairement visible dans son œuvre romanesque où, d’un livre à l’autre (et même parfois d’un chapitre à l’autre, comme dans Ceux du Nord-Ouest), elle n’avait de cesse de réinventer son style ; or dans le présent recueil, l’auteure de Sourires de loup et de Swing Time semble vouloir pousser cette tendance jusqu’à son paroxysme, en ne s’imposant aucune limite, en s’essayant à tous les genres, à toutes les techniques, à tous les styles.

Toutefois, les nouvelles de Zadie Smith sont de qualité très inégale. Certaines sont éblouissantes et vous donnent envie de les relire aussitôt lues ; tandis que d’autres – la moitié environ – ressemblent à des exercices littéraires ou même à de simples ébauches.

Dans l’un des meilleurs récits, « Mlle Adele et les corsets », une drag queen noire de quarante-six ans, ayant abîmé son corset – elle a pris beaucoup de poids ces dernières années –, va s’en acheter un nouveau. Elle traverse la ville de New York en pensant à son vieillissement, à l’enlaidissement de son corps qui, jadis, était si beau. Elle entre dans une boutique gérée par un mari et son épouse, tous les deux assez âgés et s’adressant l’un à l’autre dans une langue étrangère. Tandis qu’elle essaie des corsets, Mlle Adele les entend se disputer sans rien comprendre de ce qu’ils se disent. Il lui semble revivre une scène typique de son enfance : elle s’appelait alors Darren, et son père les terrorisait tous, elle, sa mère et son frère. Or, grâce à certains indices très subtils, le lecteur se rend compte progressivement que Mlle Adele se trompe, qu’elle interprète mal tous les signes qu’elle perçoit : ce à quoi elle assiste n’est en fait qu’une dispute très anodine. Mais notre héroïne reste emmurée dans son point de vue et sort de la boutique convaincue que le mari, en plus d’être un homme violent et abusif, est aussi un raciste et un homophobe.

Il suffit de comparer cette brillante nouvelle à celle intitulée « Fuir New York » pour s’apercevoir à quel point ce recueil est inégal. Dans cette dernière, trois personnages excentriques louent une voiture pour déguerpir de New York immédiatement après les attentats du 11 septembre. Nous comprenons vite qu’il s’agit de Michael Jackson, d’Elizabeth Taylor et de Marlon Brando. Michael – qui a organisé cette fuite – est tout excité, fier de lui-même : « Ça faisait très longtemps qu’il n’avait pas été responsable de quelqu’un » ; Elisabeth ne pense qu’à ses bagues de diamants ; tandis que Marlon, dont le corps immense occupe toute la banquette arrière de la voiture, n’arrête pas d’engloutir des hamburgers. Quelque peu divertissante au début, cette histoire tombe rapidement dans la platitude, les trois célébrités se transformant en de pâles caricatures d’elles-mêmes. L’on imagine bien que Zadie Smith s’est beaucoup amusée en écrivant cette nouvelle ; mais l’on peine à comprendre pourquoi elle l’a jugée méritant d’être publiée, d’abord dans The New Yorker, puis dans le présent livre.

C’est comme si l’écrivaine n’a eu recours à nul critère pour trier ses récits. Si elle en avait éliminé la moitié, son recueil aurait été presque un chef-d’œuvre. Mais il semble qu’elle a confondu le plaisir que peut procurer l’écriture d’un texte, avec la qualité de celui-ci. D’ailleurs, si Zadie Smith n’avait pas été l’une des plus grandes vedettes du milieu littéraire anglophone, nul éditeur n’aurait probablement consenti à publier certaines des nouvelles de Grand Union.



Grand Union de Zadie Smith, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Gallimard, 2021, 288 p.Il y a de tout dans Grand Union, le premier recueil de nouvelles de la célèbre romancière britannique Zadie Smith : du réalisme, de l’autofiction, de l’expérimentation formelle, de la métafiction, des allégories, du réalisme magique et même de la science-fiction. Cette volonté...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut