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Lifestyle - Patrimoine

L’immeuble Sélim Tabbal, toute une histoire...

C’est un lieu qui accroche le regard et dans lequel s’est construit le récit de nombreuses familles. Documents et petites histoires ont permis de retracer la saga de l’immeuble Sélim Tabbal, rue Sursock, où se tient jusqu’au 29 mai l’exposition en hommage à Gaïa Fodoulian qui a perdu la vie ce fatidique 4 août 2020.

L’immeuble Sélim Tabbal, toute une histoire...

Détail de la façade de l’immeuble Tabbal inscrit au patrimoine libanais. Photo João Sousa

Quel sera le sort de ce magnifique bâtiment centenaire lui aussi touché par la double explosion du port, le 4 août 2020 ? L’ONG Silat for Cultural Heritage (Silat qui signifie en arabe connexion) fondée récemment par Assaad Seif, professeur d’archéologie à l’Université libanaise et ancien responsable des fouilles à la Direction générale des antiquités (DGA) de Beyrouth, et l’archéologue Maya Hmeidan, consultante en patrimoine près de l’Unesco à Beyrouth, se sont donné pour objectif de promouvoir l’héritage architectural. L’immeuble Sélim Tabbal est leur premier projet. Des recherches historiques sur sa construction, son développement et, par la même occasion, ses habitants, ont été menées afin de reconstituer son histoire. Une visite guidée a permis de l’explorer.

Le nouvel habitat à hall central

C’est à la rue Sursock que Sélim Tabbal, qui a bâti sa fortune dans le négoce de sel et de sucre, acquiert des terrains où des riches commerçants grecs-orthodoxes s’étaient faits construire extra-muros, à partir de 1850, des maisons cossues, donnant naissance à des « faubourgs-jardins » et à un « mitage progressif de la campagne », selon les termes de l’historienne May Davie. À côté des anciennes constructions rurales et des dar, un nouvel habitat, communément appelé la « maison libanaise » ou « maison à hall central », apparaît, marquant la période de transition entre le monde dit « traditionnel » et celui de la « modernité ottomane » portée par les Tanzimat. La « maison libanaise » sera le reflet d’une société qui veut marquer sa différence, tout en s’ouvrant sur la modernité.

À partir d’une parcelle de 650 m2 renfermant un puits alimentant en eau le verger et une pièce au plafond voûté servant à ranger les outils agricoles et qui sera intégrée à la cuisine, Sélim Tabbal parfait sa demeure bourgeoise. Édifiée en pierre ramlé (calcaire), trois grandes arcades décorent sa façade orientée au nord et donnant sur le jardin. L’édifice est composé d’un liwan, de huit pièces, d’un imposant hall central aux très beaux volumes ainsi que de plafonds à grandes hauteurs. Sur cette maison est venue se greffer un nouvel étage en 1920, doté d’une entrée indépendante, avant que deux niveaux supplémentaires y soient ajoutés au milieu des années trente. À chaque nouveau palier, M. Tabbal réalisait l’appartement de ses rêves et y déménageait plus haut. Selon le récit de la famille, il voulait s’offrir une vue de plus en plus dégagée sur la mer et l’environnement naturel.

Visite guidée ; ici, au premier étage avec sa fontaine centrale et du marbre au sol. Photo Silat for Cultural Heritage

Triomphe du trompe-l’œil

Au fur et à mesure, la construction s’élève à la verticale, en suivant le modèle et le plan architectural du rez-de-jardin : hall central, arcades et liwan. Le décor et l’aménagement exécutés n’ont fait aucune part à l’économie : le liwan se dote d’une fontaine en marbre et s’ouvre sur un balcon soutenu par une double console ou corbeau dont la face est ornée d’une figure de bonhomme à moustaches. Après de longues recherches, l’archéologue Maya Hmeidan affirme qu’« un tel design de corbeau n’existe nulle part au Liban ».

Passer du rez-de-jardin au premier étage, et d’une pièce à l’autre, permet de découvrir à chaque fois des plafonds peints, un parement mural différent et, au sol, du marbre d’Italie, des tomettes et des carreaux de ciment déclinés dans une multitude de motifs et couleurs. « Des tapis d’été », comme les appelle Sophie Skaf, architecte et auteure de l’ouvrage Entre Beyrouth, Paris, Tunis et Barcelone, les trésors des carreaux décoratifs.

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Les plafonds sont toutefois le lieu phare pour des idéaux décoratifs du commanditaire. La peinture en trompe-l’œil triomphe : qu’elle soit à motif géométrique ou mokarnass (nids d’abeilles, traditionnel de l’art islamique) associée à de la calligraphie, ou encore une imitation bois à la peinture pour donner l’illusion de plafond et de murs habillés de boiseries. Le résultat est bluffant. Même le baroque s’invite, exprimant le goût théâtral voire pompeux de Sélim Tabbal. Il y a aussi cette scène naïve d’un oiseau qui prend son envol et peuple le ciel bleu d’une pièce. Les créations minutieuses s’étalent sur plusieurs mètres. Quand une dizaine d’années plus tard, Sélim Tabbal et son épouse Victoria Tawil déménagent vers un étage supérieur, l’appartement du premier étage sera loué à Émile Hanna el-Daher. Sa fille, l’ambassadrice Samira Hanna el-Daher qui a servi comme chef de mission pour le Liban au Japon, aux Philippines, en Australie, Chine, Suisse, Grande-Bretagne, Chypre et aux USA, et qui fut conseillère juridique à la Mission permanente libanaise à l’Organisation des Nations unies à New York, gardera ce pied-à-terre jusqu’en 1999.

Maison, quand tu nous tiens

Au début des années trente, Sélim Tabbal a un nouvel objectif en tête : gagner encore deux étages, dont l’un sera mis en location. Pour celui-ci, il va réduire les frais de construction : pas de fontaine dans le liwan, pas de vitrail coloré, ni de plafonds peints, ni de marbre. Tous les dallages seront en carreaux de ciment. Il n’en reste pas moins que l’espace, lumineux et aéré, est magnifique. Quelques composantes de l’Art déco se combinent aux spécificités de l’architecture locale. Le résultat est un régal des yeux. En 1947, Henri Mouraccadé et sa femme Anastasia Moïssiades trouveront ici un véritable écrin pour leur collection de tapis. Les photos fournies à Silat for Cultural Heritage par leurs petits-enfants révèlent que cette collection était l’atout déco de la maison. Henri, nommé agent principal de la Compagnie Libanaise d’Assurance en 1955, était le fils du Dr Iskandar Mouraccadé, qui a servi dans l’armée ottomane durant la Grande Guerre. De son union avec Anastasia naît un fils, Iskandar Alecco Mouraccadé (décédé en 2014), qui vivra avec son épouse brésilienne Mimi, sous le même toit que ses parents. C’est là que vont naître et grandir leurs enfants : Arielle, Nicole, Henri Robert et Talia. La famille quittera le Liban au cours des années quatre-vingt pour s’installer entre la France et le Brésil, à Ilha Bela (Belle Île) dans l’État de São Paulo au Brésil. Henri Robert (surnommé Bobby) dirige aujourd’hui un restaurant libanais, Sandara. C’est sur l’art que se fixera le choix de sa sœur Nicole. Plusieurs expositions lui seront consacrées au Brésil, dont une installation au musée d’art moderne de São Paulo en 2012. Au Liban, une manifestation présentera des œuvres évoquant son enfance et sa jeunesse dans l’immeuble Tabbal où elle était venue se ressourcer il y a une dizaine d’années. Avant son décès en 2017, elle publiait sur Instagram les photos de la maison accompagnée par la phrase suivante : My beit ! I still love you Beirut.

L’appartement de Georges Tabbal après la double explosion du 4 août 2020. Photo Silat for Cultural Heritage

Suite et fin

Pour concevoir le quatrième étage, Sélim Tabbal délie les cordons de sa bourse, décidant que ce dernier étage serait le plus luxueux de l’immeuble : plafonds peints, « tapis d’été », vitrail coloré, liwan doté d’un bassin d’eau (sur lequel figure le nom de l’artisan Nicolas Ajouz et la date de sa réalisation, 1936). L’ensemble est presque une réplique du décor du premier étage, sauf qu’ici, le mobilier en bois de chêne, les fenêtres et portes sculptées dans du qotrane (bois de cèdre) font la part belle à la tradition orientale. « Ces boiseries n’ont pas été commandées à la Maison Tarazi », affirme Camille Tarazi à Silat for Cultural Heritage. On suppose que le travail a été réalisé par l’artisan damascène Ali Khayat. Après le décès de Sélim Tabbal, la maison a été conservée dans son état d’origine. À cette période, son fils Georges avait 16 ans. Il quitte l’école pour superviser et diriger le commerce de son père à Souk el-Nasr, et ce jusqu’au début de la guerre civile, qui sera marquée par les pillages et les destructions du centre-ville et de ses vieux souks.

Le mur de la discorde

Inscrit sur la liste du patrimoine, l’immeuble Tabbal comporte toutefois une construction inédite et extravagante au regard de son histoire : une galerie d’arcades longeant le côté est du bâtiment. Et lorsqu’on lui demande pourquoi, la guide, Maya Hmeidan, livre ces explications : en vendant la parcelle mitoyenne de sa propriété, Sélim Tabbal a conclu un accord verbal engageant l’acheteur à ne construire qu’un seul étage, pour ne pas lui bloquer la vue sur le côté est du quartier. Mais le marché n’a pas été respecté. Outré, M. Tabbal lui a donc rendu la pareille en dressant le long de son bâtiment un mur aveugle destiné à priver son voisin de la vue sur les vergers qui s’étendaient côté ouest. Un mur sur lequel s’adosse une galerie d’arcades soutenue par des bonhommes moustachus est ainsi érigé. Toutefois, avant d’entreprendre cette construction, une romance s’était nouée entre sa fille Margot Tabbal et le voisin, Alberto Haddad, qui se conclura par un mariage en 1950. Le 4 août 2020, accompagnée de sa fille Patricia Abou Halka, Margot rendait visite à son frère Georges hospitalisé à l’hôpital grec-orthodoxe lorsque la violente double explosion du port de Beyrouth a ravagé une grande partie de la capitale. Margot succombera à ses blessures.


Quel sera le sort de ce magnifique bâtiment centenaire lui aussi touché par la double explosion du port, le 4 août 2020 ? L’ONG Silat for Cultural Heritage (Silat qui signifie en arabe connexion) fondée récemment par Assaad Seif, professeur d’archéologie à l’Université libanaise et ancien responsable des fouilles à la Direction générale des antiquités (DGA) de Beyrouth, et...

commentaires (1)

Merci de publier ces petits clins d’oeil a notre héritage et notre patrimoine architectural, que de belles fresques sociales de l'époque. Quelqu’un pourrait-il me renseigner s’il y aura d’autres visites organisées? Merci

CW

16 h 38, le 11 mai 2021

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Commentaires (1)

  • Merci de publier ces petits clins d’oeil a notre héritage et notre patrimoine architectural, que de belles fresques sociales de l'époque. Quelqu’un pourrait-il me renseigner s’il y aura d’autres visites organisées? Merci

    CW

    16 h 38, le 11 mai 2021

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