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Société - Cas Ella Tannous

Le monde médical sous le choc des indemnités réclamées par Tarek Bitar

Une manifestation des médecins est prévue lundi devant le Palais de justice.

Le monde médical sous le choc des indemnités réclamées par Tarek Bitar

L’hôpital de l’Université américaine (AUH) a vivement réagi au verdict de la justice. Photo Nasser Traboulsi

L’ordre des médecins et le monde médical dans son ensemble sont sous le choc des montants des indemnités jugées « astronomiques et déraisonnables » réclamées le 5 mai à deux médecins et deux hôpitaux de la place par la cour d’appel de Beyrouth siégeant sous la présidence de Tarek Bitar, dans l’affaire de la petite Ella Tannous. La fillette victime avait été amputée en 2015 des quatre membres à la suite d’une infection tardivement diagnostiquée, un retard considéré par ses parents comme une erreur médicale grave.

Les parties condamnées sont l’hôpital Notre-Dame des Secours, CHU de l’Université de Kaslik, auquel est rattaché le Dr Issam Maalouf, pédiatre de la petite Ella, et l’AUBMC, CHU de l’université américaine, dont relève la Dr Rana Chrara, qui a opéré l’enfant in extremis, pour lui sauver la vie. Le paiement des indemnités est partagé à égalité entre les deux hôpitaux, mais l’on ignore quel pourcentage des indemnités chacun des deux hôpitaux va réclamer au médecin qui lui est rattaché. L’ordre des médecins a publié un communiqué annonçant qu’il compte recourir à « tous les moyens légaux » pour obtenir la révision du jugement en ce qui concerne le montant des indemnités exigées : 9 milliards de livres à la petite Ella, une pension mensuelle équivalente à quatre fois le salaire minimum et 500 millions de livres à chacun de ses parents, Hassane et Éliana Tannous. Compte tenu de la dépréciation de la livre, ces indemnités vont bien au-delà de celles qu’avait prévues le jugement en première instance.

Une manifestation se tiendra lundi midi, devant le Palais de justice, pour protester contre le côté « discrétionnaire » de l’arrêt de M. Bitar. L’avis d’un haut magistrat à la retraite a été sollicité pour voir si le procès en appel coïncide tout à fait avec le procès en première instance, ou si l’existence d’éléments nouveaux est susceptible de permettre d’outrepasser la concordance des deux jugements et l’autorité de la chose jugée.

Outrées, les commissions médicales de 18 établissements hospitaliers parmi les plus importants du Liban ont estimé que l’arrêt « porte préjudice moralement et matériellement » aux médecins du Liban. Ces commissions ont demandé à l’ordre des médecins de faire preuve « de la plus grande fermeté » dans cette affaire. L’idée d’une « grève médicale ouverte » est même évoquée dans ces milieux.

Une rarissime infection

Âgée de dix mois à l’époque des faits (2015), Ella Tannous avait été victime d’une rarissime infection bactérienne à streptocoque. Soignée d’abord pour une infection ordinaire à l’hôpital Notre-Dame des Secours (Jbeil) par son pédiatre, le Dr Issam Maalouf, l’enfant avait été transférée, en l’absence d’un département de soins intensifs pédiatriques, à l’Hôpital américain de Beyrouth (AUBMC). Mais là, à la suite d’un retard de diagnostic de plusieurs jours, son médecin soignant, la Dr Rana Chrara, n’avait eu d’autre choix, pour lui sauver la vie, que de l’amputer des quatre membres.

Pour mémoire

Affaire Ella Tannous : 2 hôpitaux et 2 médecins condamnés à payer 2,1 milliards de LL pour le préjudice causé

Le pourvoi en justice des parents avait notamment entraîné l’arrestation préventive, 12 jours durant, du Dr Issam Maalouf et conduit à une grève de l’ordre des médecins, qui avait jugé « décourageante et injuste » une telle sanction. Cette grève avait permis d’épargner une arrestation similaire à la Dr Rana Chrara. Une commission présidée par le Dr Charaf Aboucharaf, président à l’époque – tout comme aujourd’hui – de l’ordre des médecins, avait été nommée pour établir les faits et les responsabilités. Elle comprenait notamment des urgentistes pédiatriques français, belge et suédois. Dans son jugement, en première instance comme aujourd’hui, la justice a tenu en grande partie compte de ses conclusions.


Ella Tannous, convalescente. ANI

Sympathie pour les parents d’Ella

Dans son communiqué, l’ordre des médecins, après avoir manifesté toute sa sympathie pour les parents d’Ella comme pour l’enfant elle-même, a rappelé que l’infection rarissime dont fut atteinte Ella Tannous était médicalement « intraitable » et mortelle dans 90 % des cas.

Toutefois, au regard de données fraîches dont l’ordre dispose, ce dernier a annoncé que sa commission médicale ad hoc va revoir tout le dossier pour établir si l’erreur médicale est seule à mettre en cause dans le cas Ella Tannous, ou si des circonstances adverses ont pu influer sur sa situation finale, comme le délai mis à la transporter de Jbeil à Beyrouth avec un crochet par l’Hôtel-Dieu, sachant qu’elle était déjà dans un état jugé critique. Il faut relever toutefois que cet établissement hospitalier et son urgentiste avaient été acquittés en première instance pour « absence des éléments constitutifs » de crime.

Le Dr Aboucharaf estime toutefois que dans tous les cas de figure, le jugement de la cour d’appel doit être tenu pour « discrétionnaire et anormal », et que les indemnités sont « chimériques » et « disproportionnées » dans la situation actuelle du pays.

« À supposer qu’il y a eu erreur médicale, est-ce une raison pour détruire la vie d’un médecin ? » s’indigne-t-il, très sévère pour le jugement de la cour d’appel sur ce plan-là.

« Éviter les interventions à risque »

Ce type de sanctions, ajoute le Dr Aboucharaf dans son communiqué, aura pour effet de pousser le corps médical, et surtout les spécialistes, « à éviter les interventions à risque ». L’esprit dans lequel il a été pris est « inconciliable avec un exercice stable de la profession et la confiance dont doit jouir le médecin ». En gros, il trahit une « complaisance exagérée » avec la victime, au détriment « d’une appréciation légitime de l’abnégation de l’acte médical et de sa gravité ».

Un collectif de médecins a, de son côté, rappelé que la Sécurité sociale fixe toujours à 30 000 livres les honoraires du médecin, estimant qu’à cette aune, « les praticiens du Liban sont moins payés que leurs collègues bangladais ou somaliens ». Le collectif rappelle encore que si aux États-Unis, les compagnies d’assurances couvrent tous les frais des procès, au Liban, ces compagnies se sont fixé un plafond de 150 millions de livres.

Notons enfin que la commission médicale de l’AUBMC a pris fait et cause pour la docteure Rana Chrara, indiquant qu’à l’époque des faits, la direction de l’hôpital avait agi en conformité avec des consultations médicales internationales d’urgence destinées à traiter cette infection rarissime.


L’ordre des médecins et le monde médical dans son ensemble sont sous le choc des montants des indemnités jugées « astronomiques et déraisonnables » réclamées le 5 mai à deux médecins et deux hôpitaux de la place par la cour d’appel de Beyrouth siégeant sous la présidence de Tarek Bitar, dans l’affaire de la petite Ella Tannous. La fillette victime avait été...

commentaires (3)

10 milliards de LL au taux réel font 800.000 USD. Pour une amputation des 4 membres d'un enfant, ça ne me semble pas cher payé, et les assurances devraient sauter de joie...

Bachir Karim

19 h 26, le 08 mai 2021

Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • 10 milliards de LL au taux réel font 800.000 USD. Pour une amputation des 4 membres d'un enfant, ça ne me semble pas cher payé, et les assurances devraient sauter de joie...

    Bachir Karim

    19 h 26, le 08 mai 2021

  • Quoique le cas de cette fille est très touchant, on ne peut accabler le monde médical de la sorte. Que de cas similaires plus ou moins, mais la médecine ne peut faire des miracles. Tout simplement, ne payez que ce que les assurances couvrent. On aurait préféré que dans des cas pareils, un spécialiste professionnel juriste ait son mot à dire, et qui soit déterminant.

    Esber

    17 h 26, le 08 mai 2021

  • c'est peut etre trop ou peut etre trop peu mais que quelqu'un OSE determiner les indemnites-RAISONNABLES- a verser a cette petite Ella & a ses parents ! YALLA VOYONS VOIR .....

    gaby sioufi

    10 h 22, le 08 mai 2021

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