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Antoine Compagnon : Baudelaire, l’homme de tous les paradoxes

Écrivain et professeur au Collège de France, Antoine Compagnon a publié plusieurs ouvrages consacrés à Baudelaire dont Un été avec Baudelaire (éditions des Équateurs), Baudelaire l’irréductible (Flammarion) et Baudelaire devant l’innombrable (Sorbonne Université Presses). Il nous donne ici quelques clés pour comprendre la personnalité complexe de l'auteur des Fleurs du Mal.

Antoine Compagnon : Baudelaire, l’homme de tous les paradoxes

D.R.

Baudelaire, aujourd’hui célébré, était très critiqué de son vivant. Pourquoi cela ?

C’est aussi le cas pour beaucoup d’écrivains. En ce qui concerne Baudelaire, sa personnalité paradoxale y est pour beaucoup, ainsi que ses excès, sa vie dissipée, ses emportements et son agressivité. Mais également le caractère choquant de certains de ses poèmes qui sont profondément déconcertants pour la critique bourgeoise. N’oublions pas qu’en 1857, son recueil Les Fleurs du Mal est accueilli par un procès pour outrage à la morale publique. Il est à cet égard profondément anti-bourgeois.

Vous écrivez en effet que c’était un homme violent, ce que Sartre lui reprochera, et qu’il conseillait aux jeunes littérateurs de « pratiquer l’éreintage ».

La vie littéraire était très violente à cette époque-là et beaucoup plus qu’aujourd’hui. Les écrivains se battaient, et pas seulement à travers leurs écrits : ils se battaient fréquemment en duels. On ne pouvait être écrivain si on ne pratiquait pas l’escrime et Baudelaire, lui, la pratiquait. Par ailleurs pour s’exprimer, Baudelaire recourt à la violence et à la provocation, ce qui fait aussi la force de son œuvre. Ses Salons étaient très agressifs. Il aime la polémique, se montre fréquemment combattif, et assimile la vie littéraire et artistique à une guerre.

« La forme d’une ville change plus vite hélas que le cœur de humains », écrit Baudelaire. Il se désole des transformations profondes qui affectent Paris suite aux travaux d’Haussmann. Est-il donc un nostalgique opposé à la modernisation de la ville ?

Baudelaire est contemporain de grandes transformations, que ce soit la naissance de la presse, l’apparition de la photographie ou la mise en place de la vie moderne dans un Paris qui change de visage. Ces trois réalités sont apparues durant son enfance ou son adolescence et il entretient avec elles le même rapport que nous avons nous-même avec notre modernité : nous sommes par exemple fascinés par le numérique et complètement pris dedans et en même temps, nous lui résistons et lui sommes hostiles, du moins dans certains de ses aspects. Baudelaire écrit pour les journaux et déteste les journaux. C’est pareil avec la photographie ; il critique la nouvelle religion du réalisme photographique qui privilégie l’imitation au lieu de faire appel à l’imagination et pourtant il a posé pour Nadar et Carjat ; et nous possédons de lui une quinzaine des meilleures photographies d’écrivains qui soient. Il déteste la ville mais c’est lui qui fait de la ville un objet poétique. Il est le premier poète de la ville et s’écrie : « Je t’aime, ô capitale infâme ! » dans un projet d’épilogue des Fleurs du Mal.

Rapport ambivalent à la modernité, donc. Et pourtant vous écrivez qu’il représente l’irruption de la modernité dans la littérature et les arts.

Baudelaire introduit dans sa poésie les mouvements de la foule, les bruits de la ville, sa saleté, les destructions qui la violentent et la transforment. La ville d’Haussmann est très présente dans ses textes, ce qui est très nouveau. De même, il est l’inventeur du poème en prose. Le Spleen de Paris ou « Les tableaux parisiens », c’est l’irruption de la ville moderne dans la poésie. La modernité de Baudelaire, c’est la beauté à extraire du présent, contrastant avec la beauté éternelle et universelle des néoclassiques. Dans ses thèmes comme dans ses formes, on peut donc dire qu’il est moderne. Signalons enfin que si le terme « modernité » existait avant Baudelaire, chez Balzac ou Chateaubriand par exemple, c’est Baudelaire qui lui a donné ses lettres de noblesse.

Ce qu’il fustige, c’est sans doute non pas le progrès lui-même mais la foi naïve dans le progrès.

Il fustige en effet l’idolâtrie du progrès, qu’il qualifie de religion moderne. Pour lui la valeur contemporaine attribuée au progrès est une valeur de paresseux qui décharge chacun de son devoir et délivre l’âme de sa responsabilité. Baudelaire est anti-rousseauiste et anti-philosophie des Lumières. Il récuse l’idée de la bonté naturelle de l’homme et de sa perfectibilité, car pour lui, l’homme est foncièrement mauvais. Le progrès est une valeur matérialiste ; or à ses yeux, le seul progrès réel est un progrès moral.

Baudelaire avait envie de fuir le monde. « Anywhere out of the world », écrit-il.

Le sens des derniers poèmes des Fleurs du Mal c’est l’envie d’aller vers l’inconnu pour trouver du nouveau, c’est l’éloge du voyage. Mais Baudelaire a peu bougé, a passé le plus clair de son temps à Paris et nous n’avons trace que de ses rares déplacements à Honfleur ou Bruxelles. Son désir de voyage correspond davantage à une attitude intérieure. Il consommera d’ailleurs de l’opium ou du haschisch en quête de ces paradis artificiels. Mais c’est sa poésie qui lui offrira les plus beaux voyages.


Baudelaire, aujourd’hui célébré, était très critiqué de son vivant. Pourquoi cela ?C’est aussi le cas pour beaucoup d’écrivains. En ce qui concerne Baudelaire, sa personnalité paradoxale y est pour beaucoup, ainsi que ses excès, sa vie dissipée, ses emportements et son agressivité. Mais également le caractère choquant de certains de ses poèmes qui sont profondément...

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