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Culture - Musique

« Être une femme divorcée, tu sais, c’est pas si facile... »

Tania Saleh célèbre ses dix ans postdivorce en s’offrant un nouvel album de 10 chansons : « 10 A.D. ». Ses aficionados y retrouveront ce mélange subtil de romantisme et de réalisme, de tendresse et de dérision qui fait la signature de cette chanteuse, fine parolière.

« Être une femme divorcée, tu sais, c’est pas si facile... »

Quand Tania Saleh déploie son éventail, en référence à « Marwaha », l’un des titres phares de son nouvel album. Photo DR

Elle ne chante pas le bonheur de divorcer, Tania Saleh, pas plus qu’elle ne pleure sa conjugalité perdue, mais fait plutôt le bilan de ses 10 années en tant que femme divorcée. En paroles et musique. En toute lucidité, mais sur des tonalités plutôt enlevées. Où en est-elle de sa vie ? Comment affronte-t-elle les pressions d’une société encore très largement – et malgré les apparences – patriarcale, machiste et aux idées arrêtées ?

Pourrait-elle voir un jour ses rêves d’amour et d’harmonie comblés ? Autant de questionnements, de « méditations », dit-elle, sur sa vie de Libanaise redevenue célibataire à l’aube de la quarantaine, qui sont à l’origine de 10 A.D. (comme « 10 ans après le divorce »), son nouvel opus qui vient de sortir sur les différentes plateformes musicales.

Auteure et interprète, connue pour son talent de parolière, la chanteuse a, cette fois, également composé la musique – qu’elle qualifie d’« indie Arabic » – sur laquelle elle égrène de sa voix mélodieuse différentes situations de son vécu qui forment les 10 titres de ce dernier album. Il s’agit certainement de l’opus le plus personnel de cette artiste qui a toujours dit « aimer vivre les chansons et non pas les réciter ». Mais aussi celui dans lequel elle tend à ses compatriotes féminines, à travers ses 10 chansons-histoires, autant de miroirs. Et cela quels que soient leurs âges ou leurs statuts…

Lucide, tendre et drôle

Alors, féministe, Tania Saleh ? Elle s’en défend vigoureusement, disant ne pas aimer « l’image âpre et revendicatrice » que lui renvoie ce terme. « Je parle de la condition féminine, parce que j’en subis les aliénations, mais ça ne veut pas dire que je déteste les hommes et que je mène un combat contre eux. Bien au contraire. En réclamant une égalité des droits entre les hommes et les femmes, c’est l’harmonie d’un rapport de compagnonnage que je recherche », affirme celle qui se définirait plutôt comme « une grande amoureuse ». Et d’ajouter : « Je sais que ce n’est peut-être pas le moment idéal pour parler de la condition féminine au Liban. Mais quel serait le bon moment pour évoquer les problèmes de la femme ? » Pour elle, ce sera une décennie après son divorce. « Au cours de ces années, j’ai pu largement méditer sur ce difficile état d’être une femme seule au Liban. »

Un album dédié à sa mère

Elle en a sorti 10 titres en arabe qui, de Illa Fik (« Personne d’autre que toi ») à Ahla Osset Gharam (« La plus belle histoire d’amour »), en passant par Bikrah («Je déteste », dans laquelle elle énumère la liste des attitudes convenues qu’elle abhorre) ou Marwaha (« Éventail », comme celui des choix amoureux qui se réduisent pour les filles d’Ève avec l’âge), décrivent avec justesse, avec lucidité, mais aussi tendresse et (auto)dérision ses états de femme en prise avec les archaïsmes mentaux, administratifs et religieux omniprésents dans cette région du monde. Une femme qui doit affronter les regards critiques d’une société encore pétrie de préjugés. Une femme qui voudrait pouvoir assumer ses ambitions, ses opinions et sa liberté sans renoncer à sa féminité. Une femme qui réclame l’égalité salariale tout en rêvant de connexion spirituelle. Une femme qui aimerait défier les limitations de choix qu’induit l’âge dans sa vie amoureuse…

Pour mémoire

Tania Saleh, ou « le devoir de prendre des risques »

« J’ai pris le prétexte de mes 10 ans de divorce pour faire cet album », poursuit Tania Saleh, qui confie avoir d’autant plus tenu à le produire qu’elle voulait le dédier à sa mère, elle aussi divorcée. « Lorsque mes parents se sont séparés, j’avais 6 ans. J’ai été témoin des difficultés qu’elle a affrontées dans une société comme la nôtre qui tolère mal qu’une femme puisse vivre seule, sans la “protection” d’un mari, d’un père ou d’un frère… confie-t-elle. Bien évidemment, je ne voulais pas reproduire le même schéma, mais la vie nous oblige parfois à prendre des chemins que l’on veut éviter. Cet album était une façon pour moi de lui dire merci pour tout ce qu’elle a fait pour nous. »

La chanteuse, par ailleurs illustratrice, a également signé la pochette de l’album « 10 A.D. ». Photo DR

Ras-le-bol du politique

« Et puis, j’en avais ras le bol d’évoquer les problèmes sociaux et politiques qui nous minent, reprend la fine parolière. Depuis mes premiers titres, je n’ai fait que mettre en chansons les maux de notre quotidien dans ce pays, la pauvreté dans laquelle nous a plongés la corruption de nos dirigeants, le marasme dans lequel se trouvent les nouvelles générations. Dans Intersection (son avant-dernier opus sorti en 2018), j’avais même élargi mon propos à l’ensemble du monde arabe, sa décomposition, ses divisions, ses décennies de décrépitude… Tout a été dit ! La situation est tellement désespérante que je n’ai plus de mots pour la décrire. D’autant que je n’ai pas envie de plomber encore plus le moral des Libanais. Leur vécu est assez dur comme ça, pas besoin de le leur rappeler. Ils auraient plutôt besoin d’émotions, de romantisme, de sentiments, de rêverie… Quelque chose qui les transporte hors de leur réalité. »

Et c’est réussi ! Car elle a beau chanter les difficultés et discriminations d’une vie de femme dans cet Orient encore patriarcal, ses refrains sont dénués de tout pathos ou lamentation. Les mots sont ceux d’une tendre guerrière. Les mélodies aux rythmes méditerranéens, arrangés par Dr Édouard Torikian, mêlent harmonieusement le oud, le qanun, les percussions orientales de ses musiciens égyptiens aux claires sonorités d’un ensemble norvégien de trompette, guitare, batterie, piano et contrebasse. « Le tout regroupé dans un paysage sonore électronique, entre rock alternatif et trip-hop », précise-t-elle. Et les visuels – qui illustrent la pochette ainsi que les différents titres de l’album (sorti sous le label KKV avec le soutien du ministère des Affaires étrangères norvégien), que Tania Saleh (également dessinatrice et plasticienne) a elle-même signés – sont dans cette même veine de grâce légère et d’autodérision. Quelque chose qui évoque, dans son esprit et pas du tout dans ses rythmes, le fameux refrain des années 1980 chanté par Cookie Dingler : « Ne la laisse pas tomber / Elle est si fragile / Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile... »


Elle ne chante pas le bonheur de divorcer, Tania Saleh, pas plus qu’elle ne pleure sa conjugalité perdue, mais fait plutôt le bilan de ses 10 années en tant que femme divorcée. En paroles et musique. En toute lucidité, mais sur des tonalités plutôt enlevées. Où en est-elle de sa vie ? Comment affronte-t-elle les pressions d’une société encore très largement – et malgré les...

commentaires (1)

Bon article, je vais chercher ce nouveau CD.

Stes David

22 h 14, le 02 mars 2021

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Commentaires (1)

  • Bon article, je vais chercher ce nouveau CD.

    Stes David

    22 h 14, le 02 mars 2021

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