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Politique - Les échos de l’agora

Après avoir franchi le Rubicon

L’histoire du monde a brusquement changé le 11 janvier en l’an 49 avant J-C, sur les bords du Rubicon, petit fleuve frontalier entre la province des Gaules et l’Italie. Pompée avait convaincu le Sénat d’interdire à toute légion de passer les frontières sans déposer les armes. Jules César, conscient de l’enjeu, décida de franchir le Rubicon avec toute son armée. Une fois sur l’autre rive, il s’écria « Alea Jacta Est », ou « les dés sont jetés ». Il était conscient de ne plus pouvoir faire marche arrière. Neuf semaines plus tard, il chasse Pompée de Rome et soumet toute l’Italie.

« Alea Jacta Est »… C’est l’unique commentaire qu’on peut faire sur le discours de Mgr Béchara Raï en ce samedi 27 février 2021. Le Rubicon a été franchi à Bkerké. Chacun est remis à sa place. Plus personne, y compris Raï lui-même, ne peut plus faire marche arrière et se voit obligé d’aller de l’avant dans le cadre des constantes nationales qui furent proclamées.

Raï a-t-il exclusivement parlé en tant que patriarche maronite, ou également en sa qualité de cardinal de l’Église romaine ? La question demeure ouverte ; elle constitue un enjeu géopolitique important à la veille du voyage du pape François en Irak. Toute la diplomatie du Saint-Siège s’articule actuellement autour du Document d’Abou Dhabi sur la fraternité humaine que le pape et l’imam d’al-Azhar ont signé et proclamé en février 2019. Le discours de Raï a rappelé clairement que le Liban est, aux yeux de l’Église catholique du moins, un message de fraternité et de paix que traduit le système politique libanais, dont la pierre angulaire est un contrat social conforté par l’association de confessions historiques, diverses et rivales, dans l’exercice du pouvoir et des affaires publiques.

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L’analyse de l’événement de Bkerké nécessiterait des pages entières tant ce 27 février 2021 n’a pas encore révélé toutes les dimensions de sa portée politique. En superficie, a prédominé la vieille rivalité interchrétienne FL/CPL de la guerre civile. Cependant il y avait une grande différence entre ce qu’on voyait et ce qu’on entendait dans la cour de Bkerké, et le discours prononcé par le cardinal patriarche Raï qui a su éviter le piège de la récupération politique et de ses vieilles rancœurs. Son discours non partisan se distinguait par son caractère national et non identitaire, contrairement aux clameurs partisanes de la foule à ses pieds.

Le patriarche maronite est monté au créneau en désespoir de cause, pourrait-on dire, non pas au nom du consensus national et sa langue de bois, ni au nom de l’ordre politique pourri, mais au nom du peuple libanais en révolte auquel il s’est directement adressé. Il n’a donc pas couvert, indirectement parlant, du parapluie de l’Église maronite la présidence de la République. Si les « groupes » de la « thaoura/révolution » avaient pu dépasser leur ego, s’ils n’étaient pas tombés dans le piège exclusif et angélique de l’activisme « ONG-société civile », si un discours politique avait émergé au milieu de la rue en révolte, le prélat de Bkerké n’aurait probablement pas été obligé de prendre la parole pour traduire leurs aspirations communes au nom du pays qui se meurt.

Maintenant que le Rubicon est franchi, la révolte de la rue a gagné en légitimité. Il lui manque encore un chef car il ne faut surtout pas demander au patriarche Raï de jouer un rôle qui n’est pas le sien. Qu’un homme d’aujourd’hui, un(e) citoyen(ne) du 17 octobre et non du lointain passé, se lève au milieu de la foule, qu’il/elle se saisisse du flambeau allumé par le patriarche et qu’il/elle soit acclamé(e) comme chef.

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La balle est aujourd’hui dans le camp de la rue en révolte. Le patriarche a solennellement affirmé l’essence même de la volonté populaire : Non à la triade mensongère peuple-armée-résistance ; Non au partage des pouvoirs régaliens de l’État ; Non à l’instrumentalisation politique de la justice ; Non aux mœurs mafieuses de la caste dirigeante, etc.

Mais le plus éclairant dans les propos de Raï, c’est le rappel insistant de l’Accord d’entente nationale de Taëf, ce qui ipso facto coupe l’herbe sous les pieds des identitaires tentés par une alliance des minorités, thème privilégié de la stratégie du CPL, le parti du président de la République et de son gendre.

Le beau-père et le beau-fils comprendront-ils le message ?


L’histoire du monde a brusquement changé le 11 janvier en l’an 49 avant J-C, sur les bords du Rubicon, petit fleuve frontalier entre la province des Gaules et l’Italie. Pompée avait convaincu le Sénat d’interdire à toute légion de passer les frontières sans déposer les armes. Jules César, conscient de l’enjeu, décida de franchir le Rubicon avec toute son armée. Une fois sur...

commentaires (9)

Que Dieu et la Force soient avec vous monseigneur Raï. Vous avez ouvert la voie. Ce qu'il nous faut d'urgence maintenant c'est un homme fort et rassembleur. Où trouver cette perle rare?

Marie-Hélène

20 h 16, le 01 mars 2021

Tous les commentaires

Commentaires (9)

  • Que Dieu et la Force soient avec vous monseigneur Raï. Vous avez ouvert la voie. Ce qu'il nous faut d'urgence maintenant c'est un homme fort et rassembleur. Où trouver cette perle rare?

    Marie-Hélène

    20 h 16, le 01 mars 2021

  • Monseigneur Raï a ouvert la voie et ce sont les libanais unis derrière leur drapeau qui devraient porter le flambeau et libérer leur pays. Une personne n’y peut rien, elle sera une cible facile pour les hyènes qui déchirent notre pays mais faut il encore le rappeler que l’union fait la force et que toutes les armes n’y peuvent rien contre la volonté d’un peuple déterminé.

    Sissi zayyat

    13 h 22, le 01 mars 2021

  • Chacun y va de ses analyses historiques et philosophiques pour cet évènement qui pour moi n’est qu’une gifle, un seau d’eau glacée ou une antidote de cet anesthésiant qui a anéanti le peuple libanais qui continuent à vivre les pires humiliations sans broncher pour les réveiller de leur torpeur. Ils continuent à vivre comme s’il était normal de voler les citoyens, les séquestrer dans le noir et sans provisions et imposer la bande de voleurs et vendus pour les gouverner sans que cela ait la moindre protestation ou peu pour s’opposer aux usurpateurs et tortionnaires parce qu’ils ont décidé que c’est ainsi ou le chaos ou la guerre ou alors l’enfer. Il n’était que temps pour que quelqu’un et qui qu’il soit dise aux libanais qu’ils ont le droit de réclamer leur dû et de se révolter pour faire entendre leurs voix pour demander des comptes à ces vendus sans avoir peur de leurs armes illégales parce qu’ils sont dans leur droit et personne ne peut rien leur imposer et surtout pas une bande de traitres qui se font passer pour leurs protecteurs et qu’ils doivent être dégagés et jugés parce que c’est la volonté du peuple et que le peuple c’est la nation. C’est le message essentiel que j’ai entendu et il en valait la peine.

    Sissi zayyat

    13 h 16, le 01 mars 2021

  • Très drôle mise en relation circulaire (et donc bien fermée) du beau-père et du beau-fils

    M.E

    12 h 09, le 01 mars 2021

  • """Non aux mœurs mafieuses de la caste dirigeante.""" Un petit rappel, c’est qui encore qui a parrainé les quatre anciens chefs de guerre pour préparer la dernière présidentielle. La photo est historique et on voit bien les quatre de la "caste dirigeante" bénie urbi et orbi, si j’ose écrire.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 10, le 01 mars 2021

  • Là où Monseigneur Raï, le cardinalissime est en avance sur ceux qui misent sur les alliances des minorités qu’il n’y a pas de pluralisme religieux en dehors des instituions laïques garantissant les croyances de chacun et la neutralité de l’Etat. Du chemin à faire, et le sang de Lokman Slim n’a pas coulé pour rien, quand je pense qu’il est mort pour moi, le chrétien du Liban.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 09, le 01 mars 2021

  • La question demeure ouverte ; elle constitue un enjeu géopolitique important à la veille du voyage du pape François en Irak, écrivez-vous. C’est là, l’idée importante de l’analyse, car dans la visite pastorale du Pape (j’ignore si le Batrak Raï l’accompagne, et je pense, si mes souvenirs sont encore bons, au précédent de Mgr Sfeir, quand l’autre Pape visitait la Syrie) en Irak a l’importance qu’on accorde à la présence des chrétiens dans cette région hésitants entre le repli identitaire ou la fuite à l’étranger. Quand deux patriarches n’ont pas réussi à ramener dans leurs foyers les quelques chrétiens, les déplacés libanais, quelle portée peut avoir un tel discours ? On nous lance à la figure, ce rappel : que leur présence connaît des variations dues aux événements politiques. Mais dans la dernière décennie, leur érosion est irréversible. Citoyenneté et vivre ensemble, et le patriarche ira-t-il jusqu’à désavouer son évêque de Byblos, quand celui-ci menait sa croisade contre un groupe de Rock, et quand un journal d’orient et au grand jour, et vent debout condamnait son attitude. Là aussi j’attends voir.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 08, le 01 mars 2021

  • Un tournant fondateur ? Un discours historique (?) quand l’événement de Bkerké nécessiterait des pages entières. Pour moi, ce n’est pas un tsunami, et n’a pas (l’allocution) l’effet du souffle dévastateur de la double explosion au port. Et pourtant le Patriarche a raison de ramener Bkerké au cœur du village, du réduit chrétien, car la portée nationale du discours se heurte au principe de réalité. Mais d’abord un DANKE SCHÖN pour les précisions historiques en introduction, c’est de l’érudition au service du militantisme et du dialogue, et je le dis sans ironie aucune, et en toute sincérité.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 08, le 01 mars 2021

  • AIE ce que cette constatation, cette synthese sont du coup tres inquietantes ! maintenant que les des sont jetes, " what's next " ? y aura t il un "apres" ? car sinon, si l'enorme portee de l'evenement de Bkerke se meurt sans une suite necessaire, c'est la mort la vraie le seul "apres" qui nous attend. sur que Rai y a pense, sur que lui s'y attend, a cette suite salutaire.

    gaby sioufi

    11 h 06, le 01 mars 2021

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