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Cet Orient qui écrit si bien son mal de vivre

Trois ouvrages, du Liban au Maroc en passant par la Syrie, d’écrivains qui prennent leur mal en patience et le traduisent à travers des romans-témoignages sur une réalité chaotique et désespérément injuste.

Cet Orient qui écrit si bien son mal de vivre

De la Libanaise Rana el-Saïfi au Marocain Mohammad Saïd Hjiouij, en passant par la Syrienne Waha el-Raheb, du parfum des épines aux violences des dictatures, en passant par les attitudes mafieuses au sein même de l’édition, voici les reflets d’un univers désarticulé et d’un miroir brisé dans trois romans qui viennent de paraître aux éditions Naufal, Hachette Antoine. Avec, pour drapeau, une langue arabe en pleine vitalité et mutation littéraire de par sa modernité, ses trouvailles pour des sonorités nouvelles et son courage à dénoncer la faillite, la désintégration et les machinations perverses de la société et des politiciens.

Un réquisitoire sans complaisance

Rana el-Saïfi, traductrice possédant à son actif près de 14 ouvrages traduits en arabe dont ceux du Brésilien Paolo Coelho, lance son premier roman en devanture des librairies : Otr al-Chawk (Le parfum des épines – 232 pages). Un roman foncièrement psycho-sociétal où elle étale l’affrontement de la gent féminine avec un environnement à prédominance masculine et machiste. Dès les premières lignes, l’écrivaine trace les frontières d’une bataille rangée.

Dans une langue arabe certes subtile et bien châtiée, mais qui ne manque pas d’être accessible et simple à travers des descriptions pittoresques, des portraits adroitement brossés ainsi que des dialogues fluides, bien ourdis et des situations aux décors bien plantés. Et par-delà de mordantes piques, émerge une certaine douceur doublée de compassion, un certain éclat poétique qui emprunte à la ville tous ses artifices urbains.

Des faits quotidiens les plus anodins aux décisions graves et importantes, les femmes dans ce roman à charge contre les hommes luttent pour leur liberté, leur identité reléguée à des zones incertaines, leur servitude injuste et arbitraire. C’est ce cri d’alarme et de révolte contre une société hypocrite que traduit cette auteure dont la plume, la personnalité et la pensée ne manquent ni de piquant ni de nerf.

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Ne vous fiez pas aux apparences magiques et séductrices de Beyrouth (hélas aujourd’hui intensément défigurée, brisée et enlaidie !) qui prête son théâtre à une confrontation invisible et insidieuse entre les protagonistes. Passionnée par l’écriture depuis la prime enfance, Rana el-Saïfi « aime naturellement écrire », confie-t-elle. Elle s’est mise alors à enregistrer de petites notes sur un carnet. Et puis un jour, sans crier gare, l’inspiration a été au rendez-vous.

« Et j’ai commencé à noircir des pages pour mon premier roman, dit-elle. Ce n’est pas une autobiographie mais plusieurs parts de moi, entre diverses considérations existentielles, qui sont dans cette fiction tirée du cœur même de la réalité. Le message de ce premier écrit a-t-il été publié ? Je devrais dire messages au pluriel, tant mes doléances et mes griefs envers notre société coercitive et réductrice sont nombreux. Surtout pour la femme. Mais si je dois résumer ce torrent de reproches pour un réquisitoire sans complaisance ni concession, je dirais qu’il est temps et urgent de sortir de la cage où chacun s’est enfermé.

Pour moi, les mots-clés sont liberté et libération. Se libérer des idées reçues, se libérer de soi… »

Avec Ward comme personnalité féminine marquante de cette histoire à multiple tiroirs, l’autrice use d’un sens subversif de la formule et des actants de cette narration comme pour les forcer à voir la lumière et briser les carcans qui les étouffent.

Cela non seulement dans son combat de femme, mais aussi pour rompre les chaînes des hommes (tel Achraf) piégés par le passé et la routine quotidienne.

Otr al-Chawk est un livre au ton véhément et actuel qui interpelle le lecteur. Premier essai littéraire réussi frisant le coup de maître, tant l’interactivité avec le public est palpable. Dès lors, la rédaction d’un second roman est à l’ordre du jour sur le bureau de Rana el-Saïfi, qui guette déjà l’étincelle de la nouvelle inspiration…

Humiliée à un barrage militaire

Encore une femme qui se bat. Avec rage, toutes griffes dehors ! Il s’agit de Waha el-Raheb, une éminente actrice syrienne, remuante pasionaria de la liberté d’être. Une agitatrice de conscience qui ne craint ni le militantisme ni les mots. Encore moins les foudres de ceux qui détiennent le pouvoir. Et elle a de qui tenir, elle la proche parente de Hani el-Raheb, virulent polémiste et écrivain au parcours orageux. Originaire de Lattaquié, il a fustigé sans ménagement les systèmes décadents et corrompus du monde arabe.

Épouse du réalisateur Ma’moun al-Bounni, son récent roman, après Al-Jounoun Talikan (La folie en liberté) paru déjà il y a un an chez Hachette Antoine Naufal, droit dans le sillage de ses quatre autres opus contestataires, porte le titre révélateur et accusateur de la dérive de la guerre en terre des rives du Barada : Hajez li kafan (Barrage pour un linceul – 135 pages).

La mort y est évoquée, analysée, scrutée. La mort, violente et inattendue, sous des visages et des masques différents, dans ce pays qui depuis plus de onze ans n’en finit pas d’enterrer ses morts et de jeter sur les routes de l’exode et les campements ses malheureux citoyens. Comme s’il y a une malédiction pour tous ceux qui sont nés en cet Orient inexplicablement assoiffé de sang et de destruction.

Ce nouveau roman, sulfureux dans son approche et son symbolisme, d’une politique qui ne cache plus son nom de dictature, dévoile sans fard le drame de vivre des femmes face à la force brutale, la maltraitance, le machisme, le sexisme aveugle ravalé au niveau d’une atterrante soumission.

De retour à Deraa pour une cause humanitaire, une femme est arrêtée à un barrage militaire. On est loin d’imaginer le scénario surréaliste entre deux camps que tout oppose. On est surpris par les comportements inadéquats de ces durs à mitraillettes qui font sinistrement la loi ainsi que le rapport maître/esclave qui s’ensuit dans un parfait dialogue de sourds entre des autorités inflexibles et une personne prônant des valeurs humaines et humanistes.

Le lecteur survole – dans ce roman en six chapitres concis, cinglants et acides, aux images souvent insoutenables – les différentes étapes d’une vie ponctuée par les brimades et les interdits. De la plus tendre enfance malmenée à l’âge de jeune fille bafouée, les revers d’une existence sombre sont minutieusement répertoriés.

De la condition humaine à l’ombre des armes et sous l’emprise des tabous religieux et sociétaux, retors et coriaces, naît le verbe coléreux, furieux et tonnant de Waha el-Raheb. Un verbe retentissant qui ne laisse pas indifférent et appelle à un imminent changement de comportement, de mentalité et de système politique.

Du rififi entre le Maroc et Israël

Dans un climat de récente normalisation diplomatique entre le Maroc et Israël, le ciel bleu de Casablanca est perturbé et revu à une analyse moins idyllique que déclaré en grande pompe. Et c’est un livre, fort à propos pour l’événement, lancé par l’écrivain marocain de trente-huit ans Mohammad Saïd Hjiouij, dont le roman Ahjiat Edmond Omran el-Maleh (L’Affaire d’Edmond Omran el-Maleh – 94 pages) est un bijou de réflexions sur les rapports entre les deux États cités et leurs ressortissants !

Roman dans le roman, ce court opus relance ainsi la vie de l’écrivain et intellectuel marocain d’origine juive, Edmond Omran el-Maleh, né à Safi et mort à Rabat en 2010. Auteur de plusieurs romans et de nouvelles en langue française, tous imprégnés d’une mémoire juive et arabe qui célèbre la symbiose culturelle d’un Maroc arabe, berbère et juif.

Le roman de Mohammad Saïd Hjiouij, dans une langue arabe de transparence de source (car il ne faut pas l’oublier, l’auteur est aussi poète et a raflé des prix prestigieux pour son remarquable opus Kafka à Tanger), est une défense et illustration du parcours de l’écrivain marocain juif et de ses déboires.

Et en même temps un procès au monde de l’édition. Surtout pour ce qui se trame en coulisses pour les prix. Car cet ouvrage, fouilleur et courageux par son énoncé, écrit avec des pointes non seulement malicieuses mais judicieusement abrasives, jette la lumière sur les rapports secrets du monde de l’édition, des écrivains en lice, des jurés et des responsables. Et de leurs inclinations et préférences nationales, ethniques, relationnelles ou financières. Un rififi et un micmac qui laissent pantois quand on ignore délibérément le talent d’un auteur et on avance des arguments d’ordre tertiaire ou arriviste pour défendre des écrits insignifiants pour ne pas dire parfois navets. Et l’on enterre sans états d’âme des valeurs sûres, des talents au-dessus de tout éloge…

C’est pour un sens de la clarté et de la justice, hélas toujours sous le boisseau, que crisse sur le papier la plume de Mohammad Saïd Hjiouij. Un roman certes court mais intense et infiniment riche avec ses ramifications thématiques diverses. Ramifications (le sort de la diaspora juive, la place des écrivains dans un univers orienté par les pontes tendancieux de l’édition, la double appartenance des êtres parfois à une terre, en l’occurrence ici arabité-judaïté…) toujours d’une brûlante actualité.

Pour l’après-cause palestinienne, avec les États arabes qui ont tourné le dos à toute hostilité au pays de David, voilà un court récit qui ressuscite un passé à voir avec des lorgnettes mieux ajustées. Avec cette invitation à la réflexion, au respect mutuel et à la reconnaissance des valeurs humaines et non du quota mondain, voilà un livre qui positive, non sans soulever de fâcheuses problématiques à régler, une situation appelée à être un jour davantage clarifiée…


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