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Nos Lecteurs ont la Parole

Enterrer 2020 ?

Je n’aurais jamais pensé qu’un jour, je vivrais les fêtes de fin d’année avec une telle intensité. Aujourd’hui, 31 décembre 2020, je me suis gavé le cœur de tristesse. J’ai fait le tour du Beyrouth sinistrée. J’ai rendu visite à des ONG sorties du néant au lendemain du 4 août : passage à vide, redéfinition des objectifs. Les réalisations sont admirables : 1 200 maisons réhabilitées ici, là 900 familles ont pu revenir chez elles. C’est pourtant l’heure d’un bilan amer : un pays, un peuple livré à lui-même… jusqu’à quand tiendra-t-il ?

J’ai fait le tour du quartier le plus proche de la double explosion, la Qarantaine. Des lieux d’une vie autrefois petite, secrète, un village urbain en autarcie, sauvagement coupé de la ville par une autoroute agressive. Un voisinage intime agrémenté de placettes laborieusement entretenues avec les moyens du bord. Aujourd’hui, malgré les arbres de Noël et les guirlandes aux balcons, une chape de tristesse pèse. Les rues et les balcons sont vides, silencieux.

Enfin, pour compléter ce tour de nos malheurs, je me suis arrêtée au grand arbre de Noël scintillant de ses boules et de ses étoiles dorées, planté sur un terre-plein surplombant le port. Des groupes viennent se recueillir devant les listes de noms affichées tout autour de sa base, cherchant celui de leur amour, leur père, leur sœur ou leur ami dont les corps ont été déchiquetés, ensevelis, parfois même pas retrouvés ou identifiés. Noël triste entre tous, Noël, mon Dieu ! Les silhouettes de ces familles endeuillées, silencieuses, arpentent lentement l’aire, s’arrêtent devant le port dévasté, le site de leur désastre intime, de notre impuissance à tous.

Aujourd’hui, cette année est finie. Les numéros et les nomenclatures instaurés par les hommes pourront-ils faire barrage au processus enclenché, la machine infernale lancée depuis des décennies ? On faisait semblant de ne pas l’apercevoir, on passait outre. Nous sommes entraînés par un courant mauvais. Les jours qui viennent auront beau changer de nom, s’appeler numéro 2021, barrage illusoire qui n’arrête rien.

Une seule bonne chose dans tout cela : nous avons pris la mesure de nos limites et des pièges tendus par notre besoin de confort, le besoin de nous étourdir, de passer outre. Peut-être serait-ce le point de départ d’un chemin nouveau.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Je n’aurais jamais pensé qu’un jour, je vivrais les fêtes de fin d’année avec une telle intensité. Aujourd’hui, 31 décembre 2020, je me suis gavé le cœur de tristesse. J’ai fait le tour du Beyrouth sinistrée. J’ai rendu visite à des ONG sorties du néant au lendemain du 4 août : passage à vide, redéfinition des objectifs. Les réalisations sont admirables :...

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