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Nos Lecteurs ont la Parole

Si Mohammad Chatah était encore vivant !

À l’occasion du septième anniversaire de l’assassinat de Mohammad Chatah, je ne m’étendrai pas sur ses qualités et les motifs de son assassinat. J’essaierai plutôt de répondre à une question qu’on m’a souvent posée : qu’aurait-il fait s’il était encore vivant ?

Il est de notoriété publique qu’une solide et intime amitié nous liait. Nous partagions les mêmes idéaux nationaux. Politiquement, nous étions complices. C’est pourquoi je me permets de répondre à cette question en toute transparence.

Durant l’année de son assassinat en 2013, l’administration Obama s’efforçait de conclure l’accord nucléaire avec l’Iran aux dépens des Arabes et de contribuer à transformer le printemps arabe en un printemps islamique (sunnite et chiite). Ce qui a conduit à dévoyer la révolution syrienne, bénéficiant ainsi à Bachar el-Assad.

Au Liban, il était clair qu’il était devenu impossible d’empêcher le Hezbollah de faire main basse sur le pouvoir et d’impliquer le pays dans les conflits de la région. Le rapport de force s’était inversé en raison des changements internationaux et régionaux survenus depuis 2005, mais aussi des erreurs stratégiques du 14 Mars, qui étaient dues au fait que ses soi-disant leaders accordaient la priorité au pouvoir au détriment des intérêts nationaux et publics.

Pour illustrer l’attachement de Mohammad aux intérêts nationaux du Liban, rappelons son refus de toute ingérence libanaise en Syrie, malgré les convictions des uns et des autres concernant la justesse de la cause du peuple syrien. À l’opposé, il a suggéré en vain que la Finul contrôle le va-et-vient des armes et des combattants en Syrie, conformément à la résolution 1701.

En fait, le refus de l’immixtion du Liban dans des conflits régionaux est une concrétisation de sa conviction profonde en la nécessité pour le pays d’être à l’abri de la déstabilisation intérieure. Autrement dit, il préconisait sa neutralisation. Pour lui, certains Libanais sont allés trop loin dans leur soutien de la juste cause palestinienne, ce qui a généré une cascade de guerres interminables : la guerre civile, la guerre étrangère contre Liban et la guerre des autres sur le territoire national. La situation désastreuse dans laquelle se trouve le Liban aujourd’hui en est le résultat.

Le divorce à l’amiable avec le Hezbollah

Il est important de rendre compte de nos discussions avant son assassinat. Nous étions convaincus qu’un divorce à l’amiable avec le Hezbollah était l’unique bonne politique à suivre. Il contrôlait déjà toute la décision stratégique du pays. Il ne lui restait plus qu’à assujettir le 14 Mars pour contrôler le pouvoir étatique, et ce dans le but d’asseoir de façon permanente sa domination totale du Liban transformé en rampe de lancement pour son « projet islamique », qui est l’antithèse de l’entité et de l’État libanais.Ce divorce impliquait pour les forces souverainistes de s’abstenir de participer aux côtés du Hezbollah à tout gouvernement et toute conférence de dialogue, et ce pour l’empêcher de transformer cette participation en un bouclier contre ses ennemis et de couvrir ses agissements préjudiciables et dangereux pour le Liban et les Libanais. Le but ultime était de former un rassemblement souverainiste semblable à celui de Kornet Chehwan qui avait fait face à l’occupation syrienne. Ce rassemblement aurait pour tâche d’organiser une résistance pacifique à l’occupation iranienne déguisée au Liban.

Partant de cette conviction, Mohammad se préparait, près d’une semaine avant son assassinat, à se rendre à Washington pour tenter d’influencer la politique étrangère de l’administration Obama à travers le Congrès, pour que les négociations avec l’Iran ne se limitent pas au dossier nucléaire, mais qu’elles s’étendent à la question de son expansion dans la région, notamment au Liban.

Le jour de ses funérailles, Fouad Siniora avait déclaré : « L’avant-assassinat de Chatah ne sera pas comme l’après-assassinat. (…) Nous avons décidé de libérer la patrie de l’occupation des armes illégitimes. »

C’est le contraire qui s’est produit : le gouvernement Tammam Salam, l’élection de Michel Aoun à la tête de l’État, le gouvernement de Saad Hariri, les élections législatives de 2018 qui ont accordé au Hezbollah la majorité parlementaire, le gouvernement de Hassane Diab et enfin la nouvelle désignation de Saad Hariri au poste de Premier ministre… autant de développements qui ont conduit le Liban en « enfer ».

Bref, Saad Hariri, Walid Joumblatt et Samir Geagea ont refusé, chacun à sa manière, de faire la résistance pacifique. Ils ont préféré faire une soi-disant opposition de l’intérieur pour se sécuriser les miettes du pouvoir et beaucoup d’argent aux dépens du peuple, de l’entité et de l’État libanais.

Sur la base de ce diagnostic objectif et réaliste du cheminement national et politique de Mohammad Chatah, il devient facile de connaître quelle aurait été sa position s’il était encore vivant.

La réponse est évidente. Il se serait positionné en faveur des manifestants, tenant compte du décryptage suivant de la situation du pays :

Le Liban est sous l’occupation de l’Iran, secondé par une classe politique voyou. Il n’y a aucun espoir de réforme, puisque le Hezbollah ne permettrait aucun changement du rapport de force existant au sein du pouvoir étatique par les voies constitutionnelles (formation d’un gouvernement, élections législatives). Il en a la capacité puisqu’il possède les armes, la majorité parlementaire et l’alliance solide avec la présidence de la République. De plus, il est évident que le Liban, sous ce pouvoir inique et incompétent, ne peut pas faire face aux immenses défis économiques, financiers, environnementaux, sociaux et humanitaires.

En un mot, le peuple libanais n’est plus en mesure de s’autogouverner.

Par ailleurs, Le Liban est et sera encore plus, avec sa somalisation, une bombe à retardement qui menace la sécurité, la stabilité et la paix dans la région.

Son sauvetage s’opérerait à travers la mise en œuvre de la feuille de route suivante :

1- Placer les résolutions 1559 et 1701 des Nations unies sous le chapitre 7.

2- Placer le Liban sous mandat international conformément aux articles 12 et 13 de la Charte des Nations unies.

3- Former une autorité militaro-civile temporaire opérant sous la supervision du mandat international, qui suspendrait la Constitution et déracinerait la classe politique voyou de toutes les institutions étatiques.

4- Revenir à la mise en œuvre de la Constitution une fois que l’autorité intérimaire aura terminé son travail de nettoyage et à la levée subséquente du mandat.

À mon humble avis, cela aurait été la position de Mohammad Chatah s’il était encore en vie.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


À l’occasion du septième anniversaire de l’assassinat de Mohammad Chatah, je ne m’étendrai pas sur ses qualités et les motifs de son assassinat. J’essaierai plutôt de répondre à une question qu’on m’a souvent posée : qu’aurait-il fait s’il était encore vivant ? Il est de notoriété publique qu’une solide et intime amitié nous liait. Nous partagions les mêmes...

commentaires (1)

Excellente analyse.

Remy Martin

11 h 39, le 01 janvier 2021

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Commentaires (1)

  • Excellente analyse.

    Remy Martin

    11 h 39, le 01 janvier 2021

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