Critiques littéraires Bande dessinée

Hugo Pratt, ballade pour un Goncourt

Hugo Pratt, ballade pour un Goncourt

La personnalité irradiante de l’auteur de bande dessinée Hugo Pratt et celle, énigmatique, de son personnage Corto Maltese, ont donné lieu à la publication d’ouvrages thématiques ou biographiques marquants. On pense à Corto, comme un roman, de Gianni Brunoro, mais aussi à cette envoûtante plongée dans la vie du créateur qu’est Hugo Pratt, le désir d’être inutile, entretiens fleuves entre Pratt et Dominique Petitfaux. Le lecteur est à chaque fois invité à être complice consentant de la manière qu’a le dessinateur de nourrir sa légende.

Aujourd’hui, c’est une nouvelle évocation de la vie du dessinateur italien qui paraît aux éditions Fayard : Hugo Pratt, trait pour trait écrit par le cinéaste Thierry Thomas.

L’entame de ce récit couronné par le Goncourt de la biographie repose sur une idée astucieuse. Thierry Thomas suit Pratt le long d’une route en train durant laquelle le dessinateur réfléchit dans l’urgence à la proposition de série qu’il doit soumettre à son arrivée au rédacteur en chef du journal de bande dessinée Pif. Le lecteur le devine, tout cela aboutira au lancement de la série Corto Maltese. De fausse piste en fausse piste, les pensées que le biographe prête à Pratt dans ce train prennent des chemins vagabonds. Thierry Thomas s’y engouffre. Il s’adonne alors à mille sauts dans le temps et l’espace et à mille digressions à travers lesquelles il parle de Pratt en creux. Justement parce qu’elles sont allusives, parce qu’elles racontent par à-coups, par bribes, ces pensées donnent l’illusion d’englober le monde. Car le lecteur, comme dans l’espace blanc entre les cases d’une bande dessinée, s’immisce pour boucher les trous à sa manière.

Ni chronologique ni exhaustive, cette biographie est atypique. Hugo Pratt n’aurait pas renié cette liberté, lui qui s’adonnait dans ses récits à une narration hors normes, sans contraintes.

Souvenons-nous, en 1975, lorsque paraît La Ballade de la mer salée, premier récit au long cours mettant en scène Corto Maltese. C’est un changement de paradigme dans un monde de la bande dessinée qui tourne encore largement autour du principe des séries aux formats standardisés. Ce qu’Hugo Pratt propose alors, c’est de faire de la bande dessinée comme on ferait un roman : un format long sans limites de pages, du noir et blanc pour rappeler qu’on est dans la narration plutôt que dans la belle image, des choix esthétiques qui se permettent de varier de case en case (certaines sont aux limites de l’abstraction quand d’autres sont minutieusement descriptives), des décors parfois fouillés, parfois évoqués (un auteur de roman se donnerait-il la peine de décrire à nouveau le contexte d’une scène à chaque paragraphe ?).

Thierry Thomas ne pouvait rendre hommage à Pratt que par un texte qui a tout d’un morceau de jazz improvisé et qui, de son propre aveu, est le strict opposé de la logique de la dissertation scolaire. Le seul moyen sans doute de toucher un tant soit peu à la vérité de la vie et au tempérament de Pratt, bouillonnants et baignés d’imaginaire.

Hugo Pratt, trait pour trait de Thierry Thomas, Grasset, 2020, 256 p.


La personnalité irradiante de l’auteur de bande dessinée Hugo Pratt et celle, énigmatique, de son personnage Corto Maltese, ont donné lieu à la publication d’ouvrages thématiques ou biographiques marquants. On pense à Corto, comme un roman, de Gianni Brunoro, mais aussi à cette envoûtante plongée dans la vie du créateur qu’est Hugo Pratt, le désir d’être inutile, entretiens...

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