Hommages Entrevue

Les valises d’un captif amoureux

Leila Shahid, proche amie de l'écrivain et témoin privilégié des dernières années de sa vie, revient sur l'exposition Les Valises de Jean Genet.

Les valises d’un captif amoureux

D.R.

Le 29 octobre, l’IMEC (Institut Mémoire de l’édition contemporaine) inaugurait une très singulière exposition intitulée Les Valises de Jean Genet. Une exposition autour de valises ? Albert Dichy, commissaire de l’exposition, raconte l’incroyable destin de ces valises, déposées par Jean Genet en avril 1986 chez celui qui était son avocat, Roland Dumas, en lui demandant simplement d’en prendre soin ; et comment il y a une quinzaine d’années, il est convié par Roland Dumas à son cabinet pour découvrir en sa présence ce qu’elles contiennent. Pour la première fois depuis la mort de Genet, les valises sont ouvertes…

C’est d’abord « un joyeux foutoir, une petite caverne d’Ali Baba d’archives et de papiers », la littérature et la vie imbriquées de façon inextricable, notes, cahiers, tracts, comptes, carnet de vaccination, journaux, affiches, dessins, manuscrits et ordonnances. Puis, petit à petit, après un patient travail de datation, de lecture et de relecture, d’imprégnation et de recherche, Albert Dichy parvient à restituer à ces documents inestimables leur place dans l’œuvre de Genet et à montrer comment ils éclairent les dernières années de sa vie. Les valises contiennent les matériaux des œuvres en cours et en particulier de son livre testamentaire Un captif amoureux et permettent de comprendre comment l’ouvrage trouve sa forme après des années d’hésitation et de recherche. Mais ces valises, en plus d’être « une sorte d’atelier portatif et permanent », racontent en creux une autre histoire. Elles répondent à la question : Que devient un écrivain quand il a déserté la scène littéraire et décidé de ne plus écrire ? Elles nous disent que, malgré son vœu de silence, il écrit encore.

Pour en parler, nous avons souhaité interroger Leila Shahid qui a été une proche amie de Genet et le témoin privilégié des dernières années de sa vie.

Vous avez été le témoin privilégié de la vie de Jean Genet et en particulier des années couvertes par l’exposition organisée par l’IMEC. Pouvez-vous nous en parler ?

Oui, c’est exact, j’ai eu le privilège, le plaisir et le bonheur de côtoyer Jean – je l’appelais ainsi car nous étions très proches et notre relation était faite d’affection et de complicité ; je ne parle donc pas en spécialiste de son œuvre mais en amie. Je l’ai effectivement accompagné pendant les années couvertes par l’exposition et de façon particulièrement proche durant les dix dernières années de sa vie. Nous nous étions rencontrés en 1975 alors que j’étais étudiante à Paris. Lui-même rentrait de Jordanie où il avait partagé des moments importants de la lutte des fedayins. Cette expérience lui avait redonné le goût de vivre, lui avait permis d’assister à la naissance d’une révolution et avait déjà fait de lui « un captif amoureux ». Il avait demandé à Tahar Ben Jelloun de lui faire rencontrer quelqu’un avec qui il pourrait parler de tout cela et c’est comme ça que nous nous sommes connus. Entre nous, la complicité a été immédiate, épidermique même. Nous avions la même vision des choses, le même sens de l’humour, nous sommes devenus très amis. Deux ans plus tard, je lui annonce que j’ai rencontré un poète et romancier marocain, Mohammed Berrada, qu’il va devenir mon mari et que je vais m’installer au Maroc. Il me dit : « Tu vas avoir ton Mohammed et moi mon Mohammed ! » Il a en effet pour compagnon Mohammed el-Katrani avec qui il a fait de nombreux séjours au Maroc, en particulier à Larache où il sera enterré. Ce qui nous réunit s’élargit donc pour englober, en sus du Liban et de la Palestine, le Maroc. En 1983, il vivra chez nous plus de six mois d’affilée parce qu’il est malade et qu’il a besoin d’être sous surveillance constante. Mais ce qui nous a le plus étroitement liés je crois, c’est le voyage que nous faisons ensemble à Beyrouth en 1982 et tout ce qui en résultera, c’est-à-dire son besoin d’écrire pour en témoigner.

Pourquoi ce voyage a-t-il tant compté ?

Évidemment, les circonstances dans lesquelles nous le faisons y sont pour beaucoup. C’est juste après le siège de Beyrouth par les Israéliens, qui a causé tant de souffrances et de destructions et le départ des fedayins pour la Tunisie. Je dois m’y rendre pour des raisons évidentes et Jean tient absolument à m’accompagner alors que les conditions matérielles du voyage sont très éprouvantes et qu’il a, à l’époque, de nombreux problèmes de santé. Nous sommes donc témoins des massacres de Sabra et Chatila et cela scellera notre indéfectible amitié pour toujours. Dans les semaines qui suivent, il écrira « Quatre heures à Chatila », texte magnifique qui incarne son retour à l’écriture après plus de vingt ans de silence, et qui sera publié en janvier 1983 dans La Revue d’études palestiniennes.

Tous ces moments partagés m’auront permis de voir de près comment Jean vivait et comment il écrivait. Et d’assister à ce miracle de l’écriture qu’est son dernier ouvrage. Nous sommes restés très proches jusqu’au bout.

Pourquoi dites-vous qu’Un captif amoureux est un miracle ?

Pour toutes sortes de raisons. D’abord sans doute parce qu’il est très différent de tous les livres qu’il a écrits jusque-là. Jean avait mis la barre très haut. Il voulait écrire quelque chose qui ne soit ni un roman, ni un essai, ni un poème, ni une autobiographie, qui serait néanmoins tout cela en même temps et qui mêlerait étroitement le poétique et le politique. À mon sens, c’est aussi un texte autobiographique et la plus belle confession de Jean Genet quant à la place de l’écriture dans sa vie. Ce projet est le dernier livre de sa vie, son testament littéraire, et il y travaille jusqu’à son dernier souffle.

Genet est un homme qui a sur la tête comme des antennes qui captent toutes sortes de choses. Mais il parle à très peu de gens, il a très peu d’amis. Il veut garder intacte la façon qui lui est propre de regarder les réalités humaines, sociales, culturelles et politiques. Si la tragédie palestinienne l’a tellement marqué, c’est qu’elle lui ressemble. Pourtant, il ne voulait pas se rendre en Palestine, ce qui m’avait choquée. Jusqu’au jour où j’ai compris que la Palestine qui l’intéressait, ce n’était pas un territoire avec ses frontières nationales, ses ressources, ses caractéristiques propres ; mais un peuple qui se retrouve exilé, réfugié, nomade, qui refuse l’humiliation et qui continue à défendre son droit à la dignité. Lui-même est un sans patrie, sans logis, il n’a pas d’adresse ni aucune volonté de rien posséder. Il perçoit les fedayins comme ses frères. Parce que le fida’i est quelqu’un qui a fait don de sa vie. Jean insistait sur le caractère intraduisible de ce mot. Dans les bouts de papier que l’exposition nous donne à voir, j’ai été émue de retrouver l’attachement de Jean à cette notion de don, qui exprime à son sens la conjonction du poétique et du politique. Pour lui le marginal, l’ex-taulard qui a été mis au ban de la société, cette notion de don revêt une importance capitale.

Qu’est-ce que cette exposition vous a apporté ou appris, vous qui le connaissiez si bien ?

Ce qui s’est passé le soir du vernissage aurait bien fait rire Jean Genet. L’inauguration était programmée le 29 octobre, jour où le reconfinement a commencé. La table ronde qui devait accompagner le vernissage a été annulée mais l’exposition s’est bien ouverte ce jour-là, pour se refermer quelques heures plus tard et ce jusqu’à une date inconnue. Nous avons donc eu ce court moment pour nous plonger dans les archives, merveilleusement bien présentées et mises en valeur par L’IMEC et Albert Dichy. J’avais souvent vu Jean écrire sur toutes sortes de bouts de papier, journaux, affiches ou menus de restaurants, mais je n’avais pas idée qu’il gardait tout ça. C’était quelqu’un qui ne voulait rien posséder et conservait ses quelques vêtements et les rares objets auxquels il tenait dans sa valise. Mais je ne connaissais pas ces valises-là et j’ai été bouleversée de les voir ce soir-là et de comprendre qu’il conservait tous ces fragments. Or non seulement il les a gardés, mais il les a réutilisés en les intégrant dans son œuvre en cours. Ce livre est comme une broderie, un tissage de thèmes et motifs. L’exposition nous montre que Jean a voulu sauver tous ces documents, garder la trace de ce qu’on appelle aujourd’hui un work in progress, et qui permet à ses lecteurs de l’appréhender au plus près. Le geste de Roland Dumas d’offrir les valises à l’IMEC montre qu’il a bien compris Genet. L’IMEC est le lieu le plus adapté pour conserver ce précieux témoignage d’un ouvrage en train de se faire. L’exposition nous montre en outre à quel point et de quelle façon ce qui l’a maintenu en vie c’est l’écriture, alors même qu’il avait déclaré qu’il n’écrirait plus.

Y a-t-il un document parmi ceux exposés que vous retiendriez plus particulièrement ?

Les quarante-quatre feuillets dactylographiés commencés dès 1980, qui déploient le délicat travail de montage, collage, assemblage de notes éparses de ce qui ne se nomme pas encore Un captif amoureux. Avec des pages découpées et replacées, des annotations dans la marge, des inserts et des ajouts, des va-et-vient dans l’espace et le temps qui donnent à cette œuvre, la dernière d’un écrivain qui fait face à sa mort, sa structure inédite. Ce livre est un chef-d’œuvre, une victoire sur toutes les souffrances de Jean, sur l’abandon dont il ne s’est jamais remis – n’ayant jamais su que sa mère avait désespérément cherché à le reprendre mais s’était heurtée au refus de l’Assistance publique –, sur ses réclusions. Et puis il y a aussi un texte où il raconte pourquoi il aime tant l’Orient – un Orient qui est pour lui un territoire sans frontières. Enfin, si Beyrouth le touche tant, c’est en raison de son cosmopolitisme, des mélanges dont la ville est porteuse. Cette exposition apporte des tas de documents bouleversants. Elle garde vive la mémoire d’une œuvre et d’un homme. À voir absolument.


© Jean Genet. Texte manuscrit sur Beyrouth, [1972]. 21,8 x 27,7 cm. Archives Jean Genet/IMEC.


Dans les cafés de Beyrouth

Àbord du vapeur Mariette-Pacha, Genet débarque à Beyrouth pour la première fois le 4 février 1930. Il a tout juste 19 ans et accomplit son service militaire dans l’armée du Levant. En route vers Damas, il ne passe que trois jours dans la capitale libanaise. « C’est là que je suis tombé amoureux du monde arabe », dira-t-il, beaucoup plus tard, à un étudiant venu par curiosité l’écouter parler des Palestiniens.

Durant ses divers séjours au Moyen-Orient, à partir de 1970 d’abord, puis en 1982, Beyrouth reste la plaque tournante à partir duquel il effectue ses déplacements en Jordanie ou en Syrie. C’est en 1972 qu’il y séjourne le plus longuement. Il habite le plus souvent à l’hôtel, notamment dans le vieil Hotel Basbous, avenue des Français, ou rue Hamra, au New Hamra Hotel. La place des Canons, que la guerre libanaise de 1975 a détruite, est alors le cœur névralgique de la capitale avec sa foule bigarrée et ses cafés populaires. En quelques lignes, le texte saisit l’exacte pulsation de la ville ouverte à toutes les migrations orientales après la chute de l’Empire ottoman. Il montre aussi, même si la cause palestinienne reste l’objet principal de l’attention de Genet, sa sensibilité aux blessures secrètes de chacune des communautés qui s’y croisent et parfois s’affrontent.

Rédigé sur une feuille volante et conservé de façon isolée dans l’une des valises de Genet, ce texte n’a pas été repris dans Un captif amoureux, et reste inédit.

« Les Valises de Jean Genet. Rompre, Disparaître, Écrire. » par Albert Dichy, éditions de l’IMEC, 2020.


Le 29 octobre, l’IMEC (Institut Mémoire de l’édition contemporaine) inaugurait une très singulière exposition intitulée Les Valises de Jean Genet. Une exposition autour de valises ? Albert Dichy, commissaire de l’exposition, raconte l’incroyable destin de ces valises, déposées par Jean Genet en avril 1986 chez celui qui était son avocat, Roland Dumas, en lui demandant...

commentaires (3)

Merci pour ce bel article sur Jean Genet, incontestablement un grand écrivain très complexe et humain dans ses passions.

CW

15 h 18, le 06 décembre 2020

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Commentaires (3)

  • Merci pour ce bel article sur Jean Genet, incontestablement un grand écrivain très complexe et humain dans ses passions.

    CW

    15 h 18, le 06 décembre 2020

  • Genet, la Palestine, Leila Chahid, ok, mais il convient de ne jamais magnifier ce que l'on appelle des fidayîn ou fida'i, car il s'agit d'un groupe de mercenaires, des bandits, de criminels experts dans toutes les disciplines, qui ont été chapeautés par des escrocs qui habitaient à Hamra et à Verdun, et qui étaient rémunérés par nos frères arabes en fonction de la quantité de destruction qu'ils causaient à Beyrouth et selon le nombre de martyrs qui tombaient sous les balles des snipers. Le temps ne doit pas nous attendrir, au contraire, il faut les maudire chaque fois que le soleil se lève, eux et tous les hors la loi qui nous gouvernent par leurs armes encore aujourd'hui !

    MGMTR

    10 h 31, le 05 décembre 2020

  • Il aurait été bon de reproduire ce texte inédit de manière plus claire car la photo est illisible. Merci à l'OLJ pour cette sorte d'articles.

    Michael

    20 h 01, le 04 décembre 2020

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