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Lucien George par lui-même

Lucien George par lui-même

© Raphaëlle Macaron

Malgré mes nom et prénom, mon physique qui m’a valu trois enlèvements pendant la guerre du Liban, ma carrière et ma langue d’écriture, je suis complètement libanais et il faut remonter au XVIe siècle pour me trouver une origine – vénitienne au demeurant et pas française – du côté de ma grand-mère maternelle.

Mon père était un paysan, plus exactement un chevrier des hautes montagnes du Liban-nord, chassé par la famine de 1915-1916. Il croyait se rendre en « Amérika » et fut débarqué au Nigeria par un capitaine de navire indélicat. Fortune faite, il put épouser une citadine, fille d’un notable plus ou moins désargenté.

C’est dans cette famille harmonieuse, malgré ses contradictions socio-culturelles profondes, que j’ai grandi. Du côté maternel, Racine, Voltaire, Balzac, Louis XIV, De Gaulle, la France éternelle... ; du côté paternel, la sagesse paysanne résumée dans la seule directive que j’ai reçue de lui : « Tout ce que tu as ici, la maison de Omar Bacha, la Packard et le reste, on peut te le prendre ; mais ce que tu auras dans la tête, personne ne pourra te l’enlever. » Je ne l’ai jamais oubliée.

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Frères des Écoles Chrétiennes à Tripoli, Pères Jésuites à Beyrouth, puis Faculté de Droit, on m’a souvent demandé mes références universitaires en France ; je n’en ai pas malgré les apparences. À dix-huit ans tout juste, alors que j’aurais dû me rendre dans un office de l’État où j’étais engagé, je débarque par hasard au journal L’Orient d’où je ne suis plus sorti pendant 15 ans jusqu’à ce qu’il fusionne en 1971 avec Le Jour. Mon maître à penser – et à écrire – fut Georges Naccache, visionnaire politique – dès 1948, il avait vu « les soldats casqués de Gédéon entrant au Liban-sud », il avait écrit « Deux négations ne font pas une nation », mais aussi « Tu es bien ceci que tu es Liban » – et esthète de l’écriture en français. Il m’apprit la recherche du mot juste et l’observation multidirectionnelle de l’évènement avant d’en déduire la signification.

Quinze ans d’Orient, dont je devins le directeur à 33 ans, six mois d’Orient-Le Jour, puis un divorce à l’amiable pour incompatibilité d’humeur professionnelle plutôt que politique. Cela aurait pu être une fin de carrière précoce et morose ; ce fut la porte grande ouverte sur le journalisme international et des activités annexes.

La Presse d’abord. Déjà correspondant du Figaro et du Nouvel Observateur, je passai en 1976 du Figaro au Monde dont je devais demeurer le correspondant au Proche-Orient pendant 30 ans, devenant alors, quand je le quittai en 2006, le plus ancien journaliste en service de ce journal. Cela avait débouché en octobre 1999 sur la parution à Beyrouth, à mon initiative et avec la pleine coopération de la direction et de la rédaction centrales, du Monde Édition Proche-Orient dont j’étais l’éditeur et le directeur. Ce fut et c’est à ce jour la seule ville où parut Le Monde en dehors de Paris. Cette aventure unique dura 6 ans et 7 mois ; elle dut à mon grand regret s’interrompre quand le Liban entra de nouveau en crise, ce qui se traduisit par un assèchement de la publicité.

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Comme Le Monde, y compris dans son Édition Proche-Orient, ne pouvait pas s’appuyer sur de l’argent politique, il ne restait qu’à le saborder. Le projet était de le remplacer par un Forum du Moyen-Orient qui aurait regroupé les 12 à 15 plus grand journaux politiques régionaux et internationaux – dont Le Monde – pour un regard croisé sur notre région. Le partenaire de ce projet devait être Ghassan Tuéni qui y délégua Samir Kassir. On sait ce qu’il advint et il ne vit pas le jour.

Avec Le Monde Édition Proche-Orient comme support, il me fut possible d’organiser des manifestations culturelles et artistiques dont les plus emblématiques furent la Dictée de Bernard Pivot dont il y eut quatre éditions et qui engendra une dictée en arabe et l’exposition La Terre vue du ciel de Yann Arthus-Bertrand dans une version arabe avec le livre éponyme (Al-Ard min al-sama’), qui, de Beyrouth, migra au Qatar et en Arabie Saoudite.

Il me faut mentionner ici que ma fonction de correspondant de presse ne s’est limitée ni au Monde ni aux journaux français (en plus du Figaro et du Nouvel Observateur déjà cités, L’Express et La Croix), mais s’est étendue à la Belgique (Le Soir), la Suisse (La Tribune de Lausanne), l’Allemagne (Die Welt), l’Italie (Repubblica).

C’était l’âge d’or de la presse écrite et je me trouvais dans l’un des centres névralgiques de l’information internationale. Ce qui m’a donné l’occasion, en plus des personnalités politiques proéminentes de la scène libanaise, d’interviewer ou de rencontrer de grands hommes de la politique arabe et moyen-orientale : les rois Fayçal d’Arabie et Hussein de Jordanie, les présidents Sadate d’Égypte et Hafez al-Assad de Syrie, l’Ayatollah iranien Khomeini, Yasser ‘Arafat, Abou Ayad (qui m’a sauvé la vie lors de mon troisième enlèvement) et plusieurs autres dirigeants palestiniens.

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La plus mémorable de ces entrevues fut, en 1978, celle avec Khomeini alors encore en exil à Najaf en Irak, la première et d’ailleurs la dernière d’un journaliste avec l’Ayatollah, jusqu’à son expulsion à Neauphle-le-Château en France : huit heures assis en tailleur sur une natte face à lui, dans une chambre vide, à me faire expliquer comment une république pouvait être islamique. L’homme était implacable, sa volonté d’airain. Ce qu’il me dit advint et régit encore l’Iran 40 ans plus tard. La diffusion de la traduction en persan de son interview dans le bazar de Téhéran accéléra, m’avait-on rapporté, la chute du Chah.

Mais les deux articles les plus difficiles à écrire dans ce domaine furent certainement les portraits de deux présidents libanais : Béchir Gemayel et René Moawad. L’un et l’autre furent élus puis assassinés en moins d’un mois et il fallut en un si court intervalle raconter le même homme par deux fois : la première avec la note d’espoir que son accession au pouvoir apportait, la deuxième en enterrant ce même espoir avec sa disparition.

Le journalisme m’a mené à deux activités complémentaires :

- Les FMA (Fiches du Monde Arabe) : système de documentation régionale, en deux langues, français et anglais, dont les abonnés, un millier, dépassaient largement le cadre du Liban atteignant plus de 40 pays, qui avait acquis une réputation enviable de crédibilité dans les milieux de l’information, de la politique, des universités, de l’économie et des affaires. Ce qui a amené à un partenariat avec le prestigieux Financial Times de Londres avec qui j’ai créé en 1975 une lettre confidentielle intitulée « Petro Money Report ».

- L’édition de livres en français et quelques-uns en arabe. En plus d’ouvrages édités à Beyrouth, l’essentiel et l’aspect le plus original de ce pan d’activité s’est déroulé sous forme de coédition avec une vingtaine des plus célèbres éditeurs français : Grasset, Fayard, Lattès, Laffont, Flammarion, etc. Plus de 100 titres ont été imprimés à Beyrouth et vendus à moins du quart de leur prix français. Les plus forts tirages ont été atteints par Léon l’Africain d’Amine Maalouf (15 000 exemplaires) et De la part de la Princesse morte de Kenizé Mourad (12 000 exemplaires). Des chiffres impensables pour le Liban, même en temps de paix.

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Tout cela fut possible professionnellement grâce à la notoriété que me conférait Le Monde et commercialement grâce à la production, en pleine guerre, d’un annuaire du téléphone qui s’avéra de surcroît être un lien entre les Libanais dans leur pays éclaté d’alors. Le New-York Times y vit un témoignage de l’élan vital qui animait la population du Liban en ces jours sombres, consacrant une demi-page à l’événement sous tous ses aspects : sociologique, entrepreneurial et autres.

Mais de toute cette œuvre d’édition, je retiens surtout les remerciements émus d’anonymes qui me témoignaient leur reconnaissance pour leur avoir permis de continuer tout simplement à lire ; ou d’avoir retrouvé, grâce à l’annuaire, la trace d’un ami perdu.

L’Académie française a couronné l’ensemble de mon action en m’octroyant la médaille d’or du rayonnement de la langue française.

Depuis que je ne suis plus « Monsieur Le Monde » au Proche-Orient, c’est pour moi une profonde satisfaction de contribuer à ouvrir des portes à des personnes de talent dans les domaines de la littérature et de la musique.

Malgré mes nom et prénom, mon physique qui m’a valu trois enlèvements pendant la guerre du Liban, ma carrière et ma langue d’écriture, je suis complètement libanais et il faut remonter au XVIe siècle pour me trouver une origine – vénitienne au demeurant et pas française – du côté de ma grand-mère maternelle.Mon père était un paysan, plus exactement un chevrier des...

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Ces personnalités, notre fierté.

Bassam Youssef

12 h 04, le 05 mars 2023

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Commentaires (1)

  • Ces personnalités, notre fierté.

    Bassam Youssef

    12 h 04, le 05 mars 2023

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