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Nos Lecteurs ont la Parole

Revisitons « Deux Négations ne font pas une Nation »

Six ans après l’indépendance du Liban, l’excellent Georges Naccache écrivait un article fort controversé, mais ô combien pertinent, dans L’Orient du 10 mars 1949 intitulé « Deux Négations ne font pas une Nation ». Selon lui, un système hétéroclite de deux composantes religieuses aux aspirations et adhérences ultradivergentes serait une absurdité. Ce système engendrerait inévitablement des défaillances et des désastres. Voici quelques extraits révélateurs de l’article : « Ce qu’une moitié des Libanais ne veut pas, on le voit très bien. Ce que ne veut pas l’autre moitié, on le voit également très bien. Mais ce que les deux moitiés veulent en commun, c’est ce qu’on ne voit pas. Telle est l’indécente gageure dans laquelle nous vivons. Le Liban, par peur d’être simplement ce qu’il est, et à force de ne vouloir être ni ceci ni cela, s’aperçoit qu’il risque maintenant de n’être plus rien du tout. »

Ces phrases emblématiques furent formulées il y a de cela plus de 70 ans. Hélas, elles demeurent toujours d’actualité. L’histoire nous a cruellement démontré que la cohabitation au Liban est difficile, très difficile, voire impossible. Tout au long de son histoire, le Liban a vécu une succession de guerres civiles et de troubles sociaux entrecoupés par de brèves périodes d’accalmie. Le Liban ne s’est jamais débarrassé de ses fantômes du passé. Le passage du temps n’a guère arrangé les choses.

Aujourd’hui, l’inertie gouvernementale est devenue monnaie courante. Le clivage de la société libanaise est si profond que le pays touche l’abîme. L’initiative récente du cardinal maronite Raï qui appelle à la neutralité positive du Liban et les oppositions véhémentes qu’elle a engendrées parmi certaines composantes de la société sont emblématiques du climat de tension permanent qui ronge le pays depuis sa création. Aujourd’hui, l’heure est grave. Le Liban traverse une crise existentielle qui remet en question son identité et ses valeurs fondatrices. Les derniers vestiges qui auraient pu nous donner la possibilité d’être une nation souveraine et digne s’éteignent rapidement et inexorablement les uns après les autres. Pour autant, le Liban n’est pas nécessairement perdu. Notre destin est entre nos mains. Il suffit d’entamer une transformation constitutionnelle en profondeur pour ôter le pays de son statu quo nuisible. La priorité du changement serait d’ériger un pays dans le respect de la diversité, du vouloir vivre ensemble et de l’ordre républicain.

Il est de notre devoir de coexister sainement et de projeter le pays vers un avenir plus radieux. Cependant, tout changement radical requiert un dialogue calme, réfléchi et une bonne dose d’ouverture d’esprit. N’oublions pas que le Liban évolue au sein d’un environnement régional particulièrement turbulent et troublant. Il serait fort hasardeux de se tromper de diagnostic et d’ouvrir maladroitement la boîte de Pandore. En effet, une mauvaise approche de la refondation de l’État-nation enfoncerait le pays encore plus vers l’abysse. C’est dans cette optique qu’il serait bon de garder à l’esprit la chose suivante : depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à présent, la cohabitation entre musulmans et non-musulmans dans le monde a été problématique. À part quelques rares exceptions, elle s’est souvent terminée par un génocide ou une séparation sanglante, surtout au Proche-Orient et en Asie Mineure. Même la laïcité à outrance prônée par l’ex-Union soviétique n’a pas pu arriver à se défaire du nœud gordien du Caucase où le feu couve toujours sous la cendre.

En somme, il faut prendre la bonne décision pour sauver le pays avant qu’il ne soit trop tard. Cependant il faut être pragmatique : dans notre société hétéroclite, cette mutation ne pourra pas se faire en quelques jours. Tout changement profond requiert une sacrée dose de patience et de persévérance. Au cas où certains Libanais seraient récalcitrants au changement positif, pourquoi alors ne pas envisager un plan B, en l’occurrence un divorce « à l’amiable » à l’instar des Tchèques et des Slovaques ? Il est évidemment plus sain de vivre continuellement en sérénité entre voisins cordiaux que de vivre perpétuellement en conflit dans un même terrier.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Six ans après l’indépendance du Liban, l’excellent Georges Naccache écrivait un article fort controversé, mais ô combien pertinent, dans L’Orient du 10 mars 1949 intitulé « Deux Négations ne font pas une Nation ». Selon lui, un système hétéroclite de deux composantes religieuses aux aspirations et adhérences ultradivergentes serait une absurdité. Ce système...

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