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Nos Lecteurs ont la Parole

Carnet de bord en temps de crise

J’ai confectionné un mouton en laine avec lequel je me suis liée d’amitié. Il s’est bien installé dans la salle de séjour sur une chaise qui accueille d’habitude invités, sœurs, frères, enfants. Je le redresse avec soin à chaque fois qu’il dérape sur son siège, et des fois, quand je suis seule avec lui dans la salle de séjour, il m’arrive de lui parler. Je me suis habituée à me lier d’amitié avec des choses inertes, comme les poupées en porcelaine que j’ai achetées du marché aux puces et que j’ai installées au bord de l’évier. Là, elles me tiennent compagnie durant mes tâches quotidiennes à la cuisine. Mais lui, c’est le premier ami que j’ai créé de mes propres mains. J’ai lui ai tricoté de petits morceaux de laine en guise de corps, de pieds, de tête et d’oreilles, ajoutant une maille par ici enlevant une autre par là, passant d’une couleur à une autre, selon les instructions du journal de tricot qui m’a servi de guide pour tricoter le « trousseau » de Sarah et de Cyril.

J’ai consacré beaucoup de temps pour le confectionner oubliant les longues heures du confinement qui nous fut imposé suite à la vague du Covid-19. C’est un ami comme tous les autres, qui nécessite tout autant du temps, de la patience et de la peine, et que l’on finit par perdre la plupart du temps. Mon mouton, je ne le perdrais pas. Je ne lui ferais aucun mal, et lui aussi, ne me fera aucun mal. Notre relation est simple : il me regarde en me souriant de sa bouche que j’ai brodée en forme de sourire. On ne se voue ni jalousie ni malice. Je l’aime et je me suis habituée à sa présence. Je peux même dire qu’il est devenu « mon ami pour toujours ».Bien avant le confinement, alors que les années s’entassaient par-dessus ma soixantaine, l’assignation à domicile avait déjà commencé. Je n’avais plus assez de force pour sortir de ma maison et faire la navette entre les amis, les projets et les rencontres. J’avais perdu mon énergie et mes illusions. Je me contentais pour habits de quelques robes simples, sans fermeture éclair ni boutons, surtout sans ceinture ni coupe à la taille. Des robes qui ressemblent à celles de ma mère qu’elle accrochait sur la porte et qu’elle « portait d’un jet » comme elle disait. Quant aux pantalons, je les choisis avec une taille en élastique. Je ne supportais plus d’être enchaînée, ma peau est devenue bien tendre et je devais désormais obéir aux maints caprices de mon corps.

La vie glissait entre mes doigts mais le temps était désormais dans mon emprise. Je vaque à mes occupations avec lenteur, me déplaçant avec extrême attention entre l’espace du jardin réservé aux poules et le petit verger, et s’il m’arrive de porter ma robe « d’un jet » pour aller visiter des parents, je conduis lentement. C’est peut-être cela « devenir vieux », mais ça me va, surtout la douceur qui va avec. Cela me permet au moins de prendre garde et ne pas tomber dans les pétrins mortels où m’ont poussée ma jeunesse et ma vitalité.

Je me délectais presque de la routine quotidienne qui me balançait de son rythme cyclique et des déambulations quotidiennes entre la cuisine, les chambres, le balcon et ses pots de fleurs, et le peu de lecture et d’écriture. Mais à force d’avancer vers l’avant, l’âge commence à te tirer avec force vers l’arrière. Les événements pénibles du passé me reviennent comme si c’était aujourd’hui. Je repasse toutes les déceptions – elles sont nombreuses. Et je réalise que j’ai gaspillé ma confiance ici et là pour proclamer haut et fort mon ignorance des méandres de l’âme humaine.

Jour après jour, je me suis transformée en un amas de regrets et de peines, et je me suis rendu compte que mes épaules ébauchaient leur inclinaison et que je devais les tirer vers l’arrière pour les redresser. Je n’aime pas du tout la silhouette inclinée. J’ai cherché l’âne que j’avais déjà confectionné, je l’ai placé sur mon lit et je lui ai souris. Non ! Je ne me suis pas liée d’amitié avec lui : lui c’était moi.La révolution du 17 octobre, qualifiée de « bénie » par le cheikh Ali el-Amine (accusé aujourd’hui d’entretenir des relations avec Israël), s’est déclenchée, m’a prise par la main et m’a poussée à faire l’effort de bien m’habiller et de sortir, à la rencontre des hommes et des femmes de la révolution, pour la plupart plus jeunes que moi, regroupés dans les places publiques autour du feu. Je scande avec eux les slogans qui dénoncent la corruption de l’État et de ses prédateurs, espérant avec réticence pouvoir retrouver l’État de droit. Et je rejoins les rangs de la marche de l’indépendance du Liban, avec la triste sensation de marcher dans ses funérailles. À chaque fois que nous brandissions haut le drapeau du Liban, il se trouvait toujours quelqu’un pour nous accuser de myopie politique, pour ressasser sans relâche l’idée que le Liban est une entité artificielle greffée au milieu de la nation islamo-arabe, et rire de notre manque de maturité politique.

Il se trouvait aussi toujours quelqu’un pour nous accuser de trahison et de collaboration avec « Amrica », sinon avec Israël. Il se peut que le Liban soit une entité artificielle mais il est certainement la plus belle parmi toutes les entités artificielles qui nous entourent, les entités de la misère, de la tyrannie, de la torture et de la dissection. J’ai étalé le drapeau du Liban sous la vitre arrière de ma voiture et je suis retournée chez moi. La révolution demande beaucoup d’effort et moi je souffre d’une carence d’énergie et d’illusions. Installée devant ma télé, la fougue me prend quand je vois les jeunes qui ne lâchent pas les armes et qui croient ferme à l’émergence de la nation. Je pleure et je maudis ceux qui nous tiennent dans cet étau oppressif – c’est le moins qu’on puisse dire. C’est ce dont je suis capable.

L’arrivée du virus du Corona au Liban ne se fit pas attendre, et le soir même de la proclamation de l’état d’urgence par « le canal de la révolution », nous décidâmes mon mari et moi de ne plus sortir de la maison. Les enfants de même. Les conditions de l’assignation à domicile se firent de plus en plus dures. Je passai alors du souci de retourner au passé à la peur de l’inconnu qui guette l’humanité, et qui nous guette à nous, les personnes âgées souffrant de maladies chroniques. Nous regardons défiler à la télévision les images des malades traités par ventilation artificielle sur des lits d’hôpitaux jonchés de toutes sortes de tubes et de draps bleus à travers lesquels on entrevoyait une main tenue par un secouriste qui essayait d’apaiser sa douleur. Mon mari me demande : « Ils sont conscients ? » Je le rassure en lui disant que les médecins les mettent sous sédation, ajoutant ironiquement que s’en remettre ou partir pour de bon est une question de sort.Nous organisions ensemble deux sorties par jour. Après des préparatifs en bonne et due forme nous nous arrêtons un instant au seuil de la porte avant que mon mari ne déclare solennellement : « Allons-y ! » Nous rions du sort qui contrôle dorénavant ses sorties de la maison, lui qui a passé toute sa vie hors de ses murs. Une sortie matinale nous met face aux dangers de la rencontre des épiciers et l’achat de provisions supposées être des cloaques à virus. Puis nous retournons vite sur nos pas vers la maison, nous exécutons le protocole de stérilisation à la lettre, et nous passons le restant de la journée rassurés en attendant notre prochaine sortie matinale.

La sortie du soir est moins pavée de dangers car nous restons dans la voiture. Mon mari salue de loin ses amis aux cafés d’une voix de « ténor ». Des fois, nous nous dirigeons chez les enfants, nous leur parlons de loin et nous laissons à leur porte un mets cuisiné ou autres présents, et pour que la promenade dure plus longtemps, nous prenons un détour à travers les rues de la vieille ville de Zghorta.

Les souvenirs d’enfance de mon mari lui reviennent de derrière le volant de sa voiture qu’il conduit lentement. Il revoit les maisons qu’ils ont habitées là-bas, il me raconte l’incident de la poule des voisins qui a sauté sur le lit de sa petite sœur et comment sa mère l’a attrapée et l’a tuée. Il revient sur des histoires que j’ai déjà entendues plusieurs fois, et que j’ai lues dans ses livres, mais cette fois avec des preuves tangibles à l’appui. Des histoires qui gardent leur attrait grâce à son style charmant. Par là, l’entrée de l’école des Sœurs de la Charité où il a boudé, refusant d’y entrer, et quand la bonne sœur s’est approchée de lui, il l’a insulté sévèrement ce qui lui a valu une bonne claque de son père sur-le-champ.

Devant cette école, il a vu à l’époque de « la révolution de Chamoun » leur voisin blessé dont le visage était plein de sang, quasi mort, transporté à dos d’âne au dispensaire de l’école pour le secourir. On ne comprend toujours pas ce qui a poussé la bonne mère française du monastère à venir ériger une école dans notre village de ses propres fonds, il y a environ 120 années de cela. Il se rappelle de Maria Bakhos qui tenait un magasin célèbre par ses diverses marchandises qui s’entassaient sur les étagères ou qui étaient étendues sur des fils. À chaque fois qu’elle s’apprêtait à descendre à Tripoli, son mari essayait de la suivre en l’interpellant de son accent « étranger » : « Morio, emmène-moi avec toi à Troblis. »

La sortie du soir nous rappelle que nous vivons dans un village dont on peut faire le tour entier en trente minutes. Nous proclamons notre attachement à lui et nous remercions Dieu car « Amrica » a inventé l’internet et nous le remercions aussi pour notre village estival logé dans les montagnes qui nous permet d’élargir et de diversifier notre territoire résidentiel entre les oliviers, les figuiers, les champs de vignes, les fleuves et les orangers récents, et entre les sapins, les pins, les genévriers, les jaillissements de l’eau de source dans la montagne, et les pommiers récents. C’est bon.Le soir, nous dînons en regardant les nouvelles – qui nous prédisent le manque de certaines marchandises et la disparition de certains produits de base – et des reportages sur le nombre de personnes atteintes du corona au Liban et dans le monde. Nous regardons aussi les images des funérailles collectives des défunts, sans adieux. Je demande à mon mari : « Pourquoi prendre la peine de préparer le repas avec soin s’il va finir coincé dans la gorge et ingurgité avec peine. » Il sourit en me disant : « N’aie pas peur. »

Ma mère m’avait offert une belle statue de la Sainte Vierge qu’elle regardait quand elle priait, elle qui a passé les derniers jours de sa vie en prières. Durant les moments difficiles je lui allume une bougie et je raconte à ma mère combien elle me manque, espérant qu’elle pourra m’aider comme elle le faisait toujours. Aujourd’hui, j’ai allumé la bougie et j’ai demandé à la Vierge de sauver l’humanité et de nous sauver du corona. J’ai même osé lui demander de porter la bannière de la révolution bien que j’étais convaincue qu’elle n’a pas de parti pris. Il suffit qu’elle nous protège de « wled al-haram », elle les connaît très bien.


*Ce texte a été traduit de l'arabe par Maria Douaihy

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.



J’ai confectionné un mouton en laine avec lequel je me suis liée d’amitié. Il s’est bien installé dans la salle de séjour sur une chaise qui accueille d’habitude invités, sœurs, frères, enfants. Je le redresse avec soin à chaque fois qu’il dérape sur son siège, et des fois, quand je suis seule avec lui dans la salle de séjour, il m’arrive de lui parler. Je me suis...

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