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Nos Lecteurs ont la Parole

« Très chère voisine, avez-vous un oignon ? »

« Ya jara 3indik baslé ? » (« chère voisine, avez-vous un oignon » ?). Il n’y a pas d’intitulé d’article plus simple et plus pertinent pour exprimer la nostalgie d’un Liban que j’ai connu sommairement depuis ma naissance jusqu’à mes premières amours. La nostalgie d’un Liban qui m’a profondément imprégnée, qui a construit ma personnalité et avec lequel je fusionnais.

C’est dans ce Liban-là que j’aurais voulu passer ma vie. Ce Liban de la convivialité, de la générosité et de l’abondance de l’avant-guerre, ce Liban qui possédait tous les atouts pour réussir, en tant que nation civilisée, dans tous les domaines ; de l’éducation jusqu’aux finances en passant par la politique. Ce Liban qui se distinguait « par une grande liberté d’expression et une grande ouverture sur l’Orient comme sur l’Occident », ce Liban qui aurait pu tirer « l’ensemble du monde arabe vers le haut, vers plus de démocratie et plus de modernité », au dire d’Amin Maalouf dans son livre Le naufrage des civilisations. Ce Liban du vivre-ensemble entre les différentes communautés, qu’ont connu et dégusté mes parents qui commençaient leur vie de couple, jeunes et tout ambitieux, pleins d’énergie et d’espoir pour l’avenir qu’ils vont bâtir ensemble avec leurs enfants dans cette insouciance de la vie paisible que leur pays leur offrait.

Tout innocente que j’étais, je baignais dans cette félicité, sans qu’aucun souci ne vienne interrompre l’harmonie de ma vie familiale, religieuse et sociale. Une vie qu’on ne peut souhaiter plus délicieuse et plus saine. Animée par une joie de vivre très libanaise, je me projetais déjà depuis mon plus jeune âge vers un avenir radieux. Et selon mes critères de jeune fille, l’avenir, c’est vivre tout simplement, entourée de mes proches, de mes amis et de mes voisins, étudier, aimer, travailler, voyager, passer des vacances à la mer, comme à la montagne, tout en vivant au Liban. En fait, j’étais comblée de vivre ma libanité.

Aller vivre ailleurs ? Jamais ! Je détestais l’idée depuis que j’ai commencé à comprendre et à peser le pour et le contre. Élevée dans une famille dont les grand-parents vivaient et travaillaient à l’étranger et qui revenaient chaque été pour respirer l’air frais de nos montagnes, ils nous racontaient les difficultés et les affres de leur vie ailleurs et leurs aspirations à revenir au bercail pour enfin profiter de la vie et vivre.

Ils nous racontaient aussi que dans d’autres pays, jamais il n’y a de climat aussi beau que le climat libanais, de soleil aussi généreux que le soleil libanais, jamais un ciel aussi bleu et rayonnant que le nôtre et jamais de saisons aussi bien réparties, et que des fois le ciel, l’été, se remplissait de nuages, grondait et déversait des pluies diluviennes qui traînaient des jours et des jours et qu’en plus, chose incompréhensible pour moi qui adorait cette saison pour la douceur qu’elle nous procure, il faisait froid.

Ils nous racontaient également que dans certains endroits du monde, il est très probable de voir passer les quatre saisons en un seul jour et que cette configuration influe sur l’humeur des habitants et que ceux-ci deviennent aussi lunatiques que leur climat.

Ils nous racontaient en plus que les gens ne s’intéressaient pas beaucoup aux autres, que les voisins pouvaient vivre des années durant les uns à côté des autres sans se saluer et sans faire l’effort de se connaître, et donc qu’il fallait ne manquer de rien, même pas d’un seul oignon, puisque les cris d’entraide et de dépannage entre les voisins on ne les entend pas. Sidérée par cette triste réalité, je n’arrivais pas à croire qu’il est très probable que les quartiers résidentiels à l’étranger manquaient d’effervescence et de convivialité, que des Libanais dans le monde ne pouvaient pas manger leur taboulé le soir puisque, par inadvertance, ils ont oublié de se provisionner en oignons ou autres trucs.

Ils nous disaient aussi que le seul but dans la vie de ces hommes et femmes qui vivaient de l’autre côté de la Méditerranée, c’était la réussite professionnelle, une constatation étayée par une volonté et une ferveur à faire fortune, qu’un système de concurrence, sans pitié, anime.

Ainsi, ils déduisaient que le savoir-vivre et le vivre-ensemble avaient pris un coup dans ces pays. Et que leurs habitants ont plutôt une vision individualiste viscéralement opposée à la nôtre, nous, ce peuple affable, accueillant, prêtant et empruntant des oignons (un ingrédient qui manquait une fois sur deux à ma maman), et autres trucs et banalités qui facilitent la vie, vivant en prenant le temps de vivre, buvant le café avec nos voisins, criant à haute voix nos joies et nos peines pour les faire partager, une panoplie de petits détails qui donne du sens à la vie.

En peuple, pétri d’humanisme et formant une société harmonieuse, le souci du bien commun nous rapprochait. Chaque membre, quelle que soit son appartenance religieuse ou politique, faisait partie d’un groupe et chaque membre formait, grâce à une solidarité et une convivialité exceptionnelles, une partie incontournable d’un ensemble qui lui prêtait secours en cas de besoin, qui s’invitait à sa table spontanément sans faste, sans invitation, qui demandait de ses nouvelles, qui se souciait de ses problèmes, et qui pleurait et qui faisait la fête avec lui.

Une équation qui me plaisait, elle était toute faite de signes positifs que j’ai dû me résoudre à ne plus continuer, un rendez-vous avec la trajectoire de ma vie, que j’ai tracée dans mes rêves et que j’aurais souhaité suivre mais que j’ai dû manquer vu l’éclatement de la guerre et la dégradation de la situation au Liban. Vivre une guerre et être frappée de plein fouet à un âge tendre par ses absurdités et ses atrocités et expérimenter la mort de proches et d’amis n’était plus digne de mes rêves d’avenir ni d’ailleurs de l’avenir de mes enfants.

Partir, rebâtir, pour un meilleur avenir ! Un départ et une vie qui a continué à l’étranger. Une nouvelle réalité et la nostalgie du pays, deux poids qu’il était très difficile de balancer. La nostalgie du pays pesait très lourd et pas un seul jour ne s’est passé sans penser à ce paradis englouti dans le gouffre de la guerre et ses conséquences désastreuses, sans regretter les moments intenses de délectation et d’euphorie passés avec mes compatriotes, sans que ce Liban de la vie qui a du sens ne me manquait.

J’aurais voulu revenir en arrière, moi qui ne regardait que de l’avant, j’aurais voulu « erja3 bent sghiré » (être à nouveau une petite fille) pour changer mon destin, et continuer à jouer sans souci sur la terrasse de mes voisins chrétiens ou musulmans, pour aller chez eux pour dépanner ma maman en empruntant quelques oignons, pour le bonheur de revivre ma libanité tout entière dans mon propre pays, pour l’avenir doux et paisible, qui aurait dû se tracer s’il n’y avait pas eu de guerre, pour revivre mes rêves et les réaliser dans mon propre pays, pour profiter pour la vie de son merveilleux quotidien si tendre et de ses plaisirs si caressants.

Hélas ! J’ai dû me résigner à continuer ma vie ailleurs, pour que le temps qui m’est imparti dans la vie et qui est si court et si précieux soit salutaire et providentiel, et qu’il ne soit pas consommé dans des animosités, des luttes et des hostilités. Mais finalement, j’ai perdu du temps à essayer d’enlever ma peau libanaise si incrustée dans ma personnalité, pour me reconstituer une autre, oui, une autre qui ne colle toujours pas, qui est toujours déconcertante et étrangère. Mon histoire que j’aurais voulue être intégralement libanaise m’a été confisquée. Qu’avez vous fait du pays de mon enfance ? Je n’entends plus la réponse : « Eh akid ya jara ! » (« Oui, sûrement chère voisine »).


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« Ya jara 3indik baslé ? » (« chère voisine, avez-vous un oignon » ?). Il n’y a pas d’intitulé d’article plus simple et plus pertinent pour exprimer la nostalgie d’un Liban que j’ai connu sommairement depuis ma naissance jusqu’à mes premières amours. La nostalgie d’un Liban qui m’a profondément imprégnée, qui a construit ma personnalité et avec...

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