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Nos Lecteurs ont la Parole

Neutralité et régionalisme

Cent ans après la création du Grand Liban, le pays semble plus que jamais impuissant à assumer un minimum de souveraineté nationale. La classe politique, notamment celle qui se dit dans l’opposition, ainsi que la société civile oscillent entre réactions allant du simple rejet de la situation présente à la proposition de solutions miracles. Depuis le soulèvement du 17 octobre, ces composantes croient, pour la plupart, avoir décelé les sources des malheurs du Liban. Elles les ont nommées corruption, gaspillage et incompétence. Ces failles ne sont cependant que les résultantes d’une prise en otage du pays par des forces extra-étatiques successives, allant des formations palestiniennes à l’armée arabe syrienne, et jusqu’à la milice actuelle d’obédience iranienne. Certains groupements de la révolution vont plus loin dans leur analyse en accablant la structure politique de tous les maux, dénonçant le système confessionnel qualifié de « rétrograde ».

Le Liban a mis en place dès 1920 un système de gouvernance et d’administration repris plusieurs décennies plus tard dans les pays démocratiques occidentaux sous le nom de « discrimination positive ». Au Liban, il s’agit plus précisément d’un système de lois élaborées pour la préservation de la diversité comme richesse culturelle, humaine et nationale. Ce système, injustement appelé « confessionnel » de façon péjorative, assure la représentativité de la moindre minorité dans toutes les sphères de l’État et de l’administration. Le pays ne peut être gouverné sans l’accord de sa plus faible composante. C’est cette structure qui empêche une milice à mentalité totalitaire d’étendre son hégémonie sur les secteurs qui lui échappent encore.

En pensant combattre l’injustice sociale, une tranche de la révolution confond la marginalisation avec la discrimination positive. Elle confond également la cause de la maladie avec ses symptômes. En désirant résister à l’effondrement de la patrie, et en prétendant refuser de capituler face à l’injustice, elle annihile la dernière carte que le peuple libanais, dans sa diversité, tient encore face à l’idéologie d’un parti religieux totalitaire, doctrinaire et surarmé. Elle estime que c’est le système, qu’elle taxe de confessionnel, qui remplace la compétence, l’intégrité et le mérite par le favoritisme et la corruption. Elle ne s’étonne même pas d’être soutenue en cela par les symboles mêmes du népotisme au sein de la révolution, et par le Hezbollah et ses satellites, ravis de voir une déviation de la cible réelle qu’ils représentent eux-mêmes.

Plusieurs professionnels de la politique sont les alliés inconditionnels et inavoués des éléments extra-étatiques qui assurent indirectement leur longévité. Le système gangréné est ainsi protégé et alimenté par une entité qui forme un État dans l’État et encourage la décomposition de la nation afin de pouvoir mettre sournoisement à exécution un agenda étranger. Leur atout est l’État centralisé qui leur permet de se partager le gâteau loin des regards, et surtout bien loin de toute possibilité de sanctions politiques ou juridiques. C’est donc la monopolisation du pouvoir entre leurs mains qu’il convient de combattre et non le système confessionnel en soi. C’est la centralisation vicieuse du pouvoir et de son exercice qui donne libre cours à tous les abus.Il n’est nullement envisageable de pouvoir rêver d’une économie moderne et prospère lorsque le Liban se sera désisté de son système multiculturel et qu’il se sera imposé une couleur unique due à l’hégémonie d’un groupe majoritaire ou, plus exactement, boosté par une puissance étrangère. Ce qui est perçu comme la solution miracle ne fera que catalyser l’émigration généralisée et achever la désintégration de la structure démographique, en plus de l’identité du pays.

L’idéal de la République aux valeurs citoyennes peut aussi s’avérer une utopie périlleuse. Considérer le citoyen comme un simple produit de la loi absolue, c’est réduire l’humain qui est en lui, le dénuder de toutes ses spécificités historiques, culturelles, spirituelles et individuelles. Les lois de la République se doivent de demeurer des instruments au service de l’humain dans toute sa complexité et ne doivent pas tomber dans l’idéologie de la mondialisation aveugle et réductrice. Entre le citoyen et le peuple, il y a encore et toujours le groupe que les totalitarismes essayent constamment d’effacer, dans leur variante soviétique, progressiste, nazi, arabiste ou même dans la version erronée de la notion de république.

Face à la crise que traversent le Levant, le Liban et sa structure étatique, il convient d’analyser deux dimensions de notre réalité politique : le système en soi et son application. Le système n’est pas une tare en soi, c’est son application qui est navrante. On ne peut supprimer le confessionnalisme avant d’avoir mis en place une forme plus élaborée de protection de la diversité, une forme qui n’enfreigne pas les concepts démocratiques comme le fait le système confessionnel. De plus, ce dernier ne pourra pas se maintenir indéfiniment sur la parité devenue artificielle. C’est ainsi que le régionalisme de type fédéral, en reconnaissant les entités à caractère culturel, permettrait l’élaboration d’unités géographiques à gouvernance laïque.

L’adoption de la laïcité et des valeurs de la République ne se ferait plus au détriment des populations minoritaires laissées à la merci des grands bouleversements locaux ou régionaux. Seule une forme de régionalisme, avec une décentralisation à la fois du législatif et de l’exécutif, peut permettre l’abandon du système confessionnel actuel et l’adoption de la laïcité dans les régions qui le désirent et le votent démocratiquement.

Cette forme de régionalisme, de décentralisation, ne pourrait à elle seule régler le problème du Liban et lui assurer la paix, la sécurité et la prospérité. Elle pourrait être elle-même sévèrement perturbée et remise en question par le contexte politique actuel. Les libertés individuelles, la liberté de conscience, l’indépendance de la justice, l’État de droit seront toujours fragiles et en péril tant que le Liban demeurera entraîné dans les conflits régionaux. L’appel de Bkerké pour le respect de la neutralité comme constituante essentielle de l’identité du Liban est une démarche cruciale et vitale qu’il convient de mettre en application au plus tôt. Cette neutralité prônée par le patriarche Béchara Raï peut inclure la positivité qui lui permet, sans s’engager dans les conflits, de pouvoir exprimer son opinion, ses convictions et ses valeurs devant les instances internationales. Face aux défis qui nous guettent, les valeurs existentielles que nous devons porter en priorité sont donc la neutralité et la notion de régionalisme afin de pouvoir atteindre la laïcité et l’État de droit dont nous rêvons. Car il serait suicidaire de proposer l’abolition du confessionnalisme sans avoir établi au préalable l’alternative de la décentralisation élargie, elle-même stipulée dans les accords de Taëf. Par les garanties qu’elle offre, elle permettra la suppression des tensions communautaires et donc le jugement des corrompus ayant perdu la protection de leurs communautés respectives.

Quant à la neutralité, elle est primordiale dès lors qu’il est chimérique de rechercher l’indépendance de la justice sans la remise en question du pouvoir artificiel et illégalement armé d’un parti. La justice ne peut en aucun cas être garante de la souveraineté, des libertés et de la loi lorsqu’un parti se place justement au-dessus des lois. Ce n’est qu’une fois que ces données de base sont établies et appliquées qu’il convient d’aborder les valeurs auxquelles nous aspirons tous, telles que la Charte universelle des droits de l’homme, les accords internationaux, le respect des droits et des libertés individuelles, la justice sociale et surtout la protection du plus faible, sans oublier l’environnement et la biodiversité.

Toute modification radicale dans le contexte libanais actuel avant l’application de la neutralité demeure hasardeuse. La restructuration par exemple du système bancaire en présence de l’hégémonie d’un parti armé engendrera la mainmise de ce parti sur l’ensemble du secteur. Il en est de même pour tous les autres secteurs. Les propositions politiques, économiques et sociales faites aujourd’hui par les groupes, collectifs et partis politiques se réclamant de la révolution se rencontrent pour la plupart dans une vision commune que nous partageons. Les divergences apparaissent plutôt dans l’ordre chronologique et dans l’importance attribuée à chacun des défis. Or le non-respect de cet ordre peut transformer une entreprise salvatrice en un suicide collectif. Il est vital de prendre conscience de la primauté de la neutralité et d’une formule politique adaptée à la diversité, au sein du schéma de redressement national.

Ces lignes ont été écrites avant le 4 août 2020. Le cataclysme qui s’est produit le jour même où nous achevions la rédaction de ce texte n’a fait que rendre cette proposition plus urgente et existentielle.

Amine-Jules ISKANDAR

Président de Tur Levnon

Union syriaque maronite

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Cent ans après la création du Grand Liban, le pays semble plus que jamais impuissant à assumer un minimum de souveraineté nationale. La classe politique, notamment celle qui se dit dans l’opposition, ainsi que la société civile oscillent entre réactions allant du simple rejet de la situation présente à la proposition de solutions miracles. Depuis le soulèvement du 17 octobre, ces...

commentaires (1)

ce serait pt't viable l'une des options telles que federalisme, confederalisme, decentralisation, regionalisation et autres , a 2 conditions- celles-ci impossible a realiser et qui empechent justement tout projet : les strategies/politiques des affaires etrangeres ET de la defense. s'accorder sur ces 2 facteurs qui divisent et tout roulera sur des rails super bien huilees.

gaby sioufi

11 h 12, le 24 août 2020

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Commentaires (1)

  • ce serait pt't viable l'une des options telles que federalisme, confederalisme, decentralisation, regionalisation et autres , a 2 conditions- celles-ci impossible a realiser et qui empechent justement tout projet : les strategies/politiques des affaires etrangeres ET de la defense. s'accorder sur ces 2 facteurs qui divisent et tout roulera sur des rails super bien huilees.

    gaby sioufi

    11 h 12, le 24 août 2020

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