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Nettoyer enfin les écuries d’Augias

Finis les vendeurs de maïs, la musique à tout berzingue. Fini le folklore. Samedi, en sus des gaz lacrymogènes tirés d’entrée de jeu par les forces de sécurité, il y avait dans l’air de la place des Martyrs une gravité nouvelle. Profonde.

Samedi, au cœur d’une capitale meurtrie, des milliers de Libanais ont rendu hommage aux victimes de la double explosion de mardi. Pas de marche en blanc ou en noir, pas de procession. Mais des cris, des insultes, des potences, des opérations quasi commando, tellement symboliques, comme la prise de plusieurs ministères ou encore du siège de l’Association des banques.

Samedi, il y avait quelque chose de nouveau sur la place des Martyrs. Une urgence d’abord : exprimer la colère, laisser exploser la rage. Et ce n’est probablement pas un hasard si le rassemblement a débuté avant l’heure prévue. De même que la répression.

Une force, ensuite. Nouvelle. Il y a quelques mois seulement, quelques semaines, les images des jets de pierres et des tirs de grenades lacrymos auraient découragé la plupart des manifestants de rallier la place. Samedi, ils sont venus massivement. Des jeunes, mais aussi des familles, avec enfants et grands-parents. Et dans l’air saturé de ce gaz qui visait à les disperser, à les décourager, à les casser, ils sont restés. Jeunes et moins jeunes. Et quand certains partaient, les yeux et les poumons brûlés, d’autres arrivaient, bien décidés à prendre le relais, à garder cette place noire de monde. Des heures durant. Malgré le gaz, malgré les tirs, malgré les blessés. Dans ce fracas de colère, le message de Diab, un appel à des législatives anticipées, n’a rien suscité. Rien. Il s’agissait là pourtant d’une revendication de la révolution d’octobre. Le message arrive trop tard, et il est trop faible au regard de la rage.

Les Libanais pensaient avoir tout perdu. Ils ont découvert dans le sang, mardi 4 août à 18h07, qu’ils avaient encore à perdre. Mais de cette douleur, immense, ils sortent grandis. Le souffle de la double explosion n’a pas éteint leur volonté, il a ravivé leur détermination à dégager ceux qui, chaque jour, chaque minute, même après la tragédie, piétinent avec acharnement leur dignité.

À l’instar du premier magistrat de l’État, qui refuse une enquête internationale au motif qu’elle « diluerait la vérité ». Mais il n’y a pas que lui. Tous ceux qui, depuis des décennies, ont été aux commandes, ont une part de responsabilité dans le drame du 4 août, qui, en soi, fut l’explosion de tous les maux qui gangrènent ce pays depuis trop longtemps : corruption, délitement de l’État, absence totale d’un quelconque sens des responsabilités, clientélisme… La double explosion du 4 août est le résultat d’un système mafieux dont le port de Beyrouth est, était en l’occurrence, un des plus grands symboles.

« Pensez-vous que quelque chose de positif puisse sortir de ce drame ? » nous demande-t-on sans cesse, ces dernières heures. L’on aurait aimé répondre que oui, assurément, évidemment, un tel crime non seulement ne peut rester impuni, mais de surcroît doit provoquer un séisme à même d’ébranler les fondations d’un système pourri jusqu’à la moelle.

Sauf que ce système, aussi pourri soit-il, est d’une solidité redoutable, d’une résilience et d’une inertie terribles.

Pour que « quelque chose de positif » puisse sortir de ce drame, pour que les victimes du 4 août ne soient pas mortes en vain, pour que ceux qui ont perdu un être cher, un œil, le travail d’une vie, ne perdent pas tout espoir, il va falloir une énergie formidable, une détermination hors norme. Car ce n’est rien de moins que les écuries d’Augias qu’il faut nettoyer aujourd’hui.

Là où un demi-dieu avait détourné les eaux de deux fleuves, il va falloir que le peuple, celui du moins qui dit « assez ! », un peuple déjà tellement éprouvé, trouve dans ses tripes, dans les tréfonds de son âme, la force et la détermination de rester mobilisé, aussi longtemps qu’il le faudra. Sur les places et dans les bureaux de vote, quand l’heure viendra. Il faudra aussi que la communauté internationale, comme elle le répète depuis des jours, s’assure que les aides d’urgence ne tombent pas entre les mains, et elles sont nombreuses, de ceux qui ont le clientélisme chevillé au corps. Que cette même communauté internationale continue de refuser, malgré la dégringolade du pays, tout chèque en blanc, et accroisse, chaque jour un peu plus, la pression sur le régime, pour que les indispensables réformes soient lancées. Que les forces d’opposition, les vraies, pas les recyclées de la 23e heure, s’organisent enfin, enfin!, pour se transformer en force politique digne de ce nom. Elles auraient dû le faire il y a des mois déjà. Mais l’on veut croire qu’il n’est pas trop tard. À condition que dès demain matin, ces forces s’unissent et avancent ensemble, mettant ego, différends et tout le reste de côté, pour être enfin à la hauteur des enjeux et offrir une alternative crédible, convaincante, à ces Libanais qui n’attendent plus que ça. L’affaire ne sera pas simple et tous les coups bas auront lieu.

Un conseil, enfin, à ceux qui prétendent diriger ce pays : relisez les douze travaux d’Hercule. Et attardez-vous sur le sort réservé à Augias quand il se livra à une ultime truanderie.


Finis les vendeurs de maïs, la musique à tout berzingue. Fini le folklore. Samedi, en sus des gaz lacrymogènes tirés d’entrée de jeu par les forces de sécurité, il y avait dans l’air de la place des Martyrs une gravité nouvelle. Profonde.

Samedi, au cœur d’une capitale meurtrie, des milliers de Libanais ont rendu hommage aux victimes de la double explosion de mardi. Pas...

commentaires (6)

Il est vrai que les partis de l’opposition sont autant responsables que ceux de la majorité actuelle de la faillite de l’État libanais et qu’il est nécessaire de nettoyer les écuries d’Augias. Mais davantage que la corruption, la cause principale de l’effondrement du pays (et directement ou indirectement de la catastrophe du 4 août) est l’hégémonie du Hezbollah, son arsenal, ses interventions militaires régionales et son allégeance à l’Iran qui ont entraîné l’isolement du Liban.

Tabet Ibrahim

11 h 02, le 11 août 2020

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Commentaires (6)

  • Il est vrai que les partis de l’opposition sont autant responsables que ceux de la majorité actuelle de la faillite de l’État libanais et qu’il est nécessaire de nettoyer les écuries d’Augias. Mais davantage que la corruption, la cause principale de l’effondrement du pays (et directement ou indirectement de la catastrophe du 4 août) est l’hégémonie du Hezbollah, son arsenal, ses interventions militaires régionales et son allégeance à l’Iran qui ont entraîné l’isolement du Liban.

    Tabet Ibrahim

    11 h 02, le 11 août 2020

  • puis je me permettre? avant toute élection (si élection il y a ) il faut préparer une bonne campagne électorale ;oui ,oui ,ce n'est pas de circonstance ,me direz vous ; cependant ,il faut informer et faire réfléchir les indécis ,les peureux ,les embrigadés ,bref tous ceux qui risqueraient de choisir le statu quo;cela passe par la contestation ,bien sur ,mais aussi par de l'information écrite ,parlée ,chantée ,pleurée ,bref tout ce qui incite à penser vraiment;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    19 h 54, le 10 août 2020

  • Depuis plus de 30 ans, le peuple libanais est pris en otage par des milices et des politiciens corrompus. Il est temps que ce peuple se réveille et se libère d'eux. Personne ne viendra à notre secours. C'est à nous d'agir et vite pour sauver le Liban et son peuple.

    carlos achkar

    16 h 19, le 10 août 2020

  • Ah si seulement c’était leur dernière truanderie ! Ils ont une liste de ce qui pourrait anéantir notre pays avec son peuple et ne s’arrêteront pas si on leur laisse le temps d’agir.

    Sissi zayyat

    13 h 25, le 10 août 2020

  • S.IL Y A VOLONTE IL PEUT Y AVOIR UN HERCULE POUR NETTOYER D,UN SEUL COUP EN UN MEME JOUR LES ECURIES D,AUGIAS. L,ARMEE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    12 h 03, le 10 août 2020

  • Bonjour, est ce qu'il vous serait possible s'il vous plait de nous faire une galerie de portraits de ceux qui sont les pivots de la révolution. Depuis des mois il doit y avoir outre des gens qui sont dans la rue, des gens qui pensent et qui tentent d'organiser le mouvement. Le risque de nouvelles élections rapides c'est que trop d'anciens se recyclent... Tripoli, Saida, Beyrouth.... Amitiés et soutien.

    Loiseau Yves

    01 h 51, le 10 août 2020