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Reportage

La contestation passe à la vitesse supérieure et prend d'assaut des ministères

« Nous voulons que les capitales occidentales nous écoutent », expliquent les manifestants qui ont occupé le Palais Bustros.
La contestation passe à la vitesse supérieure et prend d'assaut des ministères

Smaedi après-midi, des protestataires menés par des officiers à la retraite ont pris d'assaut le Palais Bustros, le siège du ministère des Affaires étrangères à Beyrouth, et y ont déployé une banderole sur laquelle on peut lire : "Beyrouth, ville sans armes", en référence au Hezbollah, et "Beyrouth capitale de la révolution". Photo AFP

« Beyrouth, une ville sans armes », « Beyrouth capitale de la révolution ». Voilà ce que l'on a pu lire, quelques heures durant, hier, en ce samedi de la colère, sur de grandes banderoles déroulées le long de la façade du Palais Bustros. Des banderoles qui n'étaient pas le fait de la diplomatie libanaise, dont le palais est le quartier général. Ceux qui ont déroulé, sur la façade aux grandes fenêtres soufflées par l’explosion du 4 août au port de Beyrouth, ces deux banderoles aux couleurs du Liban, sont les contestataires. Ceux qui, hier, criaient, dans le centre-ville de Beyrouth, mais aussi au Palais Bustros, leur colère, après la tragédie, et leur rejet de la classe politique libanaise.

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En ce samedi, le perron est noir de monde. Personne ne prête attention au bâtiment qui a perdu son toit aux tuiles rouges, ni au portrait du général Michel Aoun qui gît lamentablement par terre, sorti de son cadre et piétiné par la foule qui grossit.

Le Palais Bustros vient d’être investi par les manifestants qui ont décidé d’en faire leur quartier général. « Thaoura, thaoura, », crie la foule agglutinée autour du général à la retraite, Sami Rammah, qui donne lecture du « communiqué de la révolution », dans lequel il reprend principalement les slogans inscrits sur les drapeaux qui couvrent la façade et annonce que le Palais Bustros sera désormais « le siège de la révolution », à cause de sa symbolique.

Le portrait de Michel Aoun piétiné, au Palais Bustros. Photo TAA

Les protestataires ne sont pas nombreux, une centaine peut-être en fin d’après-midi, répartis entre le hall dévasté du ministère des Affaires étrangères, le perron, les escaliers et le jardin. Ils y sont entrés avec une facilité déconcertante. Le ministre Charbel Wehbé venait de quitter les lieux dans sa voiture et l’agent de garde s’apprêtait à fermer le grand portail de fer quand un groupe d’une vingtaine de personnes fonce sur lui en criant « Thaoura, Thaoura ». « Je les ai laissés entrer. Je n’avais pas d’autre choix. Que voulez-vous que je fasse seul ? » L’agent reste indifférent au tapage à l’entrée du palais qui affiche triste mine, où les manifestants reprennent en chœur un refrain insultant le chef du Courant patriotique libre, Gebran Bassil, ancien locataire des lieux. Dans un coin du jardin, trois autres agents contemplent la scène, les bras croisés. Ils ne voient pas les deux jeunes hommes qui brûlent le portrait du président. Dans la rue, des soldats de l’armée sont occupés à gérer la circulation. Ce n’est que le soir qu’ils vont intervenir pour dégager les lieux, sans affrontements.

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Le Palais Bustros n'est pas le seul ministère à avoir été pris d'assaut, hier, par les manifestants. Des protestataires ont aussi brièvement investi les locaux des ministères de l’Environnement, de l’Énergie, de l’Économie et de l’Association des banques du Liban. Une tactique à travers laquelle la contestation veut montrer qu’elle ne peut plus se contenter des manifestations dans le centre-ville de Beyrouth. La colère, la frustration et le ressentiment éprouvés sont trop forts. « Tellement forts que nous avons décidé de nous imposer différemment, de façon plus soutenue », explique Ghassan, un manifestant qui est entré dans le ministère de l'Environnement.

« Cesser de recevoir des coups et commencer à en donner »
« Le mouvement en direction des ministères et de l’ABL a été réfléchi et planifié il y a quelques jours. Nous voulions passer à la vitesse supérieure. Cela n’est plus possible », poursuit Ghassan qui observe que la colère exprimée hier est différente de celle du 14 mars 2005 (en référence à la mobilisation massive des Libanais qui s'était traduite par un départ des troupes d’occupation syriennes hors du Liban, après l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri) ou encore de celles de 2015 (lors de la crise des déchets) et du 17 octobre 2019 qui ont marqué le début du soulèvement populaire. « Aujourd'hui, la colère est silencieuse. Les gens sont tristes. Ils marchaient comme s’ils étaient à des obsèques et c’est lorsque cette colère a éclaté qu’elle est devenue très violente », dit-il en commentant de la sorte les accrochages qui ont eu lieu hier dans le périmètre du Parlement entre les manifestants et les forces de l’ordre.

« Nous voulions nous exprimer différemment, nous imposer, cesser de recevoir des coups et commencer à en donner », ajoute Ghassan pour expliquer la prise d'assaut de plusieurs ministères. Il estime, en outre, que ce nouveau round dans la contestation populaire est appelé à durer. Parce que la rage est justement trop grande, presque étouffante chez les manifestants, déterminés cette fois à faire en sorte que leur mouvement aboutisse. « Ce qu’il faut, ce sont des élections parlementaires anticipées, insiste-t-il, ou que l’armée prenne le pouvoir. Qu’on dresse les potences ». « Nous ne voulons que l’armée au Liban », est d’ailleurs un des slogans répétés par les contestataires au Palais Bustros.

« Nous voulons occuper tous les ministères, confie un militaire à la retraite. Si nous avons commencé par les Affaires étrangères, c’est parce que nous avons voulu envoyer un signe aux capitales étrangères, notamment occidentales. Nous voulons qu’elles nous écoutent ». Il dit être déterminé à ne pas baisser les bras. « Nous sommes prêts à mourir pour notre patrie, pour nos fils », hurle-t-il.

La nuit tombe sur cette journée de la colère. Au Palais Bustros, il est temps de quitter les lieux. Les militaires sont toujours occupés à gérer la circulation. Un convoi composé de cinq 4X4 identiques, aux vitres fumées, sirènes hurlantes, est obligé de ralentir. Sur la voie opposée, un homme au volant de sa voiture freine subitement. Il bondit de son siège et, la moitié du corps de l'autre côté de la fenêtre, la main accrochée à la portière à moitié ouverte, se met à traiter les hommes en uniforme de tous les noms. Impossible de deviner qui se trouve dans le convoi. « Honte à vous, honte à vous », hurle-t-il, en énumérant, la rage dans la voix, tout ce qu’un grand nombre de Libanais reprochent aujourd’hui à la classe dirigeante.


« Beyrouth, une ville sans armes », « Beyrouth capitale de la révolution ». Voilà ce que l'on a pu lire, quelques heures durant, hier, en ce samedi de la colère, sur de grandes banderoles déroulées le long de la façade du Palais Bustros. Des banderoles qui n'étaient pas le fait de la diplomatie libanaise, dont le palais est le quartier général. Ceux qui ont déroulé, sur la...

commentaires (4)

Is that the last nail in Lebanon's coffin?

Gougassian Jean-Jacques

21 h 47, le 09 août 2020

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Commentaires (4)

  • Is that the last nail in Lebanon's coffin?

    Gougassian Jean-Jacques

    21 h 47, le 09 août 2020

  • j'ai voulu , j'ai tout essaye pour trouver des mots qui exprimeraient autrement ma peine, mais en vain ! HIERARCHIE OBLIGE ? ! que dire apres ces mots sortis de Baabda arguant de sa non responsabilite ?

    gaby sioufi

    09 h 27, le 09 août 2020

  • DEGAGEMENT DE MALGRE. PLUS D,AUTRE ALTERNATIVE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 25, le 09 août 2020

  • Non Mr. Hobballah, il n'y a pas d'obligés des corrompus qui se sont infiltrés parmi les manifestants qui ont pris d'assaut plusieurs ministères. Ceux sont de vrais protestataires. Les motards de Khandak el Ghamik n'étaient pas présents. (Imad Hobballah, relevant du Hezbollah, s'est demandé samedi soir si des obligés des corrompus se sont infiltrés parmi les manifestants qui ont pris d'assaut plusieurs ministères)

    Zovighian Michel

    06 h 03, le 09 août 2020