Critiques littéraires

L'otage, monnaie courante et millénaire

L'otage, monnaie courante et millénaire

Terry Waite, cinq ans à l'ombre au Liban. D.R.

Les Otages, une histoire : De l’Antiquité à nos jours de Gilles Ferragu, Folio, 2020, 513 p.

Le grand intérêt de ce livre est de prendre la question des otages depuis la plus haute Antiquité. Il y a des otages dès qu’il y a eu des pouvoirs, c’est une des plus anciennes institutions humaines.

Il faut définir le terme. L’otage est un captif, en ce sens qu’il n’est pas maître de lui-même. Il n’est pas un prisonnier au sens judiciaire du terme : il n’assume pas une faute, un crime, un péché, il n’est pas non plus un soldat capturé par l’ennemi et prisonnier de guerre. Sa liberté lui a été confisquée, à moins qu’il ne l’ait remise de lui-même à son geôlier, au nom de diverses raisons, à commencer par la raison d’État.

La question centrale est de savoir quel degré de confiance on peut apporter à un engagement d’un État ou d’un pouvoir envers un autre État ou pouvoir. L’otage est ce qui sert de gage, de garantie, à cet engagement. Son existence est avérée dans l’Égypte ancienne, dans la Bible, dans les peuples barbares, en Chine, au Japon. La pratique est courante dans l’histoire grecque entre les cités et avec les peuples barbares. L’exigence de garanties montre que l’on ne peut faire foi dans les serments et dans la parole des acteurs.

Très tôt Rome affirme sa « bonne foi » et donc ne donne pas d’otages tout en en exigeant des autres. Cela traduit d’abord son écrasante supériorité militaire. Un citoyen romain ne saurait être otage. L’otage doit avoir une valeur comme garant de la soumission des conquis. Il est aussi un instrument de la politique romaine. Vivant à Rome, les otages s’initient à la culture romaine et deviennent ensuite des vecteurs d’influence. Les plus importants d’entre eux participent à la haute société romaine.

La pratique se poursuit au Moyen-âge aussi bien entre pays chrétiens qu’entre chrétiens et musulmans. Tout le problème réside sur le sort des otages en cas de violation des engagements. Peut-on aller jusqu’à la mise à mort ? Ils deviennent aussi les garants d’une remise de rançon, en particulier pour un souverain fait prisonnier. Il en est ainsi dans les affaires de corsaires barbaresques à partir du XVIe siècle. Il existe aussi des otages de souveraineté. Les grands d’un Royaume doivent donner des otages au souverain afin de garantir leur docilité (pratique systématisée dans le Japon des Shoguns).

L’utilisation des otages décline en Europe après les traités de Westphalie (1648) qui amorce un système international fondé sur la confiance collective. La Révolution française invente l’otage politique. Confrontée à une coalition menaçante, qui lui dénie toute légitimité, la Convention, en prenant des otages, entend à la fois se garantir contre les menaces des coalisés et faire acte de souveraineté. Dans la répression des mouvements royalistes, une loi des otages est établie de même qu’une responsabilité collective pour les actes commis contre le pouvoir.

Au XIXe siècle, l’otage est avant tout une pratique militaire. Elle est systématique dans les entreprises coloniales et sert de moyens de pression pour assurer la « pacification » des « peuples barbares ». Elle existe dans les codes militaires. Dans la guerre de Sécession américaine, le Sud prend des otages pour se faire reconnaître comme acteur légitime. Il est aussi un instrument de lutte anti-guérilla en établissant une responsabilité collective. On voit apparaître la pratique du bouclier humain.

Le XXe siècle est un siècle d’otages. Les Allemands les utilisent dans les territoires occupés des deux guerres mondiales. La terreur bolchévique s’en sert systématiquement dans la guerre civile russe avec des milliers d’exécutions. Avec la guerre totale, la population civile devient une cible à part entière, un moyen de frapper et d’affaiblir l’armée adverse.

Après 1945, l’otage est étroitement associé à la notion de terrorisme avec la difficulté que l’on sait pour trouver une définition à ce terme. Les prises d’otages servent tout aussi bien à donner de la publicité à un mouvement nationaliste ou révolutionnaire qu’à en assurer le financement. On est parfois à mi-chemin entre la politique et le brigandage. En négociant avec les preneurs d’otages, on leur reconnaît au moins une existence politique. Plus récemment, l’exécution d’otages devient aussi une forme de déshumanisation de l’autre dans un théâtre de la cruauté.

Ce parcours sur plusieurs millénaires est passionnant et permet d’éclaircir les concepts. Bien sûr, on peut trouver parfois des descriptions un peu sommaires, en particulier en ce qui concerne le Moyen-Orient contemporain, mais c’est la loi du genre. Ce qui était jadis une pratique du fort au faible est devenu une action du faible sur le fort. La prise d’otages appartient tout aussi bien au registre du terrorisme qu’à celui du banditisme. Elle est devenue le synonyme de moyens de pression (les mouvements sociaux prennent en otage les usagers des services publics selon une certaine rhétorique).

Ce livre apprend beaucoup et suscite beaucoup de réflexions. C’est son grand mérite.

Henry Laurens


Les Otages, une histoire : De l’Antiquité à nos jours de Gilles Ferragu, Folio, 2020, 513 p.

Le grand intérêt de ce livre est de prendre la question des otages depuis la plus haute Antiquité. Il y a des otages dès qu’il y a eu des pouvoirs, c’est une des plus anciennes institutions humaines.

Il faut définir le terme. L’otage est un captif, en ce sens qu’il...

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