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La carte du tendre

« Des halles déshonorantes »

Scène de vie dans Souk el-Nourieh, à la fin des années 1950. Collection Robert Zebib

Il a suffi de quarante-huit heures, entre le jeudi 18 et le vendredi 19 septembre 1975, pour que les souks de Beyrouth soient dévastés par les invasions barbares. Quarante-huit heures pour arracher son âme à la ville et laisser un trou béant dans la mémoire collective. Ceux qui ont connu ces boyaux où l’on trouvait de « tout pour tous pour rien » en gardent un souvenir nostalgique. Ces ruelles ont marqué leur jeunesse, mais aussi celle de nombreuses générations depuis la nuit des temps. Déployés en amont du port entre la place des Martyrs et Bab Edriss, les souks étaient la vraie ville, un melting-pot où se mélangeaient des populations de toutes conditions. Sans eux, le centre de Beyrouth n’est qu’une chimère, nous en avons la preuve tous les jours.

Et pourtant, les souks n’ont pas toujours fait l’unanimité. Il en est un, en particulier, qui dégoûtait particulièrement les contemporains : Souk el-Nourieh, qui était aussi le plus photographié par les touristes à la recherche de sensations fortes. Il y a donc ce que la photo d’aujourd’hui dit et ce qu’elle ne dit pas.

Prise vers la fin des années 1950, elle montre un morceau de vie de Souk el-Nourieh. Trois marchands se partagent un espace étriqué : deux fromagers et un boucher. On imagine le touriste occidental effaré par ce mélange des genres. Il y a sur une table branlante, attendant la cuisinière qui en fera un plat succulent agrémenté de feuilles de vignes farcies, des pieds de mouton posés à côté d’une tête ras nifa. Sur la plaque de marbre blanc qui sert à la découpe, sont présentés des organes aisément identifiables : deux mâles ont été sacrifiés aujourd’hui, la viande sera de premier choix. Les quartiers qui se balancent à côté de guirlandes de saucisses attendent le client à température ambiante, il y a bien de l’électricité comme le montre l’ampoule allumée, mais l’on ne voit pas de frigo, cela doit grouiller de choses et d’autres. L’on n’ose penser aux conditions d’hygiène dans lesquelles se déroule la vente : manipulation de viande, de papier, de monnaie, autant de vecteurs de maladies sans nom. Corona n’a pas encore frappé, mais, quand même, il y a des limites à la négligence.

Et que viennent faire les produits laitiers dans tout cela, on se le demande. De part et d’autre de notre boucher, deux fromagers attendent le chaland derrière des étals où sont disposés, à côté de balances de Roberval, du gouda dans sa cire rouge, du accaoui et du bulgare, un récipient contenant de la labneh et une tourelle de roues de kashkaval doux et épicé. Les fromagers ont pris le soin de poser leur marchandise sur des cache-misère blancs, histoire d’absorber les jus et de mettre en valeur le produit. En dessous, de vieux bidons de fer blanc semblent avoir été oubliés, allez savoir ce qu’ils contiennent. Parfois, il vaut mieux ne pas trop se poser de questions.

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Et puis il y a la star inattendue de cette image, car si le touriste a surtout voulu immortaliser l’échoppe de boucher entourée de fromagers dans une ambiance orientale voire orientaliste, il a provoqué, au moment du déclic, la réaction amusée du fromager de gauche. « Après votre photo, venez faire une dégustation », semble dire le bonhomme dans un adorable sourire, les couteaux à la main. Nous sommes sans doute à la belle saison et il fait chaud dans ce corridor encaissé : la chemise du fromager est trempée de sueur, en voilà un qui ne chôme pas, il doit certainement faire des pieds et des mains pour attirer le client.

À une époque où les loyers d’une échoppe comme celle du boucher peuvent atteindre le montant non négligeable de 3 000 livres par an (sans compter le pas-de-porte), l’on comprend que notre fromager n’ait pas de quoi s’offrir des voûtes mais simplement… une porte. Il est en effet d’usage de sous-louer un revers de porte, un montant payé au locataire principal. À moins qu’il ne s’agisse du boucher lui-même qui diversifie ses activités en vendant du fromage ?

Saleté omniprésente

Nous en venons à ce que l’image ne dit pas, à commencer par les odeurs. La saleté est omniprésente. Les pavés luisent d’une mixture douteuse composée d’eau, déversée pour nettoyer les traces de sang, et d’une crasse séculaire. Les murs léprosés n’ont plus été ravalés depuis des décennies. Les bois vermoulus ne tiennent que par la peinture. De vieilles affiches électorales confirment l’impression générale de décrépitude. Tout cela n’est pas bien ragoûtant : il faut avoir l’estomac bien accroché pour se laisser tenter.

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En 1960, un article paru dans La Revue du Liban qualifiait Souk el-Nourieh de halles déshonorantes : « Souk el-Nourieh, ce n’est pas seulement cet espace exigu où se pressent les gens comme des sardines, pataugeant dans la boue – les vendeurs arrosant leurs étalages à même la chaussée pour garder à la marchandise sa fraîcheur –, jouant des coudes afin de pouvoir se frayer un chemin parmi une marmaille pouilleuse et crasseuse, faisant de l’équilibrisme pour ne pas glisser sur une peau de banane ou ne pas se souiller les habits au contact des portefaix gluants. Cette place donnant sur la rue n’est qu’un bout des halles, c’est la façade combien acceptable comparée à ce qui s’offre à l’intérieur. »

À l’époque, le président du syndicat des 5 000 vendeurs du souk est un élégant caïd, Youssef Doughane, alias Abou el-Abed. Depuis son élection en 1946, il rêve d’en finir avec le souk grâce à un projet innovant : des halles à la parisienne sur un des deux futurs niveaux en sous-sol de la place des Martyrs, l’autre étant réservé à un parking géant. Soixante ans plus tard, les ruines abandonnées de la Béryte antique ont pris la place du souk, et l’exécution du parking est remise aux calendes grecques, abandonnant aux fantômes un quartier inachevé.

*Chaleureux remerciements au collectionneur Robert Zebib pour cette diapositive de Souk el-Nourieh.


Il a suffi de quarante-huit heures, entre le jeudi 18 et le vendredi 19 septembre 1975, pour que les souks de Beyrouth soient dévastés par les invasions barbares. Quarante-huit heures pour arracher son âme à la ville et laisser un trou béant dans la mémoire collective. Ceux qui ont connu ces boyaux où l’on trouvait de « tout pour tous pour rien » en gardent un souvenir...

commentaires (3)

Le souk de poulets était juste à côté, les gens n'étaient pas malade pour avoir consommé cette viande là et pour cause :le code voulait que l'on aille acheter la viande avant la levée du soleil. Il y avait les frigos d'abord avec des blocs de glace et ensuite les "frigidaires". En fait le corps humain s'adapte.... Il y avait sûrement des germes mais on y résistait Le meilleur marchand de Falafel de tout Beyrouth se trouvait à la sortie des maisons closes autorisés sur le flanc opposé des souks de la place des martyres, il n'y a jamais eu d'intoxication alimentaire venant de chez lui. . Bref l'hygiène y était et a la mesure de la bactériologie de l'époque !

SABBAGH IMAD

15 h 05, le 26 mai 2020

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Commentaires (3)

  • Le souk de poulets était juste à côté, les gens n'étaient pas malade pour avoir consommé cette viande là et pour cause :le code voulait que l'on aille acheter la viande avant la levée du soleil. Il y avait les frigos d'abord avec des blocs de glace et ensuite les "frigidaires". En fait le corps humain s'adapte.... Il y avait sûrement des germes mais on y résistait Le meilleur marchand de Falafel de tout Beyrouth se trouvait à la sortie des maisons closes autorisés sur le flanc opposé des souks de la place des martyres, il n'y a jamais eu d'intoxication alimentaire venant de chez lui. . Bref l'hygiène y était et a la mesure de la bactériologie de l'époque !

    SABBAGH IMAD

    15 h 05, le 26 mai 2020

  • Belle photo et article interessant, mais j'ai l'impression qu'on a ajoute les couleurs avec une technique de coloration ??

    Stes David

    13 h 34, le 25 mai 2020

  • ...""En 1960, un article paru dans La Revue du Liban qualifiait Souk el-Nourieh de halles déshonorantes : « Souk el-Nourieh, ce n’est pas seulement cet espace exigu où se pressent les gens comme des sardines,..............................................................."" Souk el Nourieh, ces halles déshonorantes Dégageait l’air par bouffées malodorantes Insalubrité, pauvreté et sans eau courante Guerre heureusement absurde, belligérante Rasé ce souk par des brigades d’outre Oronte Autres pédigrées de milices moins tolérantes. Souk el Nourieh et sa réputation écœurante Fréquentait bou’l abed, bou stef, et hilarantes Leurs blagues, de mémoire toujours marrante… Je le dis et je le répète, sur la photographie, l’écriture est une des plus difficile à faire. Mr. Boustany fait toujours des merveilles.................. C.F.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    12 h 55, le 25 mai 2020