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Nos Lecteurs ont la Parole

La société libanaise face au confinement

La société libanaise, loin de constituer un ensemble homogène, vit et réagit aux événements à travers des attitudes et des positionnemnts qui mettent en valeur les substrats socioculturels de ses diverses composantes.

C’est pourquoi on pourrait se demander, par une sorte de curiosité sociologique légitime, quelle serait l’attitude de certaines composantes de cette société vis-à-vis du confinement imposé par la propagation du coronavirus.

Une frange de la société libanaise fonctionne comme « une société de spectacle et de mise en scène ». Elle trouve plaisir et satisfaction à se montrer et à observer le jeu des autres dans les espaces traditionnels de théâtralité dans lesquels la société urbaine – beyrouthine surtout – s’expose et se représente, aussi bien dans les lieux publics (centres commerciaux, cafés, restaurants, pubs, etc.) que dans les lieux privés (dîners dans les beaux appartements de ville, réceptions clinquantes dans les villas et les somptueuses résidences familiales de la montagne).

Dans ces milieux, le confinement est vécu comme une véritable frustration, une sorte de manque ou de privation sociaux, compensé partiellement par une surutilisation des réseaux sociaux.

Dans d’autres milieux, le confinement est vécu comme une atteinte grave et perturbatrice des rapports sociaux traditionnels de convivialité et de solidarité. Comme on a pu l’observer au Akkar et dans la Békaa, entre le confinement et le risque, les habitants ont choisi le risque, transgressant ainsi toutes les consignes de prévention.

En effet, le confinement et l’incapacité à se déplacer et à se montrer démantèlent deux piliers essentiels de la construction sociétale au Liban :

1) Le système des échanges ostentatoires concrétisé par la participation aux célébrations qui mettent en valeur la solidarité des regroupements familiaux et communautaires : les condoléances, les noces, les fêtes et les anniversaires où s’effectuent les échanges de cadeaux et de présents, ainsi que l’expression des sentiments d’affection, d’amitié et de solidarité, que ce soit au cours des événements heureux ou malheureux.

2) Le système des rapports politiques clientélistes, fondés sur la capacité du zaïm à montrer et à démontrer sa vaste popularité en mobilisant le plus grand nombre de followers autour de sa personne. Le confinement, en quelque sorte, « déshabille » le personnage politique traditionnel (familles et régions) et l’expose « nu » face à ses adversaires et à son public. Aussi préfère-t-il risquer de sa personne et de celle de ses « clients » plutôt que de déstructurer des rapports qui constituent, si l’on peut s’exprimer ainsi, son « fonds de commerce ».

Dans ce même ordre relatif au rôle perturbateur du confinement, il faut approcher ce que je dénomme « le caractère hybride » de la structure mentale du Libanais lambda, à savoir cet enchevêtrement des éléments constitutifs de la modernité avec ceux qui s’enracinent dans la tradition.

En ce qui concerne la pandémie, cette structure mentale l’aborde simultanément par l’approche scientifique et rationnelle et par un esprit mythique, superstitieux ou spirituel/religieux. À ce stade, on n’est plus en lutte contre un virus contre lequel on recherche un vaccin et un traitement, mais aussi et surtout, on est en guerre contre le mal qui nous pousse au confinement. De ce fait, le confinement est vécu comme une catharsis.

Reste à savoir comment, plus tard, la mémoire collective va s’approprier ce phénomène et en faire un récit mythique ou épique.

Melhem CHAOUL

Sociologue

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

La société libanaise, loin de constituer un ensemble homogène, vit et réagit aux événements à travers des attitudes et des positionnemnts qui mettent en valeur les substrats socioculturels de ses diverses composantes. C’est pourquoi on pourrait se demander, par une sorte de curiosité sociologique légitime, quelle serait l’attitude de certaines composantes de cette société...
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