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Confinement

Les heures de silence

Photo d’illustration : « Jour 3 du confinement » par Sarah Moon.

Lire un livre, c’est prendre congé. C’est entrer dans un temps long qui n’est pas celui de la montre. Pour certains d’entre nous, la décision d’ouvrir un livre est, en ce moment, la meilleure qui soit pour faire entrer de la vie dans un quotidien immobile. Pour d’autres, cet effort de concentration ajoute au contraire de la peur à la peur. Il s’apparente à un confinement dans le confinement. Dans la mesure où le temps du dehors n’est plus un repère, le quitter deux fois – l’une obligée, l’autre choisie – donne le sentiment d’être doublement à la porte. C’est pourtant de l’inverse qu’il s’agit. À l’heure où la planète tourne au ralenti, lire – par exemple un grand roman –, c’est voir émerger insensiblement le temps commun de tous les temps. C’est une opération qui dédramatise le présent, qui le rejette comme un poisson dans l’océan d’où il vient.

Qui sait, par ailleurs, si, à la faveur de cette panne générale, des merveilles d’ouvrages oubliés, enterrés, ne reverront pas le jour ? Tandis que d’autres, fabriqués par la mode, iront aux oubliettes... Je viens d’en faire l’expérience. En 1934, paraissait un livre splendide, passé presque inaperçu, aujourd’hui introuvable sur papier :  Les Heures de silence de Robert de Traz. Essayiste et romancier suisse, cet homme alors âgé de cinquante ans s’était rendu un an plus tôt en funiculaire dans un sanatorium consacré aux tuberculeux. Il avait choisi de vivre un temps parmi eux, de les écouter, de se tenir au plus près de leur solitude. En a résulté un ouvrage d’une profondeur inouïe, calqué de bout en bout sur la lenteur, sur le temps hors le temps des voix et des visages évoqués. C’est peu dire que la relecture de ce livre, découvert il y a quarante ans, m’a procuré un troublant sentiment de présent – de présence – en cette période d’isolement planétaire. Écrit dans une langue aussi fine que limpide, s’adressant au lecteur comme on s’adresse à soi-même, prélevant l’essentiel de ce qui mène un destin de la maladie à la guérison ou à la mort, ce livre est moins un livre qu’un ineffaçable morceau de vie. Plutôt que de le paraphraser et de recouvrir son calme d’un bruit inutile, en voici un extrait : « Pour L, le drame est dans l’actuel et total divorce d’avec l’existence libre : son effort consiste à ne pas la perdre de vue, à la rattraper par ses extrémités fuyantes, comme un noyé se raccroche à un bout de corde. En dehors d’autres recours dont il ne me parle pas, L « rejoint » la vie par l’attention qu’il donne aux choses humbles et concrètes de son entourage. Privé de la forêt et du lac, reclus, ce mystique s’intéresse à tout ce qu’il a sous la main de plus usuel, de plus banal, et à cette réalité dédaignée, il restitue, rien qu’à la considérer longuement, un caractère solennel. Sur sa table, je m’empare des dernières photographies qu’il a prises. En voici une qui représente une paire de grosses chaussures : fatiguées, déjetées, mais robustes encore, les rides de leurs plis, la rudesse de leurs clous racontent d’innombrables marches en montagne : elles ont l’air d’un couple que la vie a usé et fortifié à la fois, et qui se souvient… Quiconque prend la peine d’abandonner son point de vue personnel découvre de nouveaux rapports. Il suffit de se déplacer un peu, de se diminuer volontairement. »

Et si la Terre en ce mois de mars 2020 était comparable à ce sanatorium du siècle dernier ? Si c’était de cette « peine », de cet effort de déplacement qu’il s’agissait pour chacune, chacun de nous à l’heure qu’il est ? Par une heureuse coïncidence, mon amie photographe Sarah Moon me dit au téléphone alors que je lisais les dernières pages de ce livre : « Ma vie était un marathon. Une course. Et soudain, tout s’arrête, tout m’arrive. J’habite cette maison depuis quarante ans et je m’aperçois aujourd’hui que je ne m’étais jamais assise sur le sofa à quatre heures de l’après-midi. Je viens de voir un tout petit rayon de soleil sur une lampe et ça m’a fait un bien ! Un bien ! J’ai vu ce que je ne voyais pas ! C’est comme si on avait tout oublié et qu’on s’en souvenait d’un coup. » Je pense aux brodeuses avec qui je travaille. Certaines d’entre elles entassées avec mari et enfants dans des espaces lugubres. L’une d’entre elles, à qui je demandais comment elle vivait l’isolement imposé par l’épidémie par rapport à celui de la guerre, me répond : « C’est beaucoup plus facile parce qu’il n’y a pas le bruit des bombes et parce qu’on peut se dire que ce ne sont pas les hommes qui font du mal aux hommes. » Je pense à un couple : Ayşe et Osman Kavala. Elle dehors, lui dedans, en prison derrière les barreaux en Turquie. À leur correspondance. À leur lecture simultanée des Essais de Montaigne pour surmonter l’enfermement, le contourner. Pour résister par l’amour et l’esprit à la cruauté humaine. Qui sait si les pauvres, les démunis, les prisonniers, les malades ne sont pas, à l’heure qu’il est – comme les phtisiques des Heures de silence –, ceux qui ont le plus à nous apprendre sur le renoncement aux artifices ? Qui sait si, d’un bout de la planète à l’autre, les yeux grands fermés – Eyes Wide Shut –, ne sont pas en train de s’ouvrir comme il arrive parfois que, dans une conversation, la dernière minute secoue à elle seule des ans de malentendus ? Qui sait si le retour de la mort dans l’approche de la vie n’est pas aussi un réveil de la vie à la vie ? Qui sait si cette guerre sans coups de feu et sans haine n’est pas le spectacle qui manquait précisément au monde du spectacle ? Qui sait si cette bataille collective contre la mort n’aura pas le pouvoir de porter un coup, au moins provisoire, aux batailles qui sèment la mort? Et si la valeur toute puissante de l’argent s’effondrait d’elle-même devant le constat de son impuissance, de son clinquant dérisoire? Sans doute est-ce trop rêver, j’en conviens. Mais le temps actuel n’est-il pas au cauchemar et donc au rêve ? « Car nous sommes si distraits, si répandus, écrit De Traz, que nous ne discernons plus qu’à peine. Le silence serait la lenteur : nous préférons la vitesse qui est aussi le bruit. Nous demandons le rythme de notre vie à de brusques excitations du dehors, alors que l’élan nécessaire, celui qui nous soutient et nous prolonge, doit venir du dedans et de la profondeur. Le silence, ce n’est pas seulement l’arrêt du vacarme, c’est le recueillement en soi et, soudain, une sorte de pénombre qui d’abord engourdit… » Oui, mais au bout de l’engourdissement, il y a cette entrée en force de la petite chose oubliée qui éclaire la scène, restitue le sens du détail, le poids de l’ombre. C’est dans cet espace désemmuré – le mot n’est pas encore admis au Scrabble – que nous sommes tous contraints et forcés d’aller chercher de la liberté à l’heure qu’il est. Où ça exactement ? Au cœur de chaque instant, au fond de la pensée, au croisement de soi et de l’autre. Là où la joie et l’inquiétude partagent la même conscience de la vie et de la mort.

Les réseaux sociaux apaisent sans aucun doute la solitude, contribuent à la solidarité, font circuler l’humour. Nous sommes tous bien heureux d’avoir cet antivirus de l’ennui sous la main. Mais ne serait-il pas dommage de tout sacrifier à ce confort, de lui sacrifier le luxe du rendez-vous avec soi et avec l’autre à l’heure où tous les rendez-vous sont ajournés ? Ouvrir un livre, même sur écran, c’est s’offrir une fenêtre au lieu d’un miroir. Lire, c’est être seul en présence de quelqu’un.

Romancière et essayiste. Dernier ouvrage : « Edward Said. Le roman de sa pensée » (La Fabrique, 2017).


Lire un livre, c’est prendre congé. C’est entrer dans un temps long qui n’est pas celui de la montre. Pour certains d’entre nous, la décision d’ouvrir un livre est, en ce moment, la meilleure qui soit pour faire entrer de la vie dans un quotidien immobile. Pour d’autres, cet effort de concentration ajoute au contraire de la peur à la peur. Il s’apparente à un confinement...

commentaires (11)

Votre photo me rappelle de Victor Hugo : « Les nains sapent sans bruit le travail des géants » Je regrette de mettre un bémol à l’envolée lyrique: nous mourrons. Et ceux qui peuvent vivre nous détruisent. Too little. Too late. Dommage, un peuple qui ne se réveille qu’à l’orée de son trépas. Et ses philosophes qui ne se souviennent de leurs précurseurs qu’au seuil de leurs « famous last words » .

Evariste

00 h 30, le 23 mars 2020

Tous les commentaires

Commentaires (11)

  • Votre photo me rappelle de Victor Hugo : « Les nains sapent sans bruit le travail des géants » Je regrette de mettre un bémol à l’envolée lyrique: nous mourrons. Et ceux qui peuvent vivre nous détruisent. Too little. Too late. Dommage, un peuple qui ne se réveille qu’à l’orée de son trépas. Et ses philosophes qui ne se souviennent de leurs précurseurs qu’au seuil de leurs « famous last words » .

    Evariste

    00 h 30, le 23 mars 2020

  • Dans ce monde qui court vite le livre devant les réseaux sociaux perd de vitesse et de patience .

    Antoine Sabbagha

    17 h 34, le 21 mars 2020

  • Je n'ai jamais autant compris , les oiseaux de compagnie, qui continuent de chanter, alors que le ciel leur est banni...

    LeRougeEtLeNoir

    15 h 05, le 21 mars 2020

  • Merci pour ce beau texte qui m'aide à comprendre ce qui m'arrive. Merci de m'avoir parlé de Ayse et Osman.

    NASSER Rada Liliane

    13 h 57, le 21 mars 2020

  • La photo de l’article est sublime. La lumière blanche me fait penser à la mort. Je ne peux pas dire pourquoi elle me rappelle à l’instant la photo de Victor Hugo sur son lit de mort. Elle me parle du temps…. Il me faut un alibi ce soir devant la police pour prendre un bol d’air. Je leur dirai que mon amoureuse a peur, très peur de rester seule, et ma protection rapprochée lui épargnera toute sorte de contamination, et c’est plus sûr d’être à deux (pas une solitude à deux) pour attendre passer le temps du corona.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    13 h 40, le 21 mars 2020

  • Seul compte aujourd’hui, le personnel soignant, à leur corps défendant, et au risque d’attraper le virus, les ambulanciers, et les chercheurs en médecine, eux seuls auront la médaille de l’honneur … Si on peut nous épargner par exemple les privilégiés, oui ces privilégiés, ces quelques scribouillards et leurs lecteurs, s’ils en ont, pour donner leurs avis. Je ne citerai pas l’un, nanti d’un prix, pour évoquer la Belle au bois dormant, ni l’autre ce matin pour dire (sic) que les semaines prochaines seront terribles, et que c’est une chance… Et bientôt qui ? Les humoristes. Qu’on reste chez soi et penser aux personnes seules, sans parents, sans familles, et lire par ces temps tristes est un acte de privilégié, je le sais, j’en fais partie...

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    13 h 39, le 21 mars 2020

  • "Les réseaux sociaux apaisent sans aucun doute la solitude, contribuent à la solidarité, font circuler l’humour." Vraiment ? La distance sociale, il ne manque plus que ça. Le confinement n’a rien changé pour moi, depuis le temps que je me suis mis à l’isolement, non pas la solitude, mais l’isolement, et je ne souffre pas assez pendant cette période de coronavirus, parce que je suis vacciné, si j’ose écrire, contre le manque de contact social, les relations avec autrui, et même mes amitiés facebookiennes sont très réduites, limitées, quelques-unes. La distance sociale, la bonne distance, et les bises sont à bannir dès qu’on croise un voisin, une amie, quand les médecins nous indiquent le périmètre qu’il faut garder pour éviter d’avoir ce méchant coronavirus. Le facteur m’a laissé le colis ce matin dans la boîte aux lettres que j’ai salué derrière la vitre par crainte de ne sais quelle contagion qui peut lui provoquer une interruption de travail. Question essentielle dans un journal de ce matin, si réparer son vélo est autorisé pendant le coronavirus, quant aux réparateurs, ils peuvent choisir librement d’ouvrir leur atelier… et que la distance sociale DOIT être respectée...

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    13 h 37, le 21 mars 2020

  • Merci pour ton bel article. Tellement apaisant.

    Brunet Odile

    10 h 31, le 21 mars 2020

  • toujours bonheur de vous lire. mais nous avons connu le confinement, bien plus effrayant durant la guerre civile. Là, sans telephone et sans internet, il etait bien plus facile de se couper du monde et de plonger dans un roman.

    Massabki Alice

    09 h 58, le 21 mars 2020

  • Très bel article de Mme Edde qui pousse à réfléchir et à apprécier tant de choses qui passent inaperçues ou acquises. Ca encourage aussi à lire le livre de De Traz. Merci

    SidawiAandre

    09 h 46, le 21 mars 2020

  • SI C,EST TELLEMENT FACILE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 41, le 21 mars 2020