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Société - Journée des droits de la femme

Qu’est-ce que la révolution a changé dans votre vie ?

Elles ont été au cœur du soulèvement populaire, dès le 17 octobre. À l’occasion de la Journée de la femme, « L’Orient-Le Jour » a demandé à dix femmes, parmi ces milliers qui sont descendues dans la rue, ce que la « thaoura » avait changé dans leur vie.

Dix femmes de différentes régions du Liban, qui ne prétendent pas représenter le mouvement de contestation, mais racontent leur expérience de militantes ou de simples citoyennes.

Aline Kamakian : « La révolution m’a donné une lueur d’espoir, parce que j’ai réalisé que les Libanais peuvent s’entendre sur les même idées, qu’unis ils peuvent changer les choses »

Hala Nasreddine : J’ai découvert un autre visage du peuple libanais

Mère de jumeaux de quatre ans, Hala Nasreddine est responsable de la chaîne YouTube Thawra TV. « Bien que libanaise de naissance, je n’ai jamais vraiment vécu dans ce pays. J’y suis rentrée en 2013 du Qatar, où j’étais bien établie. Ma principale motivation était de fonder une famille. J’étais cependant très peu intégrée à la vie sociale du pays, ayant une idée assez négative de mes compatriotes, que je prenais souvent pour sectaires et superficiels. Quand la thaoura a éclaté, j’élevais tranquillement mes enfants et je travaillais bénévolement pour des associations à vocation culturelle avec ma sœur. En descendant dans la rue, j’ai découvert un autre visage du peuple libanais. J’ai fait la connaissance d’un grand nombre de personnes qui partagent les mêmes idées que moi, qui aspirent à une société où nous serons tous des citoyens d’un pays, et non simplement des membres d’une communauté religieuse. J’étais à la recherche d’un moyen de contribuer à ce grand mouvement, et c’est à cette occasion que j’ai renoué avec ma passion première, celle du journalisme. Mon espoir, c’est que cette révolution nous permettra d’accéder à une culture de la citoyenneté au-delà de l’appartenance communautaire, à travers laquelle nous pourrons nous sentir bien intégrés dans notre pays. Ce sera ma bataille pour l’avenir. »


Zeina Hélou : La révolution a renforcé ma détermination à rester au Liban

« Ma révolution à moi a commencé bien avant le 17 octobre 2019 », dit Zeina Hélou, chercheuse dans le domaine socioéconomique et militante. « Une révolution au niveau personnel d’abord, un refus total de tout ce qui est conventionnel, et la rumination d’une révolution qui tardait à venir ensuite. La thaoura m’a prouvé que je voyais les choses dans le bon sens. Elle a toutefois créé en moi des sentiments contradictoires. D’une part, elle m’a permis de me raccrocher à l’espoir que je n’avais d’ailleurs jamais perdu. D’autre part, elle a renforcé ma tristesse. La misère est si flagrante, cette misère commune sociale, politique et personnelle. Et changer les choses prendra beaucoup de temps. En même temps, la thaoura a renforcé ma détermination, jusqu’à mon dernier souffle, de rester au Liban, de résister à la classe politique et de lui dire non. Je m’engage donc à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour changer radicalement la situation politique. Et c’est ce qui me rend plus tenace, plus volontaire, plus déterminée. La révolution n’est plus un moment à vivre. C’est devenu un style de vie à maintenir, un exercice d’endurance de longue haleine. »


Salam Badreddine : Ce que je croyais irréalisable est devenu à portée de main

Salam Badreddine, professeure et fonctionnaire à la retraite, est une militante de Nabatiyé, où elle est l’une des organisatrices du mouvement de contestation. « Avec la révolte, le sentiment d’impuissance qui ne me quittait pratiquement jamais a fait place à un sentiment de force né de la solidarité qui se dégage de l’action commune. Soudain, tout ce que je croyais irréalisable est devenu à portée de main. Auparavant, quand je voyais des femmes revendiquer le droit de garde de leurs enfants ou celui de leur transmettre leur nationalité, je détournais le regard, convaincue de mon incapacité à les aider. En tant que fonctionnaire, j’assistais, impuissante, aux abus, à l’injustice et à la corruption. Tout cela a été balayé par la révolte. Notre groupe de révolutionnaires est parvenu à élaborer un plan d’action réalisable, visant à contrer l’action de syndicats dépassés, dévoués aux leaders politiques, ayant bradé nos droits durant des décennies. J’ai désormais confiance que cette intifada populaire se transformera tôt ou tard en véritable révolution. Même si le changement nous paraît lent, il est devenu inéluctable, et nous en constatons déjà les effets. Depuis quand les parlementaires sont-ils si prompts à lancer des projets anticorruption ? Mon ambition ? Que cette révolution aboutisse à un changement radical du système, en commençant par une réforme de la justice : et malgré notre confiance très limitée dans ce gouvernement, nous saluons l’action de la ministre de la Justice, Marie-Claude Najm, parce qu’elle désire réellement contribuer à ce changement. »


Siham Turkmani : C’est comme si j’avais soufflé, à nouveau, ma 18e bougie

Siham Turkmani fait partie des militants de la tente du sit-in de Halba, dans le Akkar. Diplômée en génie civil, elle n’a jamais exercé son métier.

« C’était comme si j’avais soufflé ma dix-huitième bougie, une seconde fois, le 17 octobre. J’ai l’impression d’être une jeune fille de 18 ans dans la peau d’une femme de 52 ans. La révolution a complètement changé ma vie. Je me sens vivante pour la première fois depuis très longtemps, et peut-être pour la toute première fois. Soudain, je me suis rendu compte que tout ce à quoi je croyais depuis longtemps n’était qu’une grande illusion : les promesses du parti politique auquel j’adhérais, les prises de position fondées sur l’appartenance confessionnelle et le souci de faire comme ses parents ou de ne pas froisser ses beaux-parents. La révolution a redonné sens à ma vie. Avant le 17 octobre, j’étais une femme au foyer, je m’occupais de mes enfants et de mes petits-enfants. Depuis le début du soulèvement populaire, je rencontre de nouveaux visages, des personnes qui veulent les mêmes choses que moi et qui revendiquent leurs droits, des gens pour lesquels la révolution a été comme une lumière.

J’ai le sentiment de servir à quelque chose ! Je dois cette révolution à mes enfants et à tous les jeunes. Je leur présente également mes excuses pour avoir voté un jour pour la classe politique qu’ils tentent aujourd’hui d’éradiquer. Mon fils et mon époux ont également rejoint le mouvement. Dans la tente du sit-in de Halba, on m’appelle Emm Sami, mais je suis devenue la mère de tous les jeunes hommes et femmes de la révolution du Akkar. Je vis aujourd’hui ce que les Arabes appellent communément le printemps de la vie. »


Bahia Solh : La thaoura m’a transformée en intellectuelle politisée

Bahia Solh, enseignante et militante, est l’une des principales figures du mouvement de contestation à Baalbeck. « Je suis devenue plus audacieuse. J’ai appris à m’aimer plus. Je sais désormais ce que je veux. J’ai plus d’espoir pour l’avenir, même si la révolution à ce jour n’a pas réalisé tous ses objectifs. Sur le plan politique, je me suis détachée du parti politique avec lequel je sympathisais. J’ai une meilleure vision du concept de l’État. La thaoura m’a transformée, sans m’en rendre compte, en une intellectuelle politisée. J’observe plus, j’affronte plus et je recherche la vérité.

Par ailleurs, je suis devenue plus ouverte aux autres. Je les accepte et les écoute. Et je suis plus prompte à descendre dans la rue lorsque je sens qu’un danger guette les habitants de ma région. Je cherche toujours un moyen pour maintenir l’aspect pacifique de la révolution.

Sur les plans social et sociétal, je lance davantage d’initiatives pour aider les moins nantis. Je suis plus concernée par les questions publiques et par les affaires de la femme. La conscience des droits de la femme est désormais plus ancrée chez moi. Pour moi, la participation de la femme à la révolution, sa libération et son rôle sont indissociables. »


Karen Fawaz : Je n’ai jamais été aussi fière d’être libanaise


Karen Fawaz, femme au foyer et mère de deux adolescentes, a participé à toutes les manifestations. « Je suis descendue dans la rue dès le premier jour et je n’ai manqué aucun rendez-vous. Ce mouvement de révolte, j’y ai cru. Oui, j’ai cru profondément au changement du gouvernement et d’une façon de gouverner qui est oppressive et malsaine. Quand j’ai vu cette complicité entre les Libanais de tous âges, de toutes classes sociales et de toutes religions, j’ai senti qu’on allait vraiment réaliser un véritable changement pour un Liban meilleur. Je me suis sentie plus combative, plus déterminée à m’exprimer pour aboutir à ce changement. Je n’ai jamais été aussi fière d’être libanaise que durant cette période. Et je n’ai jamais senti cet amour pour mon pays autant que pendant ces moments. J’y ai cru fort mais une rage m’envahit aujourd’hui quand je vois où on en est toujours. Je continue cependant de descendre dans la rue. Je sens une profonde tristesse parce que le changement n’est pas à la hauteur de nos attentes. On n’a jamais été aussi détruits, même durant la guerre. J’ai toujours ce sentiment de rage envers une classe politique toujours présente. Je me sens aigrie et ça ne m’est jamais arrivée. »


Aline Kamakian : La révolution m’a donné une lueur d’espoir

Entrepreneuse, Aline Kamakian, fondatrice et propriétaire du restaurant Mayrig, s’est engagée à fond dans le mouvement de contestation. « La révolution m’a donné une lueur d’espoir, parce que j’ai réalisé que les Libanais peuvent s’entendre sur les même idées, qu’unis ils peuvent changer les choses. Je me suis rendu compte que nous avons les même peurs et que nous vivons les mêmes déboires et que chacun exprime ce qu’il vit à sa façon. J’ai remarqué que nous sommes un peuple soudé et solidaire. Je garde l’espoir malgré tout. Je fais confiance à la jeune génération qui bousculera tous les tabous et qui est de loin plus exigeante que la nôtre. Nous, la génération de la guerre, avons réalisé que le pays allait mal, mais nous avons fait avec, en menant notre petit bout de chemin. Nous nous sommes adaptés sans faire l’effort de changer les choses. Si je n’étais pas très présente ces derniers temps, c’est parce que j’ai beaucoup voyagé pour assurer la continuité de mon entreprise. Le plus important pour moi aujourd’hui face à la crise financière est de préserver l’emploi des personnes qui travaillent dans mon entreprise et de ne pas réduire leurs salaires. Il faut tenir debout, c’est une forme de résistance aussi. Il faut penser sur le long terme, être tenace car il ne sera pas facile de se débarrasser de la classe politique qui ne veut pas lâcher le pouvoir. Je n’ai aucun doute, la révolution aboutira. »


Zeina Karam : Je me définis comme le soldat inconnu des manifestations

Zeina Karam, femme au foyer et grand-mère, est une militante de la première heure. « J’ai toujours eu une âme de militante, surtout depuis mon retour au Liban, en 2003. Je me définis comme le soldat inconnu des manifestations ; je faisais aussi bien le ménage que la coordination dans notre tente du parking des Lazaristes. J’ai été sur tous les fronts, j’ai participé à toutes les manifestations possibles et j’ai même passé le Nouvel An place des Martyrs. Lorsque les violences ont éclaté, les 18 et 19 janvier (lors de manifestations devant le Parlement), j’ai été toute seule aux urgences voir les blessés et j’ai lancé ensuite un appel aux dons, auprès de mon cercle d’amis, pour financer les chirurgies. Les dons n’ont pas tardé à pleuvoir.

Une fois, j’ai vu la police qui embarquait un jeune homme lors d’une manifestation. J’ai couru après lui pour lui demander son nom. J’ai ensuite fait le tour des postes de police pour m’assurer qu’il allait bien. Quelques jours plus tard, un jeune homme m’a tapoté sur l’épaule lors d’une manifestation, c’était lui, et il voulait me donner de ses nouvelles... Ce que j’ai vécu, depuis le 17 octobre dernier, m’a donné beaucoup plus que ce que j’ai donné. »


Mayssa Jallad : J’ai vécu une utopie

Mayssa Jallad est architecte et musicienne. « J’ai passé les premiers jours de la révolution à me balader dans le centre-ville de Beyrouth avec une pancarte qui disait, en arabe : “Il faut éliminer le système confessionnel corrompu.” Ces quelques premiers jours, j’ai vécu une utopie, un Liban auquel je n’avais jamais osé rêver. J’étais témoin d’une histoire architecturale incroyable. Le parking des Lazaristes était devenu un espace de débat comme je n’en avais jamais vu au Liban. L’Œuf était devenu un espace accessible où se tenaient des cours, et on découvrait la beauté sublime du Grand Théâtre.

Quelques jours plus tard, un de mes amis m’a demandé si je voulais bloquer la rue Kantari avec lui. C’est là que j’ai rencontré un groupe incroyable d’artistes, d’activistes et de musiciens, et le Collectif Kantari est né. Nous écrivons ensemble des paroles de chansons satiriques sur fond de musique arabe populaire. Dès que la crise des banques a commencé, nous avons écrit des chansons et nous les avons chantées dans plusieurs banques à Beyrouth. C’était juste avant Noël, et je pense qu’on ressemblait à une chorale… la chorale de la révolution. Je pense que le rôle des femmes activistes impose une sorte de soft power que le système n’arrive pas à comprendre ni à bloquer, ce qui rend ces femmes très puissantes. »


Laura Karam : Nous avons encore tellement de choses à accomplir

Laura Karam, architecte d’intérieur, designer de meubles et militante. « Sur le plan personnel, la thaoura m’a permis de revoir mes priorités, de repenser mes fréquentations en fonction de valeurs communes, de mieux gérer mon temps et mon indépendance. Les seules fois où je me suis exprimée artistiquement lors des manifestations, j’ai dessiné par terre à la craie, mue par une envie personnelle de ne pas laisser de trace permanente. En tant que femme, tout ce que je réalisais avant la révolte était empreint de douceur. Je ressens désormais ce besoin de dépenser mon énergie. J’ai tellement de rage que je dois l’exprimer pour qu’elle ne devienne pas déprime. Professionnellement, je donne une nouvelle vie à de vieux meubles d’époque chinés et je fais travailler des artisans de Tripoli. J’ai pris conscience que j’ai fait le bon choix en suivant mon instinct, malgré les risques que ce choix implique. Je contribue ainsi à encourager la production locale et l’exportation. Les revendications féministes m’ont donné envie de me battre contre les stéréotypes. Car il est faux de dire que les choses ont changé. Nous avons encore tellement de choses à accomplir. »



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commentaires (4)

Elle m'a rendu minable à aller quémander mon propre fric aux banques qui les ont détournés pour les remettre à des voleurs qu'ils n'arrivent pas à choper , pour me les rendre . Svp , plus JAMAIS ce genre de révolution.

FRIK-A-FRAK

11 h 20, le 07 mars 2020

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Commentaires (4)

  • Elle m'a rendu minable à aller quémander mon propre fric aux banques qui les ont détournés pour les remettre à des voleurs qu'ils n'arrivent pas à choper , pour me les rendre . Svp , plus JAMAIS ce genre de révolution.

    FRIK-A-FRAK

    11 h 20, le 07 mars 2020

  • quelle beauté ,soeurs de combat! mais chassez la tristesse,derrière les nuages le ciel est bleu ;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    09 h 10, le 07 mars 2020

  • C,EST D,AVOIR PROPULSE LES CITOYENS DE CHARYBDE EN SCYLLA. IL Y EUT UNE CONTESTATION. IL N,Y EUT PAS UNE REVOLUTION.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 15, le 07 mars 2020

  • Ce que la thawra a changé pour moi? J’ai renoué avec le Liban apres lui avoir tourné le dos par lassitude.

    Marie-Hélène

    00 h 42, le 07 mars 2020

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