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Moyen-Orient - Éclairage

Féministes du monde arabe, d’une génération à l’autre

Les thématiques évoluent, les générations passent, les moyens d’expression changent. Mais, au cœur des combats pour la reconnaissance des droits des femmes dans la région, demeure l’idée fédératrice que la construction nationale ne saurait se faire sans l’émancipation des femmes.

Des femmes en Égypte manifestent pour leurs droits. Photo AFP

« Pas de patrie libre sans femmes libres » : le mot d’ordre palestinien pourrait résumer le combat des femmes dans le monde arabe. De l’Algérie à l’Irak, du Liban au Soudan, de l’Égypte à la Tunisie, elles sont à l’avant-poste des soulèvements populaires qui ont conquis leurs pays, et livrent une multitude de combats qu’elles lient les uns aux autres : contre la société patriarcale et ses normes sociales et légales discriminantes ; contre la violence domestique et le harcèlement ; contre l’oppression des régimes en place et les forces d’occupation. Le résultat d’une histoire féministe qui s’est jouée en plusieurs temps et qui a transcendé les générations, malgré des différences de langage, de contexte ou encore de méthodes. « Nous parlons aujourd’hui d’“intersectionnalité”. Pour d’autres, avant, c’était la convergence des luttes. C’est la terminologie qui a changé. Ça veut juste dire que nous avons un projet de société qui touche à tous les aspects : économique, civil, juridique, politique », admet Amal Hadjadj, 33 ans, féministe algérienne membre de plusieurs collectifs. Au cours de la dernière décennie, les femmes se sont emparées des rues de leurs pays pour clamer haut et fort que l’avenir ne se ferait pas sans elles. Du carré féministe d’Alger à la marche des femmes à Bagdad, elles sont aujourd’hui plus visibles dans l’espace public. Mais cette présence dans l’arène politique ne date pas d’hier. De génération en génération, les femmes ont toujours été là.

Dans le sillage des indépendances, les féministes de la deuxième vague (1920-1970) épousent largement le panarabisme et luttent à travers des structures liées à l’État. Dans l’effervescence nationaliste du moment, elles sont actives pour l’indépendance de leur pays, posent la question de la suppression du voile et évoquent la nécessité de réformer les lois. « Après l’indépendance, les femmes se mobilisent dans des structures institutionnelles comme les unions nationales de femmes ou les partis politiques », explique Nadia Leila Aissaoui, 51 ans, sociologue franco-algérienne et membre du Fonds des femmes pour la Méditerranée. Face à ce militantisme, les régimes autoritaires en place jouent sur plusieurs tableaux, tentant par tous les moyens de coopter les associations féministes et l’ensemble du mouvement social et syndical. Les Premières dames sont érigées en symboles de l’émancipation des femmes et donnent leurs noms à diverses initiatives. Le nationalisme arabe est porteur d’un double discours : la confrontation à l’Occident, d’une part, et l’affirmation d’une image moderniste du pouvoir, d’autre part.


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C’est parce que le souvenir de cette récupération politique par les régimes autoritaires est douloureux que les nouvelles féministes sont aujourd’hui méfiantes vis-à-vis des anciennes structures. « Il y a une forme de résistance face aux associations plus gouvernementales dont les anciennes organisations sont issues, même quand elles sont à but non lucratif et non liées à l’État », résume Farah Barqawi, 34 ans, militante féministe palestinienne née en Syrie et résidant actuellement en Égypte.

Même si la jeunesse était à l’avant-poste, les révoltes arabes ont permis une certaine communion entre militantes de longue date et jeunes féministes sur les places fortes de leurs pays. « Il y a eu un travail avec les organisations anciennes pour établir des stratégies communes, réfléchir aux erreurs du passé et à comment faire pour que le “hirak” n’instrumentalise pas les femmes sans reconnaître leurs droits », témoigne Amal Hadjadj. Un dialogue entre deux visions du féminisme avec son lot d’incompréhension et de frustration. « Les jeunes sont beaucoup plus pour un mouvement féministe plus large, alors qu’avant, il y avait, pour ne citer qu'un exemple, les communistes d’un côté, les trotskystes de l’autre. Les femmes se souciaient davantage de respecter la ligne du parti que de créer de réelles convergences avec les autres femmes sur les questions féministes », commente Nadia Aissaoui.

À partir des années 80, une partie de la jeunesse féministe élargit le combat et tente de dépasser les engagements politiques d’hier. Cette “troisième vague de féminisme” est moins préoccupée de structure et de hiérarchie, et plus soucieuse d’inclure les différences de religion, de sexualité ou de handicaps. « Aucun mouvement n’apparaît tout seul, de nulle part. Il émerge de femmes qui, à une autre époque, se sont battues pour exister », nuance Mozn Hassan, 41 ans, fondatrice de l’organisation égyptienne Nazra for Feminist Studies. « La question intergénérationnelle n’est pas qu’une question d’âge. C’est une question de point de vue, de conception. Le propre du mouvement féministe, c’est justement sa capacité à embrasser la diversité. Chaque groupe a sa propre valeur ajoutée », ajoute-t-elle.



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Révolution numérique
La jeunesse féministe a grandi avec internet. Elle s’est réapproprié le numérique qu’elle a érigé en arme de combat pour ses droits. Sur les réseaux sociaux, les jeunes féministes se rencontrent, partagent leurs expériences, défont les stéréotypes et abattent les tabous. Un activisme qui n’est pas toujours compris par les générations précédentes, pour qui le terrain reste l’espace principal d’où peut éclore le changement. Des questions dont Farah Barqawi a l’habitude de débattre avec sa mère, Zeinab el-Ghonaimy, directrice du Centre de conseil juridique aux femmes à Gaza. Sensibilisée dès son plus jeune âge au féminisme et aux droits des femmes, Farah Barqawi lance, en octobre 2011, avec d’autres militantes de la région, l’initiative « Le soulèvement des femmes dans le monde arabe ». Née sur Facebook, la page a connu un succès croissant grâce à une campagne appelant les femmes du monde arabe à diffuser photos et revendications afin de créer un réseau régional dans le sillage des révolutions. « La génération de ma mère retournait toujours vers l’idée de l’association. Quand on a lancé la campagne, on nous demandait toujours : où sont vos bureaux ? C’est très beau, le travail en ligne, mais ce n’est pas un vrai travail », se souvient la jeune femme.

Cette génération est également beaucoup plus exposée à l’anglais, langue dans laquelle circule une part importante de la production théorique et militante sur le genre et les sexualités. « Dans nos sociétés, les jeunes ont souvent tendance à se tourner vers les plus âgés pour leur poser des questions. Moi, c’est ma fille, Farah, qui m’a appris à utiliser un ordinateur, à lire mes mails, à me servir de Facebook et de Twitter. Elle me dit toujours que quand j’avais son âge, j’étais déjà un leader. Oui, j’étais un leader sur le terrain politique. Je luttais contre l’occupation. Mais elle, elle a l’anglais et internet, ce qui ouvre à de nouveaux horizons », confie Zeinab el-Ghoneimy.


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Mais le retour de manivelle n’est jamais bien loin. Ces outils nourrissent les fantasmes autour du féminisme, relégué par ses détracteurs au rang d’importation occidentale. Qu’il s’agisse des régimes autoritaires ou de l’islamisme politique, les forces qui accaparent l’espace public dans le monde arabe à partir des années 80 s’opposent aux droits des femmes. « En Algérie, à la fin des années 80, avec la crise économique, la décennie noire et la guerre civile, le mouvement des femmes a été laminé. Dans le monde arabe, il y a eu la montée de l’islamisme politique et une radicalisation des dictatures qui ont écrasé ces associations passées en quasi-clandestinité », rappelle Nadia Aissaoui.

Malgré la persistance de ces critiques, une nouvelle forme de féminisme interne à l’islam se mobilise progressivement à partir des années 90 sur les questions de genre et contribue à bousculer les anciennes lignes de fractures. Sous le nom de féminisme islamique, il repense le rôle de la femme au sein de la religion et propose une réinterprétation des textes religieux en faveur d’une défense des droits des femmes. L’émergence d’un courant qui se revendique à la fois du féminisme et de l’islam diversifie le mouvement féministe, tout en rendant la question religieuse moins clivante. En Algérie, par exemple, la religion ne relève plus aujourd’hui d’une ligne de partage essentielle entre féministes. « Dans les années 1990, c’était très différent, il était hors de question pour nous de dialoguer avec les militantes islamistes car elles portaient un projet d’État islamique. Elles disaient clairement qu’une fois qu’elles seraient au pouvoir, nous n’existerions plus, ou en tout cas plus sous cette forme », évoque la sociologue.

Cette évolution représente l’un des bouleversements du mouvement qui, longtemps, s’était focalisé sur la question du port du voile islamique, l’une des pierres angulaires du combat. En Égypte, en Irak ou encore en Palestine, les femmes descendent dans les rues dès les années 30, déchirent leurs voiles et menacent de porter les armes contre la puissance mandataire. Puis, avec le développement du socialisme arabe et d’un discours officiel bien rodé autour de l’émancipation féminine dans les années 50 et 60, les femmes des milieux urbains se défont de leurs foulards. Un symbole dont la force est moindre aujourd’hui. « Certes, le voile a un aspect patriarcal, oppresseur, mais finalement comme beaucoup de choses qui ont fini par être des choix. Je me bats contre le voile imposé, mais je ne me bats pas contre la liberté de choisir de porter ou non le voile. En tout cas, ce n’est pas un sujet d’actualité en Algérie, que ce soit dans l’ancienne génération ou dans la nouvelle », explique Amal Hadjadj.


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« Joyeux et décomplexé »
Cette liberté de choisir fait écho au désir des femmes de se réapproprier leurs corps. Aliaa Magda Elmahdy, jeune Égyptienne qui avait posé nue sur son blog au début de la révolution, était devenue l’une des images fortes de cette aspiration à s’affranchir des carcans sociaux. « Le féminisme de la nouvelle génération évoque moins la question des législations, qui a été le travail des aînées, que la question du corps des femmes comme un instrument de lutte politique pour se réapproprier l’espace public, exercer une sexualité plus libre », note Nadia Aissaoui.

Il est ainsi possible d’aborder certains sujets avec plus de légèreté. Le fond se marie à la forme pour changer le visage du féminisme. Les arts notamment contribuent à désacraliser nombre de questions tabous de manière ludique et décomplexée. « On parle plus d’homosexualité, de lesbianisme, du mouvement Queer… Les femmes ont explosé toutes les tendances conservatrices et, même si c’est minoritaire, avec la caisse de résonance que constituent les réseaux sociaux, ça fait un effet de loupe », note Nadia Aissaoui.

Une petite révolution qui bouscule tous les interdits mais qui reste limitée à certains milieux, plus privilégiés. « Personnellement, je n’ai pas de problème avec ces sujets, je n’ai pas de problème avec le fait que ma fille appartienne à une autre génération. Mais moi, je ne suis pas prête, dans le contexte de Gaza, à travailler là-dessus parce que ce n’est pas une priorité », confie Zeinab el-Ghoneimy. « Si l’on abordait ces questions, nous serions confrontées à une levée de boucliers sans commune mesure. Pour moins que cela, on peut nous accuser de vouloir modifier la culture de la société ou l’éloigner de la religion », ajoute-t-elle.

Malgré les divergences du mouvement, la majorité des féministes reconnaissent qu’une étape a été franchie depuis le début des soulèvements populaires. « À l’époque, on ne pouvait pas dire “féministes”. On ne peut l’assumer que depuis récemment. Je dirais même, que depuis les révolutions arabes », conclut Nadia Aissaoui.



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