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Liban

Pour des histoires d’ego et de sous, le Liban en passe de perdre son héritage culturel

Conférence

Sous couvert de modernisme et de développement économique, le patrimoine va à vau-l’eau. Avec la photographe Houda Kassatly, quatre spécialistes dénoncent l’héritage malmené depuis la fin de la guerre civile.

May MAKAREM | OLJ
21/02/2020

En l’absence d’un cadre juridique, la préservation du patrimoine architectural et naturel est devenue chimérique. Quoi faire ? Transformer chaque édifice en grotte de Jeïta et rameuter la planète ? Fonder un mouvement foncièrement agressif, à l’instar de ce que fait Greenpeace pour l’environnement ? Attendre jusqu’aux calendes grecques que l’État inspiré déclenche une opération coup de poing ? Ou regarder la ville mourir ? Regarder le paysage subir des métamorphoses qui ressemblent fort à une mise en pièces, comme à Nahr el-Kalb ?

L’artiste photographe Houda Kassatly en témoigne. L’exposition de ses œuvres à la galerie Alice Mogabgab a été l’occasion pour l’économiste Jad Chaabane et les archéologues Nadine Panayot Haroun, Levon Nordiguian et Yasmine Maakaroun Bou Assaf de revenir sur la menace qui pèse sur l’ensemble des biens matériels ou immatériels, produits de l’histoire du Liban. Or, « dès que la protection et la conservation d’un patrimoine est inscrite dans la loi, elle devient politique de l’État et outil de son développement. Ceci est perçu comme un moyen efficace de lutter contre la mondialisation par le développement d’un sentiment d’appartenance, un soutien à la créativité humaine et une revitalisation des groupes socioculturels », relève Nadine Panayot Haroun, chef du département d’études muséales et de gestion du patrimoine culturel de l’Université de Balamand. Pour Mme Panayot, « l’œuvre de Houda Kassatly touche à toutes les composantes du patrimoine (…). Son geste projette sur le passé la lumière du présent. Dans un même mouvement, elle s’approprie à la fois l’histoire et la mémoire d’un paysage, objet, attitude, savoir-faire. C’est ainsi que le patrimoine est dans le devenir, il est la somme de l’histoire et de la mémoire, donc actif et bien vivant ».


L’esthétique des ruines et leur message
« L’une des missions de l’art est de démontrer derrière les apparences l’âme des choses, affirme Levon Nordiguian, archéologue et directeur de la photothèque de la Bibliothèque orientale de l’USJ. Houda Kassatly marque une rupture avec les pratiques d’avant-guerre où les grands photographes fixaient principalement les monuments et les sites touristiques du pays. Elle a renversé la règle habituelle en mettant en image des ruines de bâtiments, la façade de maisons à trois arcs avec un fil à étendre, des couches d’enfant ou des tapis étendus sur les balustrades des balcons qui annoncent le ménage saisonnier. « De telles photos étaient inconcevables et pas dignes de publication », ajoute l’archéologue. Soulignant l’apport précieux de l’artiste « à la valorisation et à la patrimonialisation de la maison beyrouthine », il fait observer qu’à travers ses œuvres photographiques, notamment De pierres et de couleurs, Vie et mort des maisons du vieux Beyrouth, on assiste sans aucun discours littéraire à une analyse de la maison beyrouthine, de sa splendeur à sa destruction. « Chacun de ses clichés en dit long sur le drame qu’a vécu la ville sur le plan humain bien sûr mais aussi patrimonial, et affirme nettement une position politique, une réflexion sur le devenir et l’injure faite à l’architecture libanaise », dit Levon Nordiguian.


(Lire aussi : Sous la plume de Levon Nordiguian, le Metn dévoile ses pépites)



Tripoli, patrimoine menacé
En fait, « l’artiste Kassatly fait non seulement figure de pionnière en s’intéressant au détail insolite mais aussi en maintenant le public informé des menaces qui pèsent sur ce patrimoine. C’est une lanceuse d’alerte », souligne Yasmine Maakaroun Bou Assaf, directrice du Centre de conservation et de restauration de l’Université libanaise à Tripoli, qui a mené des projets de conservation de sites majeurs au Liban, notamment Baalbeck, Nahr el-Kalb et la citadelle de Tripoli.

« Son travail de fond d’artiste-ethnographe-philosophe a redonné une lecture nouvelle à ce patrimoine. Nos étudiants en ont largement bénéficié pour découvrir et apprendre », ajoute la spécialiste. « Par son approche esthétique, elle a fait un travail de mémoire et de trace. Elle a mis l’accent sur les détails architecturaux, sur l’aspect social et humain ; elle a fait un travail inédit sur les artisans de Tripoli dont le savoir-faire est menacé de disparition », prévient-elle. Tout comme les maisons patrimoniales qui tombent sous le pic des démolisseurs : souffleur de verre, dinandier, ferronnier, charpentier, ou encore plâtrier... Les vieux tours de main de ces métiers artisanaux sont emportés dans le tourbillon de l’industrialisation. « À l’heure actuelle, il n’en reste plus beaucoup », avertit Mme Maakaroun Bou Assaf, insistant sur le fait que la ville de Tripoli, dernier vivier culturel où l’on peut identifier encore des souks, des khans, des madrassas et des artisans, est en train de vivre le même processus que celui qu’a vécu Beyrouth. Dans ce contexte, « ses clichés mettent en lumière des comportements illicites ou dangereux qui constituent une menace pour le patrimoine. Ils permettent de prévenir des tragédies, et par conséquent de préserver des biens communs ».


Bilan post-guerre
Le patrimoine génère des activités économiques et contribue à la création d’emplois et au développement du tourisme. « Dans les pays industrialisés, et même en développement, sa contribution varie entre 10 et 20 % du produit intérieur brut, c’est-à-dire 1/5 du PIB », indique l’économiste et activiste social Jad Chaabane. L’auteur principal du Rapport sur le développement humain arabe 2016 du PNUD, fait observer que partout dans le monde, la valorisation de l’ensemble des biens matériels ou immatériels possédant une valeur historique est une priorité dans les pratiques publiques. Les États accordent subventions, budgets et pouvoirs aux municipalités et aux ministères de la Culture et du Tourisme pour leur permettre d’assurer la protection du patrimoine, d’autant que celui-ci s’inscrit dans la décision nationale.

« Au Liban, aucune action n’a été mise en œuvre pour entreprendre une telle politique. Les gros budgets ont été alloués à l’armée et aux ministères régaliens. Alors que les fonds attribués à la Culture suffisent à peine à couvrir les salaires », souligne M. Chaabane.

Pointant la période post-guerre, au cours de laquelle l’héritage architectural a été sacrifié, il signale que la principale cause de l’augmentation constante des dégradations du patrimoine urbain vient de « l’absence de plan de développement et des modifications successives des textes de la loi de la construction profitant aux promoteurs immobiliers ».

Jad Chaabane met l’accent sur le patrimoine naturel et sa contribution au développement de la science de la génomique et de la biotechnologie. Or les principaux secteurs d’activité qui font aujourd’hui usage quotidien de la biotechnologie sont les industries pharmaceutiques et agro-alimentaires. Dans le domaine de la pharmacie, la biotech est utilisée pour produire de nouvelles thérapies contre les maladies génétiques, considérées jusqu’ici comme incurables. Dans le domaine alimentaire, elle permet de créer des plantes plus résistantes aux bactéries et aux nuisibles et d’améliorer le rendement des cultures. Dans le domaine cosmétique enfin, elle sert à créer de la peau artificielle pour éviter les tests sur les animaux. À titre d’exemple, l’archipel arctique du Svalbard, en Norvège, abrite les réserves de graines de toutes les cultures vivrières de la planète.



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Eddy

Nous phoeniciens aimons un peu trop l'argent et on en paie le prix après. C'est le meme oiseau qui renait de ses cendres, pas un meilleur. Sauf peut qui sont entrain de quitter se pays, mais heureusement pas tous.

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