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Enquête

À Idleb, le malheur des civils fait le bonheur des passeurs

Contraints de fuir les régions rebelles bombardées par le régime et Moscou, des centaines de milliers de Syriens s’agglutinent à la frontière turque, que beaucoup espèrent franchir à tout prix.

Un rebelle syrien proturc dans la ville de Tal-Abyad, à la frontière avec la Turquie, le 13 octobre 2019. Photo archives Reuters

« Ce sera 3 000 dollars pour ta femme, sans les enfants. » « 3 000 dollars pour une seule personne ? Tu as cru que j’étais Bill Gates ! » Il y a quelques jours, Zahi*, un jeune humanitaire, père de deux enfants en bas âge, s’est résolu pour la première fois à contacter un passeur dans l’optique de faire passer sa famille de l’autre côté de la frontière turque. Comme lui, de nombreuses familles syriennes espèrent échapper aux bombardements du régime et de son allié russe, qui mènent une offensive sans précédent contre les régions d’Idleb et d’Alep. Après la reprise par le régime de sa ville, Alep, en 2016, Zahi avait été contraint de se réfugier dans la province d’Idleb. Au fil de la reconquête des territoires rebelles par les forces loyalistes, la province était devenue le terminus pour tous les civils et les combattants refusant de vivre sous le joug du régime syrien. Mais tous savaient qu’un jour Bachar el-Assad lancerait la grande offensive pour la reconquête de ce fief de l’opposition et qu’ils seraient amenés à fuir de nouveau.

Depuis le 1er décembre, plus de 900 000 civils ont ainsi été déplacés en raison des bombardements et des avancées fulgurantes des forces loyalistes sur le terrain. Ces civils quittent tout en emportant le minimum pour éviter une mort certaine ou la perspective de vivre à nouveau sous la terreur. Ils fuient, sans savoir où se réfugier. La province d’Idleb est encerclée par les forces du régime et la seule autre issue, la frontière turque, est non seulement fermée, mais surveillée de près par des gardes qui n’hésitent pas à tirer sur ceux qui, désespérés, tentent coûte que coûte de passer. L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) estimait l’an dernier qu’au moins 422 civils syriens ont été tués par les gardes turcs depuis 2011, dont 76 enfants de moins de dix-huit ans et 38 femmes. Pour se libérer de ce piège mortel, Zahi écume tous les jours les offres des passeurs, devenus, en quelques mois seulement, les rois du pétrole. Alors qu’un passage illégal en Turquie coûtait moins de 100 dollars par personne en 2016, il s’arrache aujourd’hui à prix d’or. Profitant de la ruée de civils tout au long de la frontière, qui demeure fermée depuis 2018, les passeurs affichent des tarifs pouvant aller jusqu’à 3 000 dollars par tête. Pour obtenir cette somme, beaucoup n’ont d’autre choix que de vendre tout ce qu’il leur reste, de s’endetter ou d’emprunter de l’argent à des proches. Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines. Le périple pour passer en Turquie s’avère extrêmement difficile et risqué, alors qu’un mur de béton de plus de 700 km construit par Ankara dès 2015 sépare les deux pays.

L’Orient-Le Jour a recueilli une dizaine de témoignages anonymes de Syriens, de passeurs, mais aussi et surtout de familles parvenues à entrer en Turquie ainsi que d’autres qui patientent pour tenter, voire retenter leur chance.


(Lire aussi : À Alep et Idleb, les civils pourchassés « par la mort de tous les côtés »)



Options à la carte

La prise de contact avec le passeur est le premier pas vers la Turquie. Dans les régions rebelles, les contrebandiers spécialisés dans ce type de trafic d’êtres humains ont quasiment pignon sur rue. « Il suffit de demander à un ami ou même de faire une annonce sur Facebook pour recevoir rapidement des numéros », assure Zahi. Passées les présentations sur WhatsApp, ces agents détaillent leurs services auprès de leurs potentiels clients. « Il y a plusieurs options à la carte », explique Tarek*, un journaliste à Idleb. « L’option la moins chère, entre 400 et 600 dollars par personne, est celle où il faut passer à travers des failles ou escalader des murs. La deuxième est ce que les passeurs appellent “le permis militaire”. Pour soutirer un maximum d’argent aux gens, ils leur expliquent qu’il faudra graisser la patte d’un officier turc pour s’assurer que la voie sera libre. Cela s’avère très souvent être un leurre. La troisième option, la plus coûteuse, entre 2 000 et 3 500 dollars par personne, est censée permettre aux gens de passer directement par le poste-frontière en soudoyant des responsables turcs », détaille le journaliste. Le groupe jihadiste Hay’at Tahrir al-Cham (HTC) qui contrôle la région d’Idleb imposerait une taxe de 50 dollars par clandestin aux passeurs, sous couvert de réglementer ce commerce ultralucratif. « HTC contrôle ainsi “sa” frontière et s’assure qu’il n’y aura pas d’abus de la part des passeurs, tels que des extorsions ou des enlèvements », poursuit Tarek. Le premier passeur contacté via WhatsApp, Hussein*, a d’abord fait mine d’être un infirmier dans un hôpital d’Idleb. « Mon frère, je ne trempe pas dans la contrebande. Il doit y avoir méprise », dit-il, mal à l’aise, par message vocal. Quelques minutes plus tard, il déploie son argumentaire commercial, assurant que sa route est « ultrasécurisée » et que les « gendarmes turcs » ne tireront pas une balle. Pour convaincre, il envoie une vidéo récente d’une dizaine de civils rassemblés dans un appartement à Kilis (ville turque près de la frontière). Une preuve pour les familles ou les amis restés en Syrie que le groupe est arrivé à bon port. La conversation se terminera quand Hussein demande une photo de la famille afin de « préparer son devis ».

Abou Youssef*, un deuxième contrebandier à la voix rocailleuse, refuse quant à lui de faire passer des bébés. « Tu sais que la situation va de plus en plus mal à la frontière. On peut se faire repérer par les soldats turcs au moindre souffle ou petit cri d’un enfant », écrit-il, avant néanmoins de proposer un passage « spécial bébé » pour la modique somme de 1 600 dollars par personne. « Les temps sont durs. On ne met rien dans notre poche, tout va aux Turcs. Je sais qu’il y a cinq ans, c’était 10 fois moins cher, mais aujourd’hui, le risque n’a jamais été aussi élevé », tente de convaincre Abou Youssef.

« Au début, ils te vendent cela comme une aventure facile, mais une fois que tu passes de l’autre côté de la frontière, leur ton change, les passeurs deviennent plus agressifs et se fichent complètement si quelqu’un tombe ou peine à marcher », confie Ihab*. Cet Alépin, aujourd’hui déplacé à Afrine, refuse, pour l’instant, de réitérer l’expérience. En 2016, il était entré en Turquie avec sa femme et leur bébé après une marche de plusieurs heures dans le froid et la boue, avant de retourner en Syrie quelques mois plus tard, faute d’avoir pu obtenir un permis de résidence.


Livrés à eux-mêmes

Des passeurs n’hésitent pas à laisser tomber leurs clients en pleine nature s’ils soupçonnent le moindre danger. Il y a quelques mois, Hamza et sa femme, alors enceinte, ont marché des heures jusqu’à l’aube avant que leur guide n’abandonne le groupe d’une trentaine de personnes en pleine montagne désertique. « Des enfants s’étaient mis à pleurer, il nous a alors lâchés de peur de se faire attraper. Depuis cette tentative, on patiente dans un camp à la frontière jusqu’au jour où une nouvelle occasion se présentera », raconte-t-il. Ce genre d’épisode est fréquent. Abou Mansour*, qui a fui Maarret al-Naaman juste avant la reprise de la ville par les forces du régime fin janvier, s’est lui aussi retrouvé lâché la semaine dernière avec son épouse et leurs trois petites filles sous un olivier en territoire turc. Aussitôt appréhendés par des gendarmes, ils ont été renvoyés en Syrie via Bab al-Salam. « On est totalement pétrifiés par la peur, mais on fera tout pour ne pas mourir en Syrie », écrivait-il mardi soir, avant de donner à nouveau de ses nouvelles hier matin, sain et sauf, depuis la Turquie. « La vraie difficulté maintenant, c’est de rester en dehors des radars, car ils n’ont aucun papier », explique leur ami Mazen*, resté à Aazaz et chargé de payer la facture, soit 7 500 $, aux passeurs. La Turquie, qui accueille sur son sol plus de 3,5 millions de Syriens, traque depuis l’été dernier, et de manière très sévère, les migrants illégaux.

Ces mesures n’ont rien de dissuasif pour la plupart des candidats à l’exil. À Gaziantep (Sud), des proches et de nombreux amis attendent l’arrivée de Karim*, un père de famille de 27 ans. Son groupe, composé d’une quarantaine de personnes dont des enfants, est arrivé à Kilis il y a deux semaines après avoir escaladé un mur et arraché des barbelés. « J’étais euphorique, j’ai couru dans un restaurant turc acheter des chawarmas pour tout le monde pour célébrer ça. Je pensais vraiment être sauvé de l’enfer », raconte-t-il. Quelques heures après leur arrivée, des membres des services de renseignements turcs débarquent dans la maison du passeur, probablement alertés par des voisins. S’ensuivent 24 heures d’interrogatoire, d’« insultes » et d’« humiliation », avant un renvoi à la case départ. « Quand je pense que le passeur m’avait vendu un package “super deluxe”, sans danger, sans trop de marche en forêt, notamment parce qu’on a des enfants de 8 mois et 2 ans », dit-il. Ce journaliste alépin a vendu son ordinateur portable, sa caméra, sa voiture, celle de son père et des meubles pour pouvoir refaire sa vie hors de Syrie. Depuis, il piétine désespérément chez un ami à Aazaz, faute de trouver un appartement libre. « Je n’ai plus aucune confiance en ces passeurs, mais je n’ai pas d’autre choix », explique-t-il. En mars 2019, Karim s’est fait emprisonner par HTC parce que le groupe considérait que l’agence d’information syrienne pour laquelle il travaillait depuis 2015 lui était hostile. Grâce à de nombreux pistons, et sous condition qu’il n’exercera plus, il sera libéré après 47 jours. Depuis, il vit la peur au ventre, pourchassé de tous les côtés par le groupe jihadiste, par les avions et les soldats du régime et par la police turque. « Je vais retenter de passer en Turquie aujourd’hui. Si HTC n’était pas à mes trousses, je serais peut-être resté à Idleb », dit-il. Demain, une grande manifestation à la frontière turque, sous le mot d’ordre « Brise le mur », est prévue. « Nous n’accepterons pas la mort en silence », peut-on lire sur les tracts électroniques.

*Les prénoms ont été changés.


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Poutine va tout au plus essayer de sortir erdog-âne de Idlib en lui sauvant la face. Parce que le turc sait avoir été piégé par Poutine et son allié héros syrien Bashar. Les troupes terrestres que erdog-âne envoient avec fracas se feront laminer proprement par les soldats syriens, le ciel syrien étant verrouillé par la Russie. JUSQU'À LA VICTOIRE TOTALE AS PREDICTED.

FRIK-A-FRAK

01 h 10, le 20 février 2020

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Commentaires (1)

  • Poutine va tout au plus essayer de sortir erdog-âne de Idlib en lui sauvant la face. Parce que le turc sait avoir été piégé par Poutine et son allié héros syrien Bashar. Les troupes terrestres que erdog-âne envoient avec fracas se feront laminer proprement par les soldats syriens, le ciel syrien étant verrouillé par la Russie. JUSQU'À LA VICTOIRE TOTALE AS PREDICTED.

    FRIK-A-FRAK

    01 h 10, le 20 février 2020