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Moyen Orient et Monde

Les Turkmènes, le cœur en Syrie, la tête en Turquie

Éclairage

Hafez el-Assad n’a jamais considéré cette minorité comme une entité en soi et il leur était interdit de publier en langue turque.

14/02/2020

Dans une pinède du Jabal Turkman, dans le nord-est de Lattaquié, des combattants posent, lourdement armés, pas peu fiers de leur victoire. Nous sommes le 24 novembre 2015 et, quelques heures plus tôt, l’aviation turque vient d’abattre un Sukhoi 24 (SU-24) au retour d’une mission de combat. L’un des deux hélicoptères envoyés par Moscou secourir les pilotes est pris dans des tirs de rebelles. « Nos camarades ont ouvert le feu, nous l’avons tous fait. Les pilotes sont morts dans les airs », raconte, en turc, face à la caméra, un commandant adjoint des forces turkmènes. La guerre dure depuis quatre ans, mais c’est la première fois que les projecteurs sont ainsi braqués sur cette minorité turcophone qui a pris fait et cause pour la révolution. Et dont l’importance a cru à mesure que la Turquie s’est investie davantage sur le terrain syrien.

En 2016, Ankara franchit la frontière syrienne en lançant l’opération « Bouclier de l’Euphrate » avec comme objectif affiché de chasser l’État islamique de la ville de Jarablos. La Turquie a toutefois comme ambition principale de réduire le territoire conquis par les forces kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) qu’elle considère comme un groupe terroriste. Pour parvenir à ses fins, Ankara va s’appuyer sur des combattants locaux, et quoi de mieux que des Syriens parlant couramment le turc et prêts à faire allégeance à la nouvelle « sublime porte » ? Même au-delà des frontières syriennes. Même en Libye où la Turquie a déployé ces dernières semaines des milliers de mercenaires syriens, dont une majorité de Turkmènes, pour venir en aide au Gouvernement libyen d’union nationale (GNA-appuyé par l’ONU) dans sa guerre contre les forces du maréchal Khalifa Haftar notamment soutenu par l’axe émirato-égypto-saoudien.

Le sujet est extrêmement tabou. Des combattants sur place ou revenus de Libye, leurs proches ou des porte-parole de groupes syriens turkmènes ont refusé de répondre à nos questions. Abou el-Ez, un porte-parole turkmène au sein de l’armée nationale, a démenti à L’Orient-Le Jour l’envoi de soldats en Libye, reprenant le discours officiel d’Ankara. « La plupart des combattants syriens qui sont partis en Libye sont issus des groupes Sultan Mourad et Sultan Mehmet, affiliés aux brigades syriennes turkmènes », confirme cependant Nawar Oliver, chercheur et analyste au centre Omran, un groupe de réflexion basé à Istanbul. « Il n’y a pas d’entente directe entre ces groupes et Ankara, mais il s’agit de contrats individuels », précise-t-il.

Jamil, un Turkmène originaire d’une petite ville près de Jarablos, connaît quelques-uns de ces hommes envoyés à Tripoli en tant qu’ « agents de sécurité », pas en tant que « combattants », dit-il. Des missions qui leur permettraient de gagner plus de dix fois leur salaire mensuel et peut-être même obtenir la nationalité turque en guise de reconnaissance, selon des rumeurs. « Ils ont des salaires qui varient entre 2 000 et 2 500 dollars pour des contrats allant de trois à six mois. Mais en ce qui concerne l’octroi de la nationalité turque dès leur retour, c’est totalement faux », explique Jamil. « Les Turcs font confiance aux Turkmènes et préfèrent traiter avec eux », confirme Majd*, un journaliste alépin de l’opposition syrienne. Cette confiance tire ses origines des liens organiques qui unissent les deux peuples. Considérés comme des agents turcs par la Syrie baassiste, les Turkmènes ont vu dans la révolution de 2011 une opportunité historique de faire valoir leurs droits et d’obtenir enfin une reconnaissance. Syriens depuis plusieurs générations, ils ne renient pas leur terre et ne rêvent pas forcément de vivre en Turquie. Mais tout au long du conflit, ils se sont appuyés sur l’épaule protectrice de leur parrain.



(Lire aussi : La scène sunnite, notamment au Nord, et l’influence turque, par Scarlett HADDAD)



Marginalisés par le régime
Les Turkmènes, issus d’un peuple nomade d’Asie centrale ayant rejoint l’Anatolie, ont suivi les campagnes militaires des grands conquérants mamelouks et plus tard ottomans. Lors du départ des troupes turques de Syrie au début du XXe siècle, de nombreuses familles sont restées tout au long de la frontière, principalement dans les provinces de Lattaquié et d’Alep. « Nous sommes en Syrie depuis l’ère ottomane. Nous nous considérons syriens, mais nous gardons une tendresse pour la mère patrie turque », explique Jamil, étudiant en 5e année de pharmacie. « Nous ne pouvons dissocier les Turkmènes de la nation turque, au regard des liens qui nous unissent tels que le passé historique, la langue, les liens de sang et un destin commun. Nous considérons la Turquie comme une amie, une sœur », appuie de son côté Tarek Sulo Cevizci, président de la Fédération des associations turkmènes syriennes, tout en reconnaissant être syrien à part entière.

Le nombre de Syriens turkmènes est sujet à controverse, les estimations les plus basses évoquant 800 000 personnes et les plus hautes plusieurs millions. L’État syrien n’a jamais effectué de recensement officiel confessionnel ou ethnique. La politique d’assimilation démarrée sous le mandat français a tout fait pour arabiser les minorités de la région. « En l’absence de statistiques du régime Assad, nous estimons le nombre des Turkmènes syriens à plus de 3,5 millions car une grande partie des nôtres ont toujours peur de reconnaître leur origine turkmène du fait de leur marginalisation par le régime », explique Mohammad Vecih Cuma, président de l’Assemblée turkmène, interrogé par L’OLJ. Hafez el-Assad n’a jamais considéré les Turkmènes comme une minorité, et il leur était notamment interdit de publier en langue turque. Jamil, 32 ans, a suivi le programme scolaire officiel en arabe, mais une fois sorti de l’enceinte de l’établissement, le turc reprenait le pas. « Au collège, on avait le choix entre l’anglais et le français, mais le turc était complètement interdit. À la maison, nos chaînes de télévision étaient en majorité turques. On se sentait comme n’importe quel citoyen syrien, sauf aux yeux du régime », déplore-t-il. « Les Turkmènes ont été empêchés d’accéder à des postes importants au sein du pouvoir étatique et ont été exclus de la vie politique. Le régime baassiste a considéré la composante turkmène comme un ennemi », appuie Tarik Sulo Cevizci.

Ce sentiment d’être des citoyens de seconde zone a constitué un terrain propice lors des premières manifestations antirégime de 2011. « Les Turkmènes étaient déjà révolutionnaires dans l’âme avant même que la révolution ne démarre », estime Mohammad Vecih Cuma. Les régions à forte population turkmène assuraient elles-mêmes avant le soulèvement les services des villes, délaissées par l’État. La Turquie, qui n’a jamais caché ses ambitions panturquistes, n’a toutefois pu concrètement appuyer les Turkmènes qu’à partir du début de la révolution, notamment en finançant des brigades à prédominance turkmène pour défendre les zones traditionnellement considérées comme turkmènes, et combattre le régime syrien. Parmi elles, Sultan Mourad est considéré comme le groupe le plus influent dans la région, notamment dans sa participation active aux différentes offensives turques contre les forces kurdes du YPG.



(Lire aussi : La Turquie aurait envoyé des combattants syriens en Libye, selon l’OSDH)



Assemblée à al-Rai
En octobre 2019, Ankara lance envers et contre tous son opération « Source de paix » afin de déloger les FDS de sa frontière. Une offensive à laquelle participent les forces turkmènes regroupées au sein de l’armée nationale.

« Quatre bataillons ont été envoyés pour libérer la région des forces terroristes des YPG, et notre participation a porté ses fruits », appuie Abou el-Ez, le porte-parole militaire. Les Syriens turkmènes ont, comme une partie de leurs compatriotes arabes, dès le début rejeté les aspirations autonomistes des Kurdes dans le Nord syrien. « Nous vivions en communion avant la révolution. Mais quand une partie d’entre eux a rejoint le groupe terroriste lié au PKK, ça s’est naturellement tendu. Pour nous, ils sont au même niveau que Daech », explique Jamil. Les deux clans se vouent une hostilité quasi viscérale. En octobre dernier, des miliciens de Sultan Mourad avaient sauvagement assassiné Hevrin Khalaf, une politicienne kurde, ainsi que huit autres civils.

Le Nord syrien est devenu depuis cette opération une vaste zone d’influence turque. « Il y a des professeurs et des policiers turcs, des hôpitaux. On ne peut pas dire que ce soit une région turque, mais ils sont très présents, et c’est clairement mieux qu’avant », appuie Jamil. « Les combattants des factions turkmènes sont déployés dans toutes les zones libérées et sont en harmonie avec les groupes armées et population arabes », affirme Abou el-Ez. L’été dernier, l’Assemblée syrienne turkmène a relocalisé ses locaux d’Istanbul à al-Rai, ville à la frontière, sous contrôle de l’Armée syrienne libre. « La place naturelle de notre Assemblée est en Syrie afin de participer activement au véritable mouvement politique révolutionnaire et être au plus près de notre peuple », explique Mohammad Vecih Cuma.

Près de 400 000 Turkmènes syriens seraient actuellement en Turquie. « L’État turc traite les Turkmènes, que ce soit en Syrie ou en Turquie, comme tous les autres Syriens », explique Tarik Sulo Cevizci, à la tête de la fédération de neuf associations culturelles, caritatives et éducatives. Seuls 5 000 Syriens turkmènes sur 110 000 Syriens au total auraient obtenu la nationalité turque. Jamil a été naturalisé il y a 9 mois après sept années de résidence. « C’est plus difficile pour un Syrien turkmène qu’un Syrien arabe d’obtenir la nationalité car la Turquie veut qu’on reste en Syrie. Le message des autorités est clair : vous devez rester là-bas pour qu’on puisse tirer parti de votre présence en Syrie et qu’on puisse vous protéger », explique Jamil.

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DES TURKMENES VENDUS A LA TURQUIE TOUT COMME LES CHIITES LE SONT A L,IRAN.

Stes David

A l'ecole libanaise on pourrait enseigner grecque, armenien, syriaque, kourde, turque, arabe etc. pour etre multi-linguistique. Et probablement il y a encore des autres langues. Cela c'est important pour comprendre l'autre et trouver des solutions diplomatiques. Par contre beaucoup des etats dans la region vont nier cette realite, par exemple la "Republique Syrienne Arabe" indique deja dans son nom "Arabe" qu'ils se considerent 'arabe' et donc il y a une sorte d'indication que la presence d'autres langues comme le kourde et le turque n'existerait pas.

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