Interview express

Le Soudan forcé d’accepter toutes les conditions pour que Washington le retire de sa liste noire

Le président égyptien avec Abdel Fattah al-Burhane, en mai 2019, au Caire. Photo d’archives AFP

Les autorités soudanaises multiplient les gestes de bonne volonté en vue d’un retrait de Khartoum de la liste américaine des États « soutenant le terrorisme ». Il y a quelques jours, Khartoum a annoncé son intention de livrer le dictateur déchu Omar al-Bachir à la Cour pénale internationale (CPI). Jeudi dernier, le Soudan a signé un accord avec les proches de marins américains tués dans l’attentat contre le navire de guerre USS Cole au Yémen en 2000. Cette attaque – revendiquée par el-Qaëda et qui avait tué 17 soldats américains – avait été perpétrée par deux kamikazes qui s’étaient entraînés au Soudan. Le pays de l’Afrique de l’Est a été ensuite accusé d’avoir apporté son soutien à l’organisation terroriste, ce qu’il a toujours nié. Si Khartoum figure sur la liste noire depuis 1993, le renversement de Bachir l’an dernier a permis d’entamer des pourparlers entre les nouvelles autorités soudanaises de transition et Washington pour ne plus figurer sur la liste noire américaine. L’indemnisation des familles des victimes était une condition imposée par les États-Unis pour radier Khartoum de sa liste noire. Khartoum s’est d’ailleurs récemment félicité du bon déroulement des négociations avec les États-Unis et a annoncé ce 2 février – par le biais de son Conseil souverain – l’invitation du dirigeant Abdel Fattah al-Burhane pour une visite officielle à Washington, la première invitation d’un haut responsable soudanais par les États-Unis depuis plus de 30 ans. Cette ouverture vers Washington est accompagnée par une autre en direction d’Israël. M. Burhane a récemment rencontré le Premier ministre israélien qui a d’ailleurs annoncé il y a quelques jours le survol pour la première fois d’un avion israélien au-dessus du Soudan.

Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Moyen-Orient arabe et de la Corne de l’Afrique, livre pour L’Orient-Le Jour les enjeux que représente la liste noire pour le Soudan.


À quel point l’économie soudanaise est-elle freinée par la liste noire américaine ?

D’abord, les sanctions font mal à la population mais ne touchent pas les dirigeants. Le Soudan dispose d’une économie assez primaire qui exporte des produits de base, mais ce qui intéresse les gens de la rue, c’est l’essence et le pain. Dans les deux cas, c’est le peuple qui est frappé par la crise économique car il est facile d’imposer des sanctions sur les produits pétroliers ou sur l’importation de farine. Pour les dirigeants et la catégorie d’hommes d’affaires qui gravitaient autour du régime islamiste, les sanctions n’avaient pas changé grand-chose, leurs business se fait à Dubaï ou à Kuala Lumpur. Ils arrivaient ainsi facilement à contourner les contrôles de la communauté internationale ou bien les sanctions américaines. Par ailleurs, beaucoup de dirigeants des groupes paramilitaires soudanais étaient sous mandat d’arrêt ou victimes de gels d’avoirs à l’étranger, pourtant cela ne les a pas empêchés, comme Moussa Hilal, d’avoir des propriétés et des biens privés dans les pays voisins en Afrique ou bien en Asie.

Les sanctions de 1993 étaient ciblées et visaient surtout le fait que le régime abritait Oussama Ben Laden et des mouvements terroristes. Hassan al-Tourabi, qui dirigeait le pays dans les années 1990, a essayé de sortir son pays de la crise en créant une économie internationale islamique (…). L’idée était d’avoir une économie qui échapperait au contrôle de l’Occident. D’autre part, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe n’entretenaient plus de relations avec le Soudan car le pays abritait alors le chef d’el-Qaëda. Khartoum subit en somme un ensemble de sanctions assez composite depuis 1993, ce qui entraîne systématiquement des crises au Soudan.

Quelles sont les étapes à parcourir pour Khartoum pour obtenir son retrait de la liste ?

Le Soudan est condamné à payer des indemnités aux familles des victimes américaines qui ont été tuées dans les attentats. Des sanctions qui affectent la vie politique et économique soudanaise pour sa mise en cause dans les attentats contre le navire de guerre USS Cole au Yémen et des ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Il faut que le Soudan trouve les moyens financiers de régler ces amendes, plusieurs dizaines de millions de dollars, pour que les sanctions soient levées. Je pense que les pays du Golfe payeraient l’amende, en échange de quoi le gouvernement soudanais s’engagerait à rembourser sa dette plus tard.

L’une des étapes-clés pour le retrait du Soudan de la liste noire serait d’arriver à une meilleure coopération avec Washington, même si depuis le 11 septembre 2001, Khartoum collabore étroitement avec la CIA pour aider les Américains à débusquer les terroristes.

Sur un autre plan, on constate un rapprochement entre le Khartoum et Tel-Aviv, ce qui pose un problème interne au Soudan. Ce rapprochement résulte d’une décision unilatérale de M. Burhane, qui a rencontré M. Netanyahu sans consultation du gouvernement. C’est donc une volonté personnelle qui veut – à travers cette relation avec Israël – être l’homme que les Américains choisiront pour diriger le Soudan.

Si le Soudan a annoncé la fermeture des bureaux du Hamas et du Hezbollah, c’est parce que le pays est étranglé et qu’il est presque obligé d’accepter toutes les conditions qu’on lui impose pour recevoir de l’aide et pour que les Américains le retirent de la liste noire. Est-ce pour autant combattre le Hamas ou le Hezbollah ? Je ne pense pas.

Après son retrait de la liste noire, quelles pourraient être les conséquences au Soudan ?

Évidemment cela va permettre de débloquer des aides financières et sûrement des investissements. Pour l’instant cela ne va pas plus loin que ça. La priorité du gouvernement soudanais est de relancer l’économie et ravitailler sa population, qu’importent les décisions d’alignements politiques et de principe.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis avaient promis au Soudan une aide économique de 3 milliards de dollars, mais dans quel but ? Quand on parle d’aide au développement, est-ce que c’est pour ouvrir des mines de terres rares, des puits de pétrole ou bien des fermes d’agriculture mécanisée? Selon ce qu’on entend par « aide économique », on assisterait soit au pillage du pays, soit à un véritable investissement pour le bien de la population.


Pour mémoire

Attaque contre le destroyer USS Cole : Khartoum signe un accord avec les proches des victimes



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commentaires (4)

Quand on voit que le chantage yanky/sio est applaudit , pourquoi ne pas accepter que tout autre forme de chantage ne le soit point ?

FRIK-A-FRAK

12 h 19, le 19 février 2020

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Commentaires (4)

  • Quand on voit que le chantage yanky/sio est applaudit , pourquoi ne pas accepter que tout autre forme de chantage ne le soit point ?

    FRIK-A-FRAK

    12 h 19, le 19 février 2020

  • Lorsqu'on flirte avec le terrorisme, on est puni. Le Soudan l'a compris a ses dépend et cherche a faire amende honorable. Il a tout a gagner. Avant cela, il a subit des guerres civiles qui s’éternisaient, puis il a été divisé, et par la suite diabolisé et finalement mis au ban de la société internationale. Pour quoi? Pour qui? Pour qu'elle idéologie bête et stupide? L'islamisme fanatique? Le résultat est qu'aujourd'hui pour se refaire ils ont besoin du reste du monde. Alors ils choisissent de plier l’échine pour sauver ce qui reste. Il n'est jamais trop tard pour bien faire sauf chez nous. Chez nous, pour les beaux yeux du Fakih ou de Bachar, les imbéciles heureux qui nous dirigent, ou pensent le faire, préfèrent détruire le pays, le mettre a genoux, le saigner jusqu’à la dernière goutte se son sang! Et ça se prétend des patriotes?

    Pierre Hadjigeorgiou

    11 h 12, le 19 février 2020

  • ET BIBI EN PROFITE. QUE FONT LES ARABES POUR AIDER LE SOUDAN ET EVITER DES RAPPROCHEMENTS CONDAMNABLES ?

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 51, le 19 février 2020

  • Oh Non !! encore un pays arabe qui choisit de s'eloigner de la Moukawama, Moumana's ou MoumDingDong ! Comment peut-on ne pas etre seduit par le glorieux modele economique Iranien, la croissance fulgurante du PIB en Syrie ou les lumieres Irakiennes ??

    Lebinlon

    09 h 04, le 19 février 2020