Nos Lecteurs ont la Parole

Beyrouth, ma Lolita

par Sissi BABA
OLJ
12/02/2020

Beyrouth, « lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme ». Beyrouth : le bout des lèvres s’étire horizontalement d’une ouverture légère puis se retrousse comme on embrasse profondément son amant. Beyrouth.

Elle était « bey » en été, comme la baie de Saint-Georges que le capitalisme irréfléchi des nouveaux riches a voulu démolir. Elle était « route » obligée entre Occident et Orient, puis elle est devenue routes bloquées soit par la pluie diluvienne, soit par les diluviennes voitures qui ne cessent de foisonner, envahissant la ville par un brouillard empesté. Elle était « char’iyyé/gharbiyyé » (Est-Ouest) dans les barrages des miliciens et dans le vocable continu des incultes. Pourtant, elle était « Dame du monde » sur le papier de Nizar Kabbani et dans le regard du monde entier. Elle était un sein de lumière selon Adonis. Elle était Berytus mère des lois. Elle était la capitale des maisons d’éditions et de la culture. Elle était le Paris de l’Orient. Délicieusement cosmopolite et chaleureusement traditionnelle. Elle était l’unique Beyrouth, tout simplement, sans comparaison ni périphrase. Elle appartenait à la beauté, à l’excellence, au raffinement, à l’art. Elle appartenait à la voix de Feyrouz quand elle l’a convoquée pour l’enlacer, Beyrouth, l’azur infini dont le rocher ressemble au visage d’un vieux pêcheur.

Dis, combien de pécheurs ont commis d’innombrables dénis sur ton sol? Combien de fois on a sucé le plaisir et l’ivresse de tes veines, qu’il n’en reste que l’éthanol ? Combien de fois on a baissé ton rang dans toutes les statistiques d’évolution ? À genoux, on t’a violée de partout, et de partout coulent le sang rouillé des institutions étatiques, le liquide des poubelles, la mer rouge-orange de la Costa Brava, les rivières vertes des toxicités, la boue blanche des montagnes fracassées, la pluie noire des forêts de cendre, des pneus brûlés, de l’asphalte déchirée…

Tu es devenue leur prostituée. Ils ont profité de toi, ma petite mais grande Lolita. Les vieux seigneurs n’avaient même pas de goût – ni eux, ni leurs fils, ni leurs « & Co. ». Tu es devenue le propre de leurs familles. En te violant chaque soir, même chaque matin sous le soleil de la loi, on t’a offusquée et confisqué tes richesses. En échange, on t’a lancé le crachat et la pisse, puis on a éteint ses gros cigares– qui ne sont pas finalement si grands – sur ta chair qui garde toujours le souvenir de la pureté. On t’a interdit de pleurer. On t’a obligée par force à te lever. On a maquillé tes blessures. On a colmaté avec négligence les trous et les traces des tirs. On a payé cher ta robe de soirée et ta lingerie dentelée. On t’a parfumée d’un Dior de l’or du peuple. On t’a obligée à sourire pour faire partie du jeu. On t’a présentée à nouveau au grand monde. Tu es réapparue sur scène. Trébuchante, puante, saignante, car la fausse économie et l’ordre déguisé ne peuvent qu’endommager davantage ton velours, tes diamants et ta culotte. Trébuchante, puante, saignante, mais encore belle. Étrangement belle. Toujours belle. Tes maquereaux – ô combien nombreux – ne cessent de parler de toi, de te faire des compliments justement pour les vendre aux clients. Pour te vendre… plutôt te partager. C’est qu’on a encore soif de toi, de ta chair, de tes jus. Il reste encore le pétrole et le gaz qu’on ne peut ni investir ni s’autopartager seuls. Il faut payer des avances aux grands clients qui veulent, eux aussi, ta couche.

Te voilà triste au cœur de la soirée. Tu ne comprends plus ton reflet dans le verre de champagne. Tes voisines arabes, auparavant jalouses, te regardent avec mépris, satisfaction et supériorité – justement parce qu’elles se sentent toujours inférieures à toi. Elles aussi ont leurs maquereaux, mais ces derniers les protègent. Contrairement à la pute de trottoir que tu es devenue, elles sont courtisanes et exclusives. Toujours habillées de noir, elles se laissent désormais montrer un cheveu ou deux, signe de modernisation et d’ouverture. Elles portent des lunettes Gucci dernier cri. Elles parlent désormais de l’art car c’est un autre sujet de divertissement, et elles se vantent de leur évolution.

Quant à tes voisines occidentales, on dirait des forteresses médiévales bien protégées, tu n’arrives plus à les voir, tu ne fais plus partie de leur club. Assise avec tous les maquereaux-violeurs libanais, ta compagnie est la plus demandée, ton corps à chaque instant entouré par des caresses de chaleur, et tes oreilles chaleureusement embuées de souffles qui se veulent rassurants.

Même les clients ont besoin de toi. Tu es unique, même dans le pire que tu subis. Ton dos sculpté devient une piste de caresses, ta poitrine osseuse (car on ne te donne plus à manger), une source où l’on nourrit sa machiste soif visuelle. Tes jambes qui englobent le bassin méditerranéen sont tellement longues et belles… Mais on rêve plutôt du point de rencontre de toutes les civilisations, de l’origine du monde. C’est toi donc, Beyrouth, qu’on cherche éternellement à conquérir. Et comme l’on promeut sa marchandise au milieu d’un bazar, tes maquereaux se vantent de toi et promeuvent seulement tes traits physiques – car ils ne te connaissent pas vraiment. Et les voici tous arriver. Le Saoudien et l’Iranien ne sont jamais partis d’ailleurs, chacun laisse sa main occuper une cuisse. Le Syrien n’arrive toujours pas à croire à sa défaite militaire en 2005 ; il griffe, de l’ongle de son doigt, la courbe de ton cou. En tout cas, lui aussi est occupé à vendre les seins du jasmin damascène à des blonds aux visages aplatis.

Plein de confiance, et sur un ton hautain et direct, l’enthousiaste Américain te parle de sa puissance, de sa richesse et de sa dominance. Et parce qu’il est quelque peu idiot et charmé par tes traits orientaux, il te réclame immédiatement. Peut-être qu’il veut devancer les mains du Golfe. En tout cas, l’assistant israélien est là pour l’aider à écarter les mains régionales, les maquereaux libanais sont aussi bien là pour mieux écarter les jambes de la belle Beyrouth qui lutte. Alors, le Français apparaît, dépose une main sur le dos… Une main de support ? de confort ? de complicité ? de désir implicite ? de nostalgie impérialiste ? de business outre-mer ?

Puis il y a le Russe. Ce charmeur aux yeux bleus qui guette calmement de loin tout ce qui l’entoure. Il tourne autour de la table orgiaque doucement sans s’approcher. Il attend, il réfléchit. Il a déjà connu la chute. Il comprend l’humiliation et les qualités de l’Ancien Monde auquel Beyrouth aussi appartient. Mais quand le vin est tiré par les marchands libanais…

Beyrouth, « lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme ». Le cygne blanc que les anarchistes au pouvoir et dans la rue noircissent, puis lapident et incendient. Colombe déchirée, tu es devenue le cygne agonisant. Pourtant, tu es l’oiseau de feu qui se révolte pour faire de la cendre une ambroisie embrasée ; tu me procures l’éternelle renaissance, moi, grand peuple d’un petit pays. Beyrouth. Il faut juste sourire puis retrousser ses lèvres pour fondre dans le plus beau baiser. Tout le monde veut de tes lèvres. Mais dans mes propres bras, c’est toujours toi ; la vraie Beyrouth, véritablement riche par sa sève humaine, non par ses jus de pétrole et de prostituée. Et parce que je m’approche de la dernière épreuve, on t’a entourée de murs et de ronces. Maman veut protéger Raiponce. Mais je te sauverai comme tu me sauves, et je briserai de mes mains leurs murs, et je nettoierai de ma langue leur saleté, je reconstruirai tes traits purs, et de mes doigts rejailliront tes lettres ennoblies de fierté, pour t’enlacer à nouveau dans mes bras, ma Lola, actuellement endormie d’agonie et de peur. On s’approche de la fin, on s’approche de la leur.


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