Rétrospective 2019

Lutte contre la corruption : une vieille rengaine plus que jamais d’actualité

« Les relents de la corruption sont parvenus jusqu’à nos maisons », peut-on lire sur l’une des pancartes lors d’une marche de protestation à Zghorta. Yorgo Francis/Photo d’archives

Le thème qui aura primé sur tous les autres durant l’année 2019 au Liban a été celui de la lutte contre la corruption. Bien avant la révolte du 17 octobre placée sous le signe de l’assainissement des finances publiques et de la dénonciation d’une classe politique gangrenée par l’affairisme, les discours officiels étaient déjà axés sur la nécessité de mettre fin au fléau de la corruption.

La déclaration ministérielle adoptée en février dernier par le nouveau gouvernement présidé par Saad Hariri avait donné le ton, faisant des réformes structurelles, et de la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale le cheval de bataille du nouvel exécutif. Une nécessité qui s’était imposée dans le sillage des promesses d’aides internationales faites dans le cadre de la Conférence de Paris (CEDRE) en avril 2018, les bailleurs de fonds ayant conditionné tout soutien financier au Liban au lancement d’un chantier de réformes de fond, alors que la crise économique et financière commençait à se dessiner.

C’est à ce titre qu’une série de poursuites judiciaires, qualifiées par les experts de « timides », ont été lancées au cours de l’année. Des poursuites visant toutefois, selon les mêmes experts, des « boucs émissaires et des acteurs de second rang plutôt que les cartels de la corruption et leurs parrains politiques ». Seront ainsi limogés quelques juges et auxiliaires de justice, alors qu’une poignée de fonctionnaires et quelques militaires ayant trempé dans des malversations seront traduits en justice, sans que l’on sache ce qu’il est advenu de la procédure faute de transparence.

Estimé par l’ONG Transparency International à plus de 5 milliards de dollars par an, soit environ 9 % du PIB, le coût de la corruption pour l’État libanais ne pouvait cependant pas s’expliquer par la malversation de quelques fonctionnaires dûment sélectionnés. Corruption de grande ampleur puisque que, dans le dernier rapport publié en janvier 2019 de Transparency International (TI), le pays du Cèdre occupe le 138e rang sur 180 pays au classement 2018 de l’indice de perception de la corruption, avec un score de 28 points sur 100, le même depuis quatre ans. Et parmi ses frères arabes, le Liban n’est que 13e sur 21 pays.


Le Hezbollah s’engage dans le combat
Soucieux d’amadouer sa base populaire lourdement affectée par la crise économique et les sanctions internationales dont il est la cible, le Hezbollah s’est également mis de la partie en s’engageant, en mars dernier, à s’attaquer aux dossiers de la corruption, par le biais de la mise sur pied d’une équipe chargée d’enquêter sur les affaires douteuses. Un processus qui aboutira à la dénonciation d’un seul et unique « suspect », préalablement mis en cause par le Courant patriotique libre, l’ancien chef de gouvernement Fouad Siniora, à qui l’on reproche « plusieurs types d’irrégularités » et une « manipulation permanente » des fonds publics depuis 1993. Avant le déballage médiatique, le parti chiite avait pris soin, comme nous l’avait affirmé à l’époque une source proche du Hezbollah, de se rendre chez le président du Parlement Nabih Berry, sur lequel pèsent de lourds soupçons de corruption, pour lui assurer qu’il ne serait pas inquiété dans le cadre de cette campagne.

« Rien de véritablement sérieux n’a été accompli. Si c’était le cas, le résultat aurait été tangible au niveau des chiffres du budget et des dysfonctionnements de l’administration publique où la dilapidation et la pratique des pots-de-vin continuent de battre leur plein », souligne Saïd Issa, ancien directeur des programmes au sein de l’Association libanaise pour la transparence (LTA – Lebanese Transparency Association).

L’avènement du mouvement de contestation populaire, qui dénonce notamment la dilapidation et le détournement des fonds publics, a remis sur le tapis la nécessité d’œuvrer pour une action plus sérieuse de lutte contre la corruption qui devrait être accompagnée d’une véritable reddition des comptes et de la restitution de l’argent public pillé. Une corruption dont la rue en colère estime que la classe politique dans son ensemble se rend coupable.

Sous la pression de la rue et du cortège de scandales qui a suivi, le pouvoir s’est vu contraint de mettre en œuvre une série de mesures destinées à calmer la contestation tantôt en proposant une nouvelle batterie de lois à cette fin, tantôt en actionnant la justice, mais de manière désordonnée.

La mise en cause de certaines personnalités issues d’un même camp politique a ainsi renforcé les doutes au sein de l’opinion publique sur l’intention réelle du pouvoir politique de s’engager dans un véritable combat pour juguler le fléau de la corruption et s’attaquer au problème en profondeur.

C’est ainsi que ressurgiront les dossiers impliquant, dans diverses affaires de malversations, les anciens chefs de gouvernement Nagib Mikati et Fouad Siniora, le député Boutros Harb, le ministre Jamal Jarrah, ainsi que la directrice générale du département du trafic routier, Hoda Salloum, qui seront convoqués tour à tour devant la justice au milieu d’un tapage médiatique semblant plus destiné à intimider et à faire fléchir les adversaires politiques qu’à s’engager dans un véritable processus de reddition des comptes.

Tous les experts en conviennent : l’arbitraire dans le choix des dossiers suspects ne saurait constituer un gage de sincérité de la part du pouvoir et de sa volonté réelle de s’attaquer à cette pathologie dont serait affectée une grande partie de responsables politiques et administratifs mais aussi des citoyens.

« La corruption a étendu ses tentacules à tous les secteurs. D’où la nécessité d’ouvrir tous les dossiers, à commencer par les marchés publics, en évitant de s’acharner sur certains cas pour régler de vieux comptes », souligne encore M. Issa.

Dans un article publié dans nos colonnes en avril dernier, l’avocat Akram Azouri avait mis en garde contre ce type d’acharnement, prônant la nécessité pour le pouvoir politique de « faire preuve de sincérité » dans la lutte contre la corruption. « À défaut, toute mesure judiciaire, même justifiée, transformerait un coupable potentiel en martyr de sa communauté religieuse ou politique », écrivait l’avocat, en préconisant l’urgence d’amender la loi de 1956 sur le secret bancaire de sorte à interdire à toute personne élue ou nommée à un poste public d’en bénéficier.

C’est une requête dans le même sens qu’ont effectuée les membres du Club des juges qui, cinq jours après le début de la révolte d’octobre, ont proposé un plan d’action pour restituer les fonds publics pillés, réclamant entre autres la levée de l’immunité des responsables politiques et des administrateurs de l’État pour habiliter la justice à engager des poursuites. Une initiative au sujet de laquelle les autorités concernées n’ont toujours pas réagi.

Dans les milieux des contestataires, on répète à l’envi que l’éradication de la corruption passe nécessairement par l’adoption de la proposition de loi sur l’indépendance de la justice, qui attend toujours d’être adoptée par le Parlement. De nombreux juristes estiment toutefois qu’on pourrait d’ores et déjà tabler sur plusieurs textes en vigueur pour commencer à faire le ménage. À condition qu’il y ait une volonté politique réelle en ce sens.



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