Syrie

Dans une indifférence générale, Damas et Moscou bombardent la province d’Idleb

Outre les raids quasi quotidiens, les habitants de ce fief rebelle subissent une hausse des prix vertigineuse.

Une vue aérienne de la ville de Kansafra, dans la province d’Idleb, après des bombardements du régime lundi. Omar Haj Kadour/AFP

« On vit en ce moment ce qu’il y a eu de pire en neuf années de guerre », résume Ahmad*, un photographe à Saraqeb, dans la province d’Idleb. Ce dernier bastion rebelle et jihadiste subit des bombardements quotidiens de la part des forces loyalistes et de son allié russe. Cette nouvelle escalade de violence intervient alors que tous les regards sont tournés vers les protestations qui secouent l’Irak et le Liban depuis plus d’un mois. Une aubaine pour Damas et Moscou qui peuvent ainsi poursuivre leur offensive dans une indifférence générale.

Depuis la prise de Khan Cheikhoun, l’une des places fortes de la rébellion dans la région, en août dernier, le régime syrien est parvenu à avancer dans certaines localités au sud et à l’est du rif. Malgré un cessez-le-feu signé quelques jours après cette avancée significative, le camp progouvernemental continue de mener des combats et des raids meurtriers dans la province d’Idleb, visant délibérément des hôpitaux, des cliniques, des maternités ainsi que des habitations. Dimanche, l’hopital Kiwan, dans la ville de Kansafra, a été visé par des raids menés par l’aviation russe. La semaine dernière, un missile lancé par les forces du régime a explosé à côté de la maternité du camp de réfugiés de Qah, frontalier avec la Turquie, faisant 16 morts, dont une majorité de femmes et d’enfants. Un massacre passé quasiment sous silence, même s’il a été condamné par l’ONU. Et les bombardements ne semblent pas près de cesser. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), au moins 23 barils d’explosifs ont été lancés hier matin à Kfarnabel ainsi que sur plusieurs villages au sud de la province d’Idleb, et des raids aériens se poursuivaient en journée. Le travail des équipes de la Défense civile venues secourir les rescapés de bombardements est d’autant plus risqué que les avions visent généralement à nouveau la zone 30 minutes plus tard.

Cette escalade compromet sévèrement les pourparlers du comité chargé de rédiger la nouvelle Constitution réuni hier à Genève. Depuis la première réunion fin octobre de cette assemblée composée de représentants du pouvoir syrien, de l’opposition et de la société civile, le régime et Moscou ont poursuivi leur offensive contre la province d’Idleb.


(Pour mémoire : Assad se rend à Idleb pour affirmer sa volonté d'y remporter la bataille)

Flambée des prix

À Maarrat al-Naamane, Abdelaziz, un jeune photoreporter, s’est habitué aux tremblements des murs de sa maison lorsqu’un missile explose à une quinzaine de kilomètres de là. La ville semble pour l’instant épargnée, alors que toutes les localités aux alentours sont sous le feu du régime « À chaque tremblement, on se dit que c’est peut-être une sorte de nouveau missile. J’ai très peur pour Maarrat, je sens qu’ils nous préparent quelque chose », confie-t-il via WhatsApp.

Cette escalade a provoqué le déplacement de centaines de familles notamment à Saraqeb. « Les gens vont de refuge en refuge. Louer un trois-pièces peut vous coûter 500 dollars », raconte pour sa part Ahmad. Les bombardements ne sont pas la seule source d’angoisse des trois millions de civils habitant la province : ils subissent aussi de plein fouet la hausse des prix des produits de base. « On est pris entre le marteau et l’enclume. Les avions volent au-dessus de nos têtes 24 heures sur 24. Les groupes armés sont aux abonnés absents et les taxes que nous impose HTC nous étouffent. Nous sommes totalement assiégés », déplore Ahmad. Le groupe jihadiste Hay’at Tahrir al-Cham (HTC, ex-branche syrienne d’el-Qaëda) tient d’une main de fer la province qu’il domine depuis 2017. « Depuis un mois et demi, les prix de l’eau, de l’électricité, d’internet et du carburant ne cessent d’augmenter. Sans parler de la hausse du dollar (750 livres syriennes pour un dollar). On n’a même plus de pluie pour arroser nos plantations », fustige le jeune homme. Le courant électrique est passé de 4 heures par jour à 3 heures et le coût d’une connexion à internet a bondi de près de 60 %. Fin octobre, une trentaine d’explosions ont détruit une raffinerie située à Sarmada, selon des activistes. Depuis, le prix du baril de mazout s’est envolé, passant en quelques jours de 75 à 200$ hier, selon des habitants. Walid, un comédien de Saraqeb, raconte comment ses amis et lui ont alimenté le poêle de l’appartement avec une paire de bottes et un vieux pull. « Les gens sont contraints de se chauffer avec des détritus, des sacs en plastique ou des vêtements. Si dans les maisons c’est comme ça, vous imaginez comment font ceux qui vivent dans des camps ? » conclut Walid.

*Le prénom a été changé pour des raisons évidentes de sécurité.


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