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Liban

À Bisri, les manifestants rêvent de transformer la plaine en réserve naturelle

Reportage

Des centaines de personnes prennent leur petit déjeuner sous les pins centenaires et se réapproprient un espace dont l’accès leur est interdit depuis plusieurs mois.

18/11/2019

Une foule joyeuse s’est retrouvée dès le matin hier dans la plaine de Bisri, un espace interdit au public par le Conseil du développement et de la reconstruction (CDR) qui compte y construire un barrage, bien controversé et dont le coût s’élèvera à 1,2 milliard de dollars, avec l’apport d’un crédit de 620 millions de la Banque mondiale. Le reste sera assuré par la Banque islamique et l’État libanais. L’œuvre nécessitera 10 ans de travaux pour être achevée.

Des jeunes, des familles avec des enfants en bas âge, des femmes et des hommes venus de Jezzine, du Chouf, de Saïda et de l’Iqlim el-Kharroub, régions limitrophes de la plaine, mais aussi de Beyrouth et de tous les cazas du Mont-Liban se sont retrouvés autour d’un petit déjeuner servi sous des pins centenaires, s’asseyant à même le sol sur les aiguilles sèches, des paillasses ou encore des lits de camp. Samedi soir, plusieurs dizaines de personnes ont campé sur place.

En septembre dernier, le CDR a entamé ses travaux, coupant des dizaines d’arbres centenaires, notamment des pins, d’autres conifères et des agrumes, et balisant une partie de la plaine pour le passage des camions. Une église millénaire, dédiée à saint Vincent, dont les fondements remonteraient au VIIe siècle, a été entièrement vidée de ses icônes et statues en attendant d’être démontée pour, selon la promesse du CDR, être reconstruite ailleurs.

Le samedi 9 novembre, la campagne pour sauver la vallée de Bisri a forcé, lors de la première manifestation organisée après le soulèvement populaire d’octobre dernier, le barrage mis en place par le CDR qui interdisait l’accès aux habitants de 33 localités situées dans le Chouf et à Jezzine à leurs terres. Et c’est en forçant le barrage que les militants défendant la plaine de Bisri ont découvert l’ampleur des dégâts.

Roland Nassour, coordinateur de la campagne pour sauver la plaine, agressé en juin dernier alors qu’il effectuait une visite guidée, passe depuis le samedi 9 novembre toutes ses journées et ses nuits à Bisri. « Je campe ici avec d’autres personnes. Je vais à Beyrouth pour donner des conférences au centre-ville sur le barrage que le CDR compte construire et contre lequel nous luttons », note-t-il.


Destruction de l’écosystème
« Mon agresseur est en prison », dit-il, refusant d’évoquer l’enquête. Roland Nassour comme tous ceux qui luttent depuis des mois pour sauver la plaine ainsi que ceux qui ont découvert les lieux pour la première fois au cours des dix derniers jours espèrent être en mesure d’arrêter le projet et de transformer Bisri en réserve naturelle.

« Croyez-moi, il y a d’autres solutions pour alimenter Beyrouth en eau à moindre coût pour l’État et l’environnement, par exemple réhabiliter les réseaux de conduites d’eau qui relient Jeita au littoral et à Beyrouth », poursuit-il.

L’eau du barrage de Bisri se mélangera à celle du barrage de Qaraoun, déjà hautement polluée, et sera utilisée à travers des pipelines et à l’aide de turbines électriques pour l’alimentation de la capitale.

« Ce projet ne fera que détruire l’écosystème de toute une région. L’eau engloutira des pinèdes, des terrains agricoles et des ruines romaines. Les Romains utilisaient le cours du fleuve Awali pour quitter la côte vers les montagnes », souligne de son côté Saada Allaou, responsable de la section journalistique de l’association Legal Agenda. « Nous sommes en train de préparer une publication de 40 pages sur la plaine de Bisri », ajoute-t-elle.

Selon l’avis de divers experts, le barrage construit sur la faille de Roum lâchera ses 125 millions mètres cubes d’eau en cas de violent tremblement de terre. Plus encore, toute activité humaine au-dessus de cette faille pourrait provoquer d’importants affaissements de terrain et mettre la population en danger.



(Lire aussi : À Baalbeck, « le trône du Hezbollah a enfin été secoué »)



Hier, Saada Allaou est venue avec un saj, du zaatar, du kechek et 200 manakiche pour préparer le petit déjeuner auquel a convié la campagne pour sauver la plaine de Bisri.

Nisrine Khattar est originaire de Bater, elle a préparé chez elle 10 kilos de foul (fèves cuites), ramenant également de la menthe, des tomates, des concombres et du pain. « C’est offert par l’ambassade de Bater », ironise-t-elle, répondant ainsi à ceux qui accusent la révolution de bénéficier de l’aide de l’étranger. « La plaine de Bisri est à nous, et nous ferons tout pour la sauver », dit-elle, ajoutant que « c’est une conférence donnée par Legal Agenda sur Baakline qui m’a sensibilisée au dossier ».

« Ils ont coupé des centaines d’arbres, mais dans la plaine, il y en a plus de 300 000. Samedi dernier nous avons planté des pins. Si nous arrivons à sauver Bisri, la nature prendra le dessus et les terres saccagées se régénéreront », explique de son côté Amani Beayni de Mazraat el-Chouf, qui lutte pour Bisri depuis que le projet a été adopté par le CDR. Elle est venue hier avec 200 pains, de la labné et de l’huile d’olive, invitant tous ses amis habitant Beyrouth au petit déjeuner.

Hier également, de nombreuses personnes ont offert des caisses de pommes, d’agrumes, de tomates et de concombres… Bref, des produits libanais à déguster dans l’un des plus beaux lieux du Liban.


Retrouver la convivialité
Lina est venue de Saïda avec sa fille, sa sœur et une amie, qui a préparé de la mfata’a (dessert originaire de Beyrouth et de Saïda à base d’huile de sésame, de sucre et de curcuma) dans de petits bols en plastique.

« Je me promenais avec mon mari dans cette plaine quand nous étions fiancés. C’était avant l’invasion israélienne de 1982. Nous prenions le café au bord de l’eau (un bras de l’Awali, nommé familièrement le fleuve Bisri par les habitants). Depuis, je n’y ai plus remis les pieds. J’espère que nous pourrons sauver la plaine », dit-elle.

Abir Farhat est originaire de Niha el-Chouf. C’est le week-end du 9 novembre qu’elle a découvert la plaine de Bisri. Samedi dernier, elle a décidé d’y camper avec son mari et ses trois enfants âgés entre un an et demi et huit. « Nous sommes si proches de la plaine, mais je ne savais pas à quel point elle était belle. Elle fait partie de notre patrimoine et nous la sauverons », note-t-elle, assise devant une petite tente sur un grand paillasson.

À côté d’elle, Hazar Azzam est également originaire de Niha. « Je vis entre la Belgique et le Congo. Cela fait des années que je suis loin du Liban. Je viens chaque année en vacances avec ma famille. Nous sommes arrivés vendredi dernier. Nous resterons jusqu’à la fin du mois, nous comptons manifester tous les jours jusqu’à notre départ. Nous voulons un meilleur Liban », déclare-t-elle.

Non loin de là, Ihsan Mohti de l’Iqlim el-Kharroub se repose sous un pin avec sa belle-sœur Miara Tocha. « Quand j’étais plus jeune, je venais me reposer au bord de l’eau. Il y avait un homme qui pêchait du poisson dans la rivière, un autre ramenait de l’huile d’olive produit à partir des oliviers dans la plaine. Nous allumions un feu et nous mangions tous ensemble », se souvient Ihsan.

« C’est vrai que ces derniers mois, ils (les promoteurs) ont saccagé Bisri. Mais là, quand je vois que je suis assis avec des personnes venues d’autres villages de la plaine ou encore d’autres coins du Liban, cela me rappelle le bon vieux temps de la véritable convivialité. Nous sauverons la vallée car le projet de barrage est l’exemple type du vol, de la corruption et du clientélisme. Et aussi le Liban de la convivialité me manque terriblement. »

En camionnettes et 4X4, en début d’après-midi, de nombreuses personnes se sont rendues à l’ancienne église Saint-Vincent, détruisant sur le chemin du retour l’un des barrages en fer mis en place par le CDR.



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Stes David

En regardant un peu des autres articles dans le OLJ, je pense que l'eglise de Bisri, dédiée à saint Vincent, qu'on devrait bouger pour les travaux du barrage, est peut-etre à saint Vincent-de-Paul que l'eglise maronite fete le 27 septembre. J'etais un peu surpris de voir un certain "Saint Vincent" au Liban, ca me semble possible mais etrange, mais en fait l'eglise grecque orthodoxe reconnait le "Vincent d'Espagne" (le Vincent de Zaragoza fameux martyr de l'eglise occidentale). Ici c'est peut-etre une eglise de Saint-Vincent-de-Paul pour "Vincent de Paul" une figure du renouveau spirituel et apostolique du XVIIe siècle français, comme a Beyrouth https://www.lorientlejour.com/article/1053650/pour-que-leglise-saint-vincent-de-paul-a-beyrouth-cesse-detre-un-souvenir-de-guerre.html

Stes David

C'est possible que le Saint Vincent dont on parle ici est en fait un saint qui est reconnu dans l'eglise orientalle et occidentalle (car il s'agit d'un "espagnol" romain qui est mort donc avant l'empire de Theodosius), il serait célébré le 22 janvier en Occident, et le 11 novembre en Orient chaque année si c'est lui ...

Stes David

Je me demande si le Saint Vincent dont on parle ici est le saint du christianisme occidental : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vincent_de_Saragosse Par exemple Prudence parle dans le Peristephanon de "San Vicente" et il y a beaucoup d'endroits et eglises en Espagne pour ce saint "San Vincente". Mais vu le fait qu'ici c'est au Liban, eglise ORIENTALLE, c'est peut-etre un autre saint. Le Vincent de l'eglise occidentale il est mort martyr à Valence lors de la persécution de Dioclétien (304 ou 305).

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

N,ETANT PAS EXPERT EN LA MATIERE ET SURTOUT PAS ECOLOGISTE JE ME CONFIE AUX AVIS DES EXPERTS. UN PROJET DE CETTE TAILLE EST TOUJOURS LE BIENVENU AILLEURS. POURQUOI CA CLOCHE ICI ? QUI A FAIT DES ETUDES CONTRAIRES ? LES MASSES SOUVENT SONT MANIPULEES PAR DES INTERETS DE QUELQUES UNS. EST-CE LE CAS ICI OU LA POPULATION A RAISON ? SEULS DES EXPERTS POURRAIENT SE PRONONCER.

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