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Pas si dur que ça, l’Œuf du City Center

Patrimoine

La dangerosité du site et le risque d’accident avaient conduit Mounir Mabsout, professeur de génie civil à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), à lancer un appel aux manifestants du 17 octobre, les exhortant à éviter ce lieu mythique endommagé par la guerre et fragilisé par les intempéries et la pollution.

May MAKAREM | OLJ
18/11/2019

Conçu en 1965 par l’un des pionniers du modernisme au Liban, l’architecte Joseph Philippe Karam, le Dôme, dont le toit est en forme de coquille d’œuf, faisait office de salle de cinéma. Sa structure partiellement détruite pendant la guerre du Liban (1975-1990) est occupée par les révolutionnaires depuis le 17 octobre. Des rumeurs ont couru sur la possibilité d’un effondrement du bâtiment, mais des centaines de manifestants ont continué à s’y rassembler. Mounir Mabsout, professeur de génie civil à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), spécialisé dans les structures, signale en effet que ce vestige de la guerre présente un danger au vu de sa fragilité. « Il n’est pas menacé d’effondrement, mais il existe des zones où le béton fragilisé se désagrège. Un effritement majeur et des chutes de gravats peuvent mettre en danger les occupants. Soyez conscients de ces risques », a déclaré l’ingénieur Mabsout à L’Orient-Le Jour, soulignant que cette belle et insolite structure a « une valeur architecturale et doit être réhabilitée ; or le grand nombre de personnes entrant dans le bâtiment pourrait lui causer des dommages supplémentaires ».

Un sondage préliminaire de la structure avait été effectué en 2004, à l’époque où la société Solidere, propriétaire alors du bien-fonds, décide de confier la réhabilitation du Dôme à l’architecte Bernard Khoury, expert dans la récupération des espaces endommagés par la guerre. « Il y a 15 ans, la structure était convenable », précise l’architecte, qui considère que « le poids des masses vives sur les dalles n’est pas énorme. Mais avec le temps et en raison de la rouille de l’acier, le béton armé se dilate, les dalles se fissurent et des morceaux se détachent. Les gravats peuvent tomber un peu partout ». Et d’ajouter : « Dans les pays civilisés, on scelle ce genre de bâtiment. »

Une structure icône

Dessiné par Joseph Philippe Karam et réalisé par l’ingénieur Georges Tabet, le Dôme baptisé l’Œuf ou the Egg était une prouesse architecturale pour l’époque. Mesurant 24 mètres de longueur et 11 mètres de hauteur, il faisait autrefois partie d’une tour commerciale, le City Center, abritant des bureaux, une galerie marchande, un supermarché, une station de taxi et six garages en sous-sol. Lorsqu’il fut décidé, au milieu des années 90, d’entreprendre la construction du nouveau siège du ministère des Finances, la partie supérieure de cette ancienne tour dévastée par la guerre fut démolie, et le sous-sol sur lequel devait être érigé le projet a connu des opérations de consolidation. Mais par décision du gouvernement de Sélim Hoss, qui avait succédé à celui de Rafic Hariri en 1998, le projet fut annulé et les travaux suspendus.

Les choses en sont restées là jusqu’en 2004, date à laquelle la société Solidere, propriétaire du bien-fonds, décide de confier la réhabilitation du Dôme à l’architecte Bernard Khoury. Son projet, qui présentait un double intérêt, formel et esthétique, avait fait la une du Wall Street Journal (éditions américaine et européenne). L’Œuf, qui devait abriter sur 600 m² une salle de concert, un théâtre et un bar, sera habillé d’une trame de miroirs en acier inoxydable sur laquelle se reflétera la ville, la place attenante colorée en rouge et les lumières des voitures. Sa tête, amputée lors des travaux de démolition de la tour du City Center, sera remplacée par une prothèse portant un écran gigantesque (technique LED) qui projettera le contenu du programme. En faisant bon usage de cette construction, Bernard Khoury comptait signer un grand spectacle urbain. Mais le projet qui débute en 2005 ne verra pas le jour. Il est interrompu après l’assassinat de Rafic Hariri en février de la même année. Le centre-ville de Beyrouth devenu pendant des années un lieu de manifestations rendait impossible le démarrage de tout chantier.

En 2009, Solidere vendait la parcelle à Abou Dhabi Investment House (ADIH) pour son projet Beirut Gate, en exprimant le souhait que le Dôme soit gardé, sans pour autant le notifier par écrit. En 2011, la société saoudienne Olayan rachète le terrain, en partenariat avec la chaîne hôtelière Mandarin Oriental. Face à la menace de voir disparaître le Dôme au profit d’une nouvelle tour, les réseaux sociaux et les ONG initiés par Save Beirut Heritage se mobilisent pour sauver ce vestige de la guerre qui fait partie du paysage beyrouthin. En 2016, Olayan assure que l’Œuf sera préservé et inclus dans le projet d’hôtel de luxe.

Entre-temps, au cours de ces années, the Egg a accueilli une série d’expositions artistiques dont MonuMental de l’artiste syrien Saint Hoax, qui s’est tenue en 2018. Brusquement devenu accessible à tous, ce lieu a retrouvé en dépit des risques une nouvelle vie depuis le 17 octobre. Une exposition de photographies intitulée Revolution vient même d’être lancée le 14 novembre, initiée par le Beirut Art Center of Photography et Apeal. Onze artistes y exposent leurs œuvres autour de l’Œuf pour une durée encore indéterminée.

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Jack Gardner

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