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Santé

Place des martyrs, un soutien moral et social assuré aux protestataires

Manifestations

Un groupe de psychologues et de psychiatres livrent leurs conseils sur la meilleure façon de parler aux enfants du soulèvement populaire et de gérer son propre stress.

Nada MERHI | OLJ
02/11/2019

Dans le parking des lazaristes à proximité de la place Riad el-Solh, au centre-ville de Beyrouth, une tente dressée parmi tant d’autres se distingue par les services qu’elle propose. « Psychological First Aid » ou premiers secours psychologiques, peut-on lire sur une pancarte accrochée à la tenture. Une équipe de psychologues et de psychiatres, à majorité féminine, répond aux questions des plus curieux.

La tente a été dressée vendredi dernier, une semaine après le début du soulèvement populaire, à l’initiative de Brigitte Khoury, psychologue clinicienne. « Des professeurs de l’Université américaine de Beyrouth, de l’Université libano-américaine et de l’Université Saint-Joseph ont créé un groupe sur WhatsApp et formé un sous-groupe dédié à la santé, explique-t-elle à L’Orient-Le Jour. Lors des discussions sur les projets qui peuvent être initiés dans le cadre de cette révolution sur le court, moyen et long terme, j’ai eu l’idée de proposer un service de soutien psychologique pour les protestataires. »

Les premiers secours psychologiques (PSP ou PFA en anglais) sont « une méthode d’intervention psychologique effectuée sur le terrain dans un moment de crise », explique Mme Khoury. Au départ, « la tente a attiré beaucoup de personnes venues juste pour prendre des photos ou se renseigner sur nos activités », souligne-t-elle. « De notre côté, nous avons distribué des brochures en langues anglaise et arabe sur la meilleure façon de parler de la révolution aux enfants et sur les moyens de gérer le stress, poursuit Mme Khoury. C’est un aspect préventif que nous avons voulu privilégier, tout en offrant un soutien immédiat à toutes les personnes qui le demandent. » Une session aura lieu aujourd’hui samedi, de 10h à midi, à la tente destinée aux enfant de 7 à 12 ans. Menée par des psychologues de différentes universités du Liban, elle visera à expliquer les événements aux enfants et de discuter avec eux.

Lorsqu’un enfant pose des questions concernant les événements dont il est forcément un acteur du fait qu’une couverture en direct est assurée sur toutes les chaînes télévisées à longueur de journée ou encore parce qu’il y participe avec ses parents, il ne faut surtout pas lui mentir, estime la thérapeute. « Il faut répondre à ses questions en adoptant un langage compréhensible pour son âge, insiste Mme Khoury. Il est recommandé d’être le plus neutre possible, clair et rassurant. Par ailleurs, il est essentiel de donner à l’enfant et à soi-même un moment de répit, loin de la télévision. Il est important de normaliser autant que possible la vie au quotidien de l’enfant. »

En ce qui concerne les adultes, il est important qu’ils s’occupent d’eux-mêmes tout en continuant à manifester, et ce pour pouvoir tenir jusqu’au bout. L’équipe de PSP conseille ainsi notamment de se reposer et de veiller à dormir suffisamment avant de rejoindre le mouvement populaire, de manger équilibré en veillant à ne pas sauter des repas, de passer du temps avec sa famille, de discuter des événements avec des personnes en qui on a confiance, de s’engager dans des activités d’intérêt général (distribution de nourriture, participation au nettoyage…), de faire des activités qui aident à réguler les émotions comme pratiquer du sport, écouter de la musique calme, faire de la méditation, du yoga, jouer avec un enfant… Il est tout aussi important d’admettre qu’on ne se sent pas bien et de chercher de l’aide spécialisée si cela s’avère nécessaire.


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Scissions interfamiliales

Au départ, la tente n’a attiré que les curieux, mais au bout de quelques jours, des manifestants ont sollicité l’aide de l’équipe de PSP. Ils voulaient parler de ces moments intenses qu’ils vivent. Certains ont ainsi confié ressentir une angoisse ou une peur, d’autres présentaient des symptômes de panique, de déprime et de négativité « parce qu’ils ne perçoivent pas l’issue à cette révolution, constate Mme Khoury, ce qui est normal, parce que le fait d’être dans l’inconnu est dur d’autant qu’il profère un sentiment d’insécurité ».

« Nous avons également reçu des personnes qui ont fait part de divisions au sein de leur famille, comme cette femme dont le mari qui s’oppose à la manifestation a essayé de l’empêcher d’y prendre part, observe-t-elle. Cette révolution a causé des divisions qui ont atteint la structure même de la famille et la communication entre ses membres. Beaucoup se plaignaient en fait des disputes qui éclataient. »

La politique a réussi à atteindre le tissu familial et relationnel. « Ce qui est grave vu le rôle important que joue la famille dans notre société, déplore Mme Khoury. Elle en constitue l’un des principaux supports. Mais la politique a réussi à briser ce tissu et à créer un obstacle entre les membres d’une même famille. Que l’allégeance à un parti politique ou à un zaïm devient plus importante que la relation familiale ou la relation du couple est très significative. »


(Lire aussi : Paniers percésl'édito de Issa GORAIEB)


Parmi les visiteurs de cette tente également certaines victimes des attaques violentes perpétrées contre les manifestants. « Elle a confié qu’elle se met à trembler dès qu’elle approche de la place ou encore qu’elle a une difficulté à respirer, note Mme Khoury. C’est une réaction normale à une situation anormale. Mais cela ne signifie pas qu’elle est malade. La recherche d’un soutien moral et social peut aider ces personnes, sachant que les personnes victimes de ces agressions ne vont en ressentir l’impact que plusieurs jours, voire semaines, plus tard. Il s’agit du processus normal du trauma. » Et Mme Khoury d’affirmer : « Il est normal d’avoir peur, de se sentir troublé ou angoissé. Mais si cette situation se poursuit dans le temps et affecte la vie quotidienne, il faut rechercher une aide spécialisée. »

L’initiative de ce groupe de psychologues et psychiatres est d’autant plus importante que de nombreux manifestants ont été ravis de constater que la santé mentale occupe une place importante sur le terrain et qu’elle fasse partie des soins des premiers secours assurés sur la place des manifestations. Quelque part un tabou a été brisé.


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