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« O Fortuna »

Cette scène forte et émouvante de dizaines de milliers de jeunes et de citoyens d’un âge certain qui, main dans la main, ont formé une formidable chaîne humaine tout le long du littoral, de Tyr à Tripoli, en passant par la capitale et les localités de la côte, a constitué hier la meilleure illustration de l’état d’esprit qui caractérise la révolution en cours dans le pays.

Le terme « révolution » pourrait être jugé excessif au regard des acquis nécessaires, concrets, qui n’ont toujours pas été arrachés au pouvoir en place, mais il se justifie grandement si l’on décrypte toute la dimension de ce soulèvement qui constitue un exemple caractérisé de mouvement de fronde basé sur les techniques de la non-violence.

D’une certaine façon, et toute proportion étant gardée, les Libanais vivent aujourd’hui leur « mai 68 », dans ce sens qu’ils ont fait tomber tous les tabous sur l’ensemble du territoire. Ils vivent un réveil, un sursaut citoyen. Ils ont brisé le carcan de la sinistrose et du désespoir dans lequel ils étaient enfermés depuis plusieurs années et sont descendus en masse comme un seul homme, spontanément, dans les rues pour laisser éclater leur ras-le-bol, cumulé au fil des ans, et pour exprimer leur soif de voir enfin émerger un État et des responsables qui soient réellement soucieux de la chose publique.

L’atmosphère bon enfant, joyeuse, voire festive, perceptible sur les places publiques depuis plus de dix jours a donné libre cours à toutes sortes d’heureuses initiatives citoyennes. Elle a laissé éclater l’imagination la plus fertile au niveau des moyens d’expression du soulèvement populaire, par le biais notamment des chansons révolutionnaires apparues depuis peu et adaptées, avec brio, de grands morceaux classiques. Ceux que certains perçoivent déjà comme « l’hymne de la révolution » reflète ainsi de façon remarquable le climat radieux et débordant d’enthousiasme de cette intifada. La chanson– louant l’actuel élan unioniste révolutionnaire des Libanais– est une adaptation (très significative de l’état d’esprit général) de l’Hymne à la Joie de la Neuvième symphonie de Beethoven.

Plus remarquable encore par sa grande portée politique est le montage vidéo adoptant comme arrangement musical la célèbre O Fortuna tirée de la cantate Carmina Burana de Carl Orff. Les paroles, d’une émouvante simplicité, résument en quelques termes bien choisis tout le débat existentiel (et conflictuel) dans lequel est embourbé le Liban depuis de nombreuses décennies. Elles illustrent, plus spécifiquement, le problème de fond qui est, entre autres, à la base de la présente crise socio-économique. Ces mots, illustrés par des scènes de la révolution et chantés merveilleusement bien par la chorale al-Fayhaa « (la ville de Tripoli), parlent d’eux-mêmes : « Je veux chanter » ; « Laissez-moi en paix, je veux vivre » ; « j’aime la vie, la vie est belle » ; « la vie m’a poussé à chanter » ; « j’ai devant moi des années (à vivre), je veux qu’elles soient belles » ; « je ne veux pas vivre la guerre et les esclandres » ; « je veux être heureux, jouer et chanter »; « j’aime les sorties, et belles sont les soirées lorsqu’elles sont enflammées ».

Un véritable hymne à la joie, prônant la « culture de vie » … par opposition à la « culture de mort » portée par le projet du Hezbollah. C’est précisément là où réside toute la dimension de cette adaptation sur l’air de O Fortuna (indépendamment de la signification première de ce poème médiéval qui avait inspiré la musique de Carl Orff). Toute considération politicienne ou partisane mise de côté, le clivage qui divise aujourd’hui le pays tourne en effet autour de deux conceptions de la vie, deux visions du Liban : un Liban fondé sur une société guerrière, impliqué en permanence dans les conflits et les tiraillements régionaux, et dont la population est donc empêchée de vivre une vie normale et digne ; ou, au contraire, un Liban permettant à ses citoyens de vivre pleinement leur vie, d’être heureux (autant que faire se peut), de profiter de la Beauté dans toutes ses dimensions, un Liban en paix avec lui-même, jouissant d’une paix civile durable, se tenant à l’écart des conflits régionaux.

La culture de mort transparaît dans tous les discours de Hassan Nasrallah. Le « mai 68» de ces dizaines de milliers de jeunes et de moins de jeunes qui remplissent les places publiques depuis plus de dix jours, dans une atmosphère bon enfant et joyeuse, est l’antithèse de cette culture de mort. Il est l’expression d’une culture de vie, d’une volonté de vivre une vie normale, digne, prospère et heureuse. Comment expliquer autrement cette magnifique mobilisation spontanée de toute une jeunesse qui, débordant d’enthousiasme, descend quotidiennement dans la rue, allant même jusqu’à se départir de son confort pour s’employer chaque matin, aux premières heures, à nettoyer scrupuleusement (et sans oublier le tri!) les lieux de rassemblements.

Cette mobilisation citoyenne et massive des jeunes (de tous les jeunes), des universitaires, des cadres, des mères de famille et même des enfants a créé un fait sociétal nouveau dans le pays. Tout dirigeant ou responsable politique, qui s’abstiendrait d’admettre cette réalité, de l’apprécier à sa juste valeur, et qui tenterait, de surcroît, de briser ce formidable élan enclenché le 17 octobre, commettrait envers le peuple libanais un crime de lèse-majesté dont il devra tôt ou tard rendre compte.



Cette scène forte et émouvante de dizaines de milliers de jeunes et de citoyens d’un âge certain qui, main dans la main, ont formé une formidable chaîne humaine tout le long du littoral, de Tyr à Tripoli, en passant par la capitale et les localités de la côte, a constitué hier la meilleure illustration de l’état d’esprit qui caractérise la révolution en cours dans le pays....

commentaires (8)

IL N,Y A QU,UN CHEMIN... CELUI DES DEMISSIONS DES ABRUTIS CORROMPUS ET POURRIS ET QU,UNE ALTERNATIVE CELLE D,UN GOUVERNEMENT DE TECHNOCRATES POUR LES CHANGEMENTS RECLAMEES PAR LES MASSES. TOUTE AUTRE TENTATIVE... COMME ANNONCEE PAR H.N.... RISQUE DE METTRE LE PAYS EN FEU.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

13 h 49, le 28 octobre 2019

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Commentaires (8)

  • IL N,Y A QU,UN CHEMIN... CELUI DES DEMISSIONS DES ABRUTIS CORROMPUS ET POURRIS ET QU,UNE ALTERNATIVE CELLE D,UN GOUVERNEMENT DE TECHNOCRATES POUR LES CHANGEMENTS RECLAMEES PAR LES MASSES. TOUTE AUTRE TENTATIVE... COMME ANNONCEE PAR H.N.... RISQUE DE METTRE LE PAYS EN FEU.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    13 h 49, le 28 octobre 2019

  • Véritable image d'Epinal !

    FRIK-A-FRAK

    12 h 45, le 28 octobre 2019

  • Au Liban , la révolution ne saurait être tout le temps pacifiste ! Ses objectifs en seront très affaiblis !

    Chucri Abboud

    12 h 20, le 28 octobre 2019

  • TOUS LES MINISTRES QUI RESTENT AU GOUVERNEMENT BLOQUÉS NE PEUVENT RIEN FAIRE. EN RÉALITÉ, ILS NE SONT QUE DE MERCENAIRES IRANIENS OU SAOUDIENS. ILS ATTENDENT LES ORDRES POUR RÉAGIE.

    Gebran Eid

    11 h 28, le 28 octobre 2019

  • Tout dirigeant ou responsable politique, qui s’abstiendrait d’admettre cette réalité, de l’apprécier à sa juste valeur, et qui tenterait, de surcroît, de briser ce formidable élan enclenché le 17 octobre, commettrait envers le peuple libanais un crime de lèse-majesté dont il devra tôt ou tard rendre compte. LA CONCLUSION DEVRAIT REVEILLER NOS POLITICIENS QUI DEVRAIENT DEJA COMMENCER A DEMISSIONNER EN MASSE POUR OBLIGER CEUX QUI S'ACCROCHENT ENCORE A LEURS SIEGES A ETRE DEGAGER M HARRIRI AU NOM DE VOTRE PERE QUI A PAYE DE SA VIE POUR SA PATRIE, DEMISSIONNEZ ET LE PEUPLE VOUS VAUDRA UNE RECONNAISSANCE ETERNELLE

    LA VERITE

    10 h 59, le 28 octobre 2019

  • En attendant Cicéron! La corruption nous a détruit, et Rome a cependant survécu. Je n’ai plus beaucoup d’espoir pour notre pays. Les forces du mal sont à l’oeuvre, les oboles vont devoir se multiplier, pour satisfaire Khoron (l’autre orthographe exciterait certains sur le site).Le Liban traversera l’Acheron; la pièce n’ayant pas trop de valeur, (pas de quoi faire appel aux ambassades: celles qui ont de l’ »argent ») et il renaîtra à nouveau.

    Evariste

    00 h 43, le 28 octobre 2019

  • O tempora! O mores! C’est plutôt cela, malheureusement.

    Evariste

    00 h 23, le 28 octobre 2019

  • Très bel article qui résume la situation.

    AntoineK

    00 h 20, le 28 octobre 2019