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Lifestyle - Photo-roman

« Cet été tu vas en colonie de vacances, il faut faire de toi un homme »

Un départ en colonie de vacances à six ans. Un premier éloignement de la maison. Et la découverte du sentiment de déchirement qui nous accompagne toute la vie et invariablement ici, au Liban, plus qu’ailleurs...

Photo Tala Hajjar

C’était un formulaire jaune, jaune paille, de ces formulaires impossibles à oublier, posé sur la table de la salle à manger et que mes parents, la langue en coin et d’un air sérieux que je ne leur connaissais pas, avaient passé une heure à remplir. Je les avais observés, une forme d’inquiétude affleurant l’intérieur de ma gorge mais sans savoir pourquoi, parcourir une à une les cinq pages, feuilleter par moments mon carnet de santé à la recherche d’une information, puis remplir chacune des innombrables questions. Puis, une fois l’exercice terminé, une fois le tout relu, agrafer deux photos passeport de moi en tête de la page de garde.

Cet été-là, celui de mes six ans, mes parents avaient décidé pour la première fois de m’éloigner de la maison : « Tu iras en colonie de vacances, parce qu’il faut faire de toi un homme », tel l’avait préconisé mon père.


Mon cœur qui battait la chamade
Je me souviens de la terreur que m’avaient inspirée ces quelques mots. Inutile de vous décrire les images qui avaient colonisé (sic !) ma cervelle candide de six ans seulement. Je m’imaginais en soldat fourbu rampant sur mes coudes dans une sorte de jeux d’épreuves géants, suppliant un chef aux muscles saillants de mettre fin à ce supplice, dormant sur des lits en fer rouillé et réveillé par des seaux d’eau froide, me lavant à l’eau glacée aussi, peut-être même petit-déjeunant des araignées... bref toutes cette imagerie que déversaient les films de guerre qui faisaient florès à l’époque. Cette nuit-là, j’avais longtemps palpé mes biceps si peu apprêtés pour cette guerre au nom de ma masculinité, mes jambes frêles et mon cœur qui battait la chamade, et je n’en avais pas dormi, me demandant pourquoi il fallait se faire cette violence. À ce prix, je ne voulais même plus de tout ce projet d’homme en devenir. Et puis de toute manière, j’estimais que les petits salauds de la cour de récré avec le venin qui leur coule au bord des lèvres, les coups reçus au football ou au ballon chasseur que je portais en horreur, tous ces arbres épineux à escalader et autant de mercurochrome déversé sur mes genoux entaillés offraient suffisamment de fuel à ma masculinité haute comme trois pommes. Rien à faire, on avait passé les jours qui avaient suivi, avec ma mère, à me faire la malle, coudre mes initiales sur le rebord de mes serviettes, mes t-shirts, mes maillots de bain et mes casquettes, comme le faisaient les soldats partis à l’armée.


Le départ pour de vrai
Je me souviens de mes larmes qui ne m’avaient pas quitté tout le long du trajet menant à Baakline, où se tenait ladite colonie, et celles de ma mère qu’elle ne retenait que difficilement, alors qu’elle me serrait la paume en catimini et qu’elle me susurrait avec un enthousiasme feint : « Tu vas t’éclater, ça va passer en un claquement de doigts ! » Je lui en voulais tellement que je ne m’étais même pas retourné lorsque nous étions arrivés sur la large esplanade où les parents étaient censés déposer leurs enfants. Mais aujourd’hui, je comprends qu’elle essayait comme elle le pouvait, maladroitement et brusquement, de me familiariser avec ce que j’allais invariablement être amené à vivre, un jour ou l’autre, dans ce pays d’adieux. Ce départ « pour de vrai » qu’elle ne connaissait que trop bien et pour lequel elle, en revanche, n’avait pas eu la moindre préparation.

À mon grand soulagement, la colonie n’avait aucune parenté avec les cauchemars du service militaire que j’appréhendais.

Mes maigres biceps et mes frêles jambes avaient réussi à me porter tout le long de mon séjour. J’avais appris à faire mon lit tout seul, à ranger ma chambre, à manger des plats que je n’aimais pas particulièrement, à aller vers l’autre, à m’inventer de nouveaux repères.

J’avais participé aux activités, connu le nom des étoiles qui glissaient dans le ciel du Chouf la nuit tombée, appris à nager le crawl, tutoyer des insectes inconnus du citadin que j’étais, à me débrouiller pour vivre et éclore loin de mon cocon. Tout s’était bien passé.

À une exception près, mon cœur qui battait fort avait découvert, sans doute trop tôt, ce que c’est que la séparation, le déchirement, les visages rassurants qu’on n’a qu’en photo et l’odeur de la maison qui se dégage d’un cartable et qui serre aussitôt l’estomac.

C’est cela même, et rien d’autre, qui avait fait de moi un homme. Un homme libanais.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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C’était un formulaire jaune, jaune paille, de ces formulaires impossibles à oublier, posé sur la table de la salle à manger et que mes parents, la langue en coin et d’un air sérieux que je ne leur connaissais pas, avaient passé une heure à remplir. Je les avais observés, une forme d’inquiétude affleurant l’intérieur de ma gorge mais sans savoir pourquoi, parcourir une à une...

commentaires (3)

Tres beau et tres touchant!

Michele Aoun

19 h 33, le 05 août 2019

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Commentaires (3)

  • Tres beau et tres touchant!

    Michele Aoun

    19 h 33, le 05 août 2019

  • Entre la nostalgie larmoyante de l'une et la thérapie sur papier de l'autre, c'était de loin plus agréable de vous lire quand à partir d'une photo vous imaginiez une histoire. Revenez donc à vos premières amours :)

    Tina Chamoun

    13 h 30, le 05 août 2019

  • Très touchant ,merci de ce partage !!

    Salibi Andree

    12 h 44, le 05 août 2019

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